
Cet article se propose de mettre en lumière la parenté philosophique des œuvres d’Antonio Gramsci et d’Éric Weil. L’étude montre que la Logique de la philosophie permet la « reprise adéquate » ( ripresa adeguata ) de la philosophie de la praxis , répondant aux exigences gramsciennes de la critique du sens commun et de la traductibilité des principes marxistes. Trop peu reçue dans les milieux marxistes, l’œuvre d’Éric Weil apparaît ainsi comme une contribution décisive à la réflexion sur l’unité de la théorie et de la pratique, et sur la tâche toujours actuelle de penser la transformation du monde.
L’objectif de cet article est d’étudier le rôle joué par la référence à Kant dans la querelle du révisionnisme au sein du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Il tâche en premier lieu de montrer de quelle manière Eduard Bernstein a fixé les coordonnées du problème en assumant une position agnostique dans sa polémique avec Karl Kautsky au sein de la Neue Zeit entre 1898 et 1899. Deuxièmement, il étudie la façon dont la question de la chose en soi a donné lieu, dans les mois suivants, à une controverse explicite entre Conrad Schmidt et Gueorgui Plekhanov. Troisièmement, il examine de quelle manière la discussion se trouve relancée à propos de la définition de la science, à l’occasion de la publication de la conférence de Bernstein intitulée Comment le socialisme scientifique est-il possible ? (1901).
Dix ans après sa disparition, cet article explore les apports de l’historienne canadienne Ellen Meiksins Wood (1942-2016) à la conceptualisation du marxisme politique, en particulier sa contribution au renouvellement de la portée émancipatrice de l’analyse historique. L’exposé s’articule autour de quatre axes principaux : la redéfinition des rapports entre économie et politique, la critique des paradigmes téléologiques, la remise en question des postulats structuralistes, et l’élaboration d’une formalisation historique des règles de reproduction capitaliste. Dans une conjoncture où le marxisme politique occupe une place croissante dans les débats internationaux, cet article vise à promouvoir en France les outils épistémologiques et méthodologiques développés par Meiksins Wood, afin d’offrir aux chercheurs français de nouvelles perspectives critiques pour analyser et repenser les rapports sociaux qui structurent notre présent.
Dans cet entretien conduit par Maël Bigot, Jacques Rancière revient sur son rapport à Althusser, à Marx et, plus généralement, au marxisme. C’est pour lui l’occasion de répondre à certaines des objections qu’ont pu susciter son travail, et de rappeler ses idées directrices : l’impossibilité de fonder la politique sur une science de l’histoire et de la société, l’importance d’une écriture de l’histoire qui accorde toute sa place aux pratiques subjectives par lesquelles s’affirme l’égalité, et la valeur de cette affirmation égalitaire face à un capitalisme dorénavant absolutisé.
L’article retrace la réception de Kant dans le débat marxiste italien, en se concentrant sur trois moments cruciaux : l’introduction du marxisme en Italie au début du xx e siècle, la tentative des philosophes membres du PCI de construire une problématique marxiste dans l’après-guerre, et enfin les lectures de Kant dans le marxisme critique de la Nouvelle Gauche, dans les années 1970.
Dans ce projet d’article inédit rédigé en 1977 pour la revue Rinascita , Althusser prolonge sa discussion au long cours de Gramsci, en analysant les ambiguïtés du concept d’hégémonie dans le contexte du tournant eurocommuniste amorcé par le Parti communiste italien.
Cet article introductif se donne pour objectif de retracer les grands enjeux liés au problème « Kant/ Marx » en envisageant la dynamique à double sens sur laquelle il repose : des héritiers de Kant vers le socialisme, et de certains marxistes vers la philosophie kantienne. L’article repart tout d’abord de la manière dont Marx et Engels considèrent la philosophie kantienne, pour ensuite présenter les principales perspectives issues des croisements entre kantisme et marxisme, en Allemagne et en Autriche au tournant du xx e siècle. Pour terminer, il envisage quelques-unes des formes contemporaines de cette rencontre théorique en montrant, là encore, la variété des problèmes traités, tant sur le plan épistémologique que sur le plan de la philosophie pratique.
Cet article est consacré à l’analyse du kantisme de gauche marbourgeois, courant néokantien de la seconde moitié du xix e siècle et du début du xx e siècle qui se fixait pour objectif de critiquer les normes sociales bourgeoises et de mettre à profit les fondements de la philosophie de Kant dans le cadre d’un socialisme réformiste. Il s’intéresse plus spécifiquement aux figures de Friedrich Albert Lange et Hermann Cohen.
Cet article interroge la possibilité de qualifier la philosophie d’Adorno de néokantienne. L’analyse retrace d’abord les interactions historiques entre néokantisme et marxisme au sein de la première génération de la Théorie critique, en examinant les critiques adorniennes de Rickert et de Simmel. Elle discute ensuite deux interprétations majeures rapprochant Adorno d’un marxisme néokantien afin d’en montrer les limites théoriques. Enfin, l’article met en lumière la spécificité de la critique adornienne de Kant, centrée sur la remise en question de la subjectivité constitutive et sur une approche métacritique et matérialiste de la théorie de la connaissance.
Cet article se propose d’examiner la manière dont le socialisme éthique marbourgeois s’est confronté à la conception matérialiste de l’histoire. Pour cela, nous nous concentrons sur les figures d’Hermann Cohen (1842-1918), de Rudolf Stammler (1856-1938) et de Paul Natorp (1854-1924). En retraçant les principaux arguments que ces derniers mobilisent contre le matérialisme historique, nous entendons montrer que ces contributions ne se présentent pas véritablement comme des « compléments » à apporter au marxisme, mais qu’elles entendent plutôt lui substituer une conception résolument idéaliste de l’histoire et de la vie sociale.
Ce texte analyse la protection de l’enfance française comme un dispositif d’accumulation primitive et de production de subjectivité néolibérale. Mobilisant Marx, Federici, Harvey et Fraser, il démontre que les mécanismes institutionnels opèrent une dépossession systématique des familles populaires et formatent des sujets entrepreneuriaux adaptés au marché du travail flexible. L’analyse établit comment cette logique détruit les solidarités collectives, marchandise les données personnelles et transforme les effets structurels de l’exploitation en pathologies individuelles. Le texte documente les contradictions et résistances professionnelles engendrées par ce processus, et examine des alternatives émancipatrices fondées sur la reconstruction démocratique du social.
Cet article revient sur la critique que Rudolf Stammler adresse au marxisme en 1896 d’un point de vue néokantien. Elle se distingue non seulement par le fait d’être la première à prendre au sérieux le matérialisme historique comme une théorie sociale systématique, mais encore par sa volonté de placer la discussion sur le terrain épistémologique. Cette critique est celle qui va éveiller les discussions les plus longues à l’intérieur du marxisme contemporain (Max Adler, Karl Kautsky, etc.), par ses liens avec la perspective réformiste ouverte par le révisionnisme.