
Dans ce second article sur l’hypnose, nous laissons de cote les theories explicatives pour nous consacrer a la comprehension en profondeur du processus hypnotique et plus precisement a la phenomenologie de cette pratique, c’est-a-dire a l’experience de ce qu’est l’hypnose. La voie a ete tracee par trois grandes figures : Jung, Erickson et Roustang. Le premier par sa conception de la pensee humaine et l’utilisation de l’auto-hypnose, le second par son approche atheorique et pragmatique, le dernier par son sens de l’incarnation et de la synthese et par sa proposition de faire de l’hypnose un mode de vie. Quand Roustang decrit la perceptude et la veille generalisee, l’hypnose apparait etroitement reliee a la fois a la vie du nourrisson et a la pensee phenomenologique de l’epoche (Husserl). Mais plus encore Roustang est influence par la pensee heideggerienne et les pensees orientales ce qui donne a l’hypnose le sens d’une philosophie. Enfin nous proposerons que l’explicitation phenomenologique de l’experience consciente s’accompagne d’ un mode de pensee de type hypnotique et qu’il est egalement possible de mettre au point une hypnose phenomenologique.
Cet article tente de faire le point des differentes theories concernant le phenomene hypnotique, en partant du principe qu’il s’agit plus d’un fait anthropologique majeur que d’une simple modification psychologique ou de la conscience, tant le phenomene hypnotique est integre a une problematique sociale dans de nombreuses civilisations. C’est pourquoi, nous abordons la question de maniere epistemologique, sans prendre parti pour telle ou telle theorie et en essayant de degager ce que chacune d’entre elle apporte a la connaissance de ce phenomene complexe. Il apparait en realite que la multiplicite des theories relativise la force de chacune d’elle, et que, au bout du compte, il est bien difficile de proposer un schema d’ensemble coherent ou une theorie unificatrice de ce qu’est le phenomene hypnotique. De maniere simplifiee, deux cadres theoriques se font face : les approches psychologiques au sens large (psychologie cognitive, psychanalyse, psychologie sociale) et les approches physiologiques (dont les neurosciences) sans qu’aucune d’elle n’apporte d’explication decisive. Une telle proliferation incite a se demander si finalement envisager une explication du phenomene hypnotique a un sens et si l’on n’est pas avec l’hypnose au cœur du « probleme difficile » (ou fosse explicatif) des neurosciences concernant la conscience.
A la faveur d’un sejour d’observation en pedopsychiatrie en qualite de philosophe, l’auteur interroge les modes d’intervention possibles pour l’infirmier qui soignent les jeunes patients hospitalises. En particulier, c’est la notion de « ruse therapeutique » qui est interrogee dans la perspective d’une phenomenologie clinique afin d’en tirer un outil du soin infirmier. Dans le prolongement des recentes interpretations de l’Esquisse d’une theorie des emotions de Sartre, il s’agit d’envisager comment le registre des « emotions fausses » ouvre un espace d’intervention deontologiquement viable au sein de l’intersubjectivite a laquelle se rapporte la relation de l’infirmier en sante mentale a son patient. L’enjeu est ainsi de concevoir un contrepoint a la notion d’alliance therapeutique et de mettre en exergue l’usage therapeutique de soi comme composante cruciale des soins infirmiers tout en lui rendant une certaine marge de manœuvre.
Cet article s’interesse aux soldats francais de la Premiere Guerre mondiale internes dans les camps de prisonniers en Allemagne qui furent rapatries car ils presentaient des troubles mentaux. Apres avoir transite par la Suisse, ces hommes etaient conduits a Lyon puis places a l’asile d’alienes du Rhone. L’analyse des archives de cet etablissement, ainsi que de celles du Comite international de la Croix-Rouge, permet de lever le voile sur le sort de ces soldats dont l’histoire reste meconnue, en depit des nombreuses recherches sur la psychiatrie militaire suscitees par les commemorations du centenaire de la Grande Guerre. Ces documents montrent quand et comment les troubles mentaux contractes en captivite, ou deceles dans les camps, ont ete pris en compte dans les accords entre belligerants. Ils indiquent egalement a quelles conditions les hommes atteints de maladies psychiatriques ont pu beneficier d’un rapatriement et la maniere dont ils ont ete traites a l’asile. Enfin, ils revelent l’accueil reserve a ces poilus lors de leur arrivee a Lyon et l’immense espoir suscite par leur retour chez les familles de soldats disparus.
On attribue generalement a Wilhelm Griesinger, professeur de psychiatrie a la Charite, la premiere conference sur les Zwangsvorstellungen, c’est-a-dire les « idees contraintes » ou « obsessions », a la Societe Medico-psychologique de Berlin en 1868. Mais il decede peu apres et, si cette conference a connu un grand retentissement posthume, il est cependant important de prendre en compte qu’elle a ete livree aux interpretations de ses contemporains, puis a la posterite, sans que son auteur puisse preciser son intention, offrant par la meme occasion a l’historien la possibilite d’analyser les effets de reception d’un texte fondateur de la psychiatrie universitaire a la fin du XIXe siecle. Apres un bref rappel de la biographie de Griesinger, l’auteur presente l’emergence d’une nouvelle terminologie en Allemagne en rapport avec l’essor des polycliniques en milieu urbain, puis etablit un cadre d’analyse du champ lexical deploye par Griesinger pour penser les idees contraintes en dehors du cadre de l’asile, en croisant l’histoire de la psychiatrie de langue francaise. Ensuite la discussion porte sur les histoires de patients rapportees par Griesinger et la maniere dont on peut les caracteriser, sans commettre d’amalgame ni d’anachronisme avec la psychologie des nevroses telles qu’elle ete developpee plus tard par Pierre Janet et Sigmund Freud.
Traduction d'un texte de psychiatrie allemande: Griesinger G., Ueber einen wenig bekannten psychopathischen Zustand , Archiv fur Psychiatrie und Nervenkrankheiten, XXXV, 1868, p. 626-635.
Le neurofeedback est de plus en plus utilise en clinique, en particulier psychiatrique. La psychologie cognitive qui cherche a en expliquer les bases s'inspire largement du paradigme cybernetique, et fait reposer le neurofeedback sur le concept de conditionnement operant, mais egalement d'apprentissage complexe. Dans cet article, nous faisons une critique epistemologique de l'approche cognitiviste du neurofeedback, et tentons d'en deceler les difficultes en nous aidant de l'experience de la pratique du neurofeedback dans un cadre clinique. Les notions de conditionnement operant et d'apprentissage semblent peu operatoire des lors que les patients changent de strategie plusieurs fois pendant la cure. Par ailleurs, la presence du personnel infirmier est determinante du point de vue des patients. C'est par une approche phenomenologique concernant cette situation d'homme face a la machine que nous tentons d'aborder le neurofeedback du point de vue de la conscience et de la chair. Nous discutons l'importance de l'intersubjectivite dans ce processus therapeutique qui fait intervenir les interactions entre un cerveau et un ordinateur.
L’emergence internationale du concept de retablissement dans la schizophrenie vient bouleverser profondement les representations classiques du trouble. Contre l’idee d’un determinisme evolutif, le retablissement designe la possibilite d’un devenir favorable des personnes qui en sont atteintes. Cet article propose de restituer les grandes avancees qui, sur un plan theorique, clinique et societal, ont contribue durant ce dernier siecle au passage du statut de “dement ineluctablement deficitaire”, a celui de “patient-acteur de sa prise en charge”, pour enfin evoluer vers celui “d’usager-citoyen expert de son vecu”. Cet eclairage historique oriente la comprehension des enjeux contemporains du concept de retablissement dans le champ de la sante mentale en France. Dans cette perspective, le retablissement est discute et envisage dans sa qualite de paradigme, a la lumiere notamment de pratiques et modeles de soins internationaux.
Dans cet article nous partons de l’entretien d’explicitation, c’est-a-dire d’une methode de psycho-phenomenologie d’explicitation des vecus conscients, pour en analyser non les consequences cognitives mais la saveur philosophique sous l’eclairage de l’œuvre d’Heidegger et de Binswanger. En analysant d’un point de vue phenomenologique les correlations noetico-noematiques qui le sous-tendent, nous developpons un aspect particulier de cet entretien, qui ne releve pas des processus cognitifs : l’impression (selon M. Henry). Ceci nous conduit a voir dans l’entretien d’explicitation a la fois l’etre-a-l’autre de Heidegger, mais egalement la dimension d’amour (du cœur) decrite par Binswanger. C’est ainsi que la rencontre explicitante, ainsi decrite, nous amene a une analyse existentielle (Daseinanalyse) non pas descriptive, mais comprehensive de toute personne acceptant cette explicitation de ses vecus conscients, notamment dans le cadre de la relation therapeutique.
La presence d’un etat dissociatif joue un role majeur dans l’induction et le maintien tant des Etats de Stress Post-Traumatiques (ESPT) que des etats hypnotiques, mais paradoxalement l’usage de l’hypnose se revele interessant dans l’ESPT et ses apports actuels sont demontres pour le traitement de ces troubles. Apres avoir releve les ambiguites du concept de dissociation, nous analysons les multiples dimensions de la dissociation sur les plans sensori-moteur, cognitif, affectif, temporo-spatial, mnesique et identitaire. Ceci nous permet de preciser en quel sens la dissociation est pathologique dans l’ESPT et potentiellement utile dans le traitement de ce trouble. En particulier, alors que traiter le traumatisme en etat de veille rend difficile l’elaboration d’une scene douloureuse « cachee » sous un niveau de conscience protecteur, le mode de communication hypnotique semble favoriser l’echange avec les sujets dissocies, puis faciliter l’acces au materiel traumatique et le depassement d’une reaction de defense devenue pathologique avec la reelaboration par le sujet lui-meme du scenario traumatogene. Cependant, l’hypnose suscite toujours des critiques : ne peut-on craindre une accentuation des symptomes dissociatifs ou des reviviscences douloureuses ?Ne risque-t-on pas l’emergence de faux souvenirs ? Nous montrons que ces critiques sont non pertinentes avec les techniques actuellement employees en hypnotherapie.
Resume La cinquieme version du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux (DSM-5), prevue pour mi-2013, s’est vue proposer l’inclusion d’un nouveau diagnostic : le « syndrome de psychose attenuee ». Ce syndrome s’appuie essentiellement sur des pratiques cliniques avec des jeunes de 14 a 30 ans et deux decennies de recherches suggerant un « risque de psychose » qu’il serait crucial de traiter au plus vite pour en ameliorer le pronostic. Nous avons effectue une revue de litterature pour comprendre ce que signifie ce nouveau syndrome, quelles sont ses bases theoriques et empiriques, afin d’examiner sa validite dans la perspective de son eventuelle application. Notre analyse se divise suivant differents aspects de l’intense debat suscite par ce diagnostic : l’evaluation du besoin clinique, la pertinence d’un nouveau diagnostic, la qualite des recherches et leur application, le diagnostic differentiel et le rapport benefices/risques. Notre conclusion est que l’inclusion d’une telle entite clinique est prematuree sur le plan scientifique, et que sa conceptualisation achoppe sur plusieurs points, faisant courir le risque de surpathologiser des experiences humaines s’inscrivant dans un continuum allant du normal au pathologique.
Les affections psychosomatiques au sens classique sont extra-cerebrales. Neanmoins, il n’y aurait pas de raison, a priori, pour que des circuits du cerveau ne puissent pas etre affectes par un tel processus. Ce type de processus, qui etait sous-jacent dans les theories antiques sur le retentissement des passions, a travers les humeurs, sur le cerveau, a ete evoque implicitement aussi par les alienistes Francais du debut du 19eme (Georget en particulier) et plus tard, au tournant du 20eme siecle, par Bleuler et surtout Jung dans ce qu’ils avancaient sur la schizophrenie. En 1959 Arieti puis plus tard divers autres auteurs ont exprime explicitement le concept d’affection ou participation psychosomatique du cerveau. Mais en general cette notion tend a etre refoulee par la montee en puissance, a partir du 17eme siecle, de l’idee que notre psyche equivaut a notre cerveau que certains auteurs (Ehrenberg, Vidal) ont appele «le sujet cerebral ». A cause de cette « ideologie » la separation entre la neurologie et la psychiatrie, qui etait acquise depuis Georget, de nos jours tend a etre a nouveau abolie. La rehabilitation du concept d’affection ou participation psychosomatique du cerveau pourrait aider a une « mise a jour » de la separation de ces deux disciplines. A cet effet - de rehabilitation - la theorie psychanalytique et les nouvelles theories sur la neuroplasticite pourraient preter main forte.
Dernière « grande névrose » décrite par des somaticiens avant la classification freudienne, la neurasthénie (Beard, 1869, 1880; Charcot, 1887) connaît un essor considérable entre 1870 et 1900, aux États-Unis et en Europe. Puis elle est démembrée et annexée par la psychiatrie, sous la forme de la psychasthénie (Janet, 1903) et des accès dépressifs mineurs. Elle amorce alors un lent déclin, mais est encore individualisée par P. Guiraud (1956) et par la CIM-10 (1992). Préparée par les travaux de E. Brissaud (1890) et de E. Hecker (1892), la névrose d’angoisse de Freud (1895) reste toutefois la principale entité issue du démembrement de la neurasthénie, associant attente anxieuse, attaques d’angoisse et accès rudimentaires. Diffusée en France par Hartenberg, Lalanne (1902), puis Heckel (1917), son autonomie est contestée par G. Ballet, Pitres et Régis (1902), F. Raymond (1911). À partir de 1910, la vaste constitution émotive héréditaire (E. Dupré) tend à englober la névrose d’angoisse, ainsi que de nombreuses manifestations rattachées jusque-là à l’hystérie et (après 1914) les pathologies post-traumatiques de guerre (Devaux et Logre, 1917; De Fleury, 1924). Mais de nombreux auteurs français séparent anxiété psychique et angoisse somatique (Brissaud, 1902; Claude et Lévy-Valensi, 1938; Ey, 1950). Après 1945, diverses entités (stress, vagotonie, spasmophilie) semblent l’indice de nouvelles tentatives d’annexion des manifestations anxieuses par la médecine interne. À partir des années 1960, deux courants antagonistes s’affrontent à leur sujet: l’un, d’inspiration psychanalytique, soutient l’autonomie de la névrose d’angoisse, l’autre, issu de la psychopharmacologie, sépare anxiété permanente et accès d’angoisse aiguë. Cette dernière, rebaptisée attaque de panique (D. Klein, 1962), reprend en fait les descriptions de l’anxiété paroxystique (Brissaud), de l’attaque d’angoisse (Freud), de l’accès émotif (Dupré), de la crise anxieuse ou émotive (Devaux et Logre), de la forme paroxystique mentale de l’angoisse (Heckel). Bien que la dichotomie entre trouble panique et anxiété généralisée soit officialisée par le DSM-IV et la CIM-10, une approche dimensionnelle récente regroupe dans le même cadre clinique de nombreuses manifestations anxieuses et « névrotiques », au-delà de la névrose d’angoisse freudienne.
Les travaux d’Antonio Damasio ont redonné une place centrale à l’étude des émotions en neurosciences. Elles y apparaissent comme l’addition, à une perception, des effets somatiques qu’elle a pu susciter. Mais ce processus de perception cérébrale du corps, continu et relativement stable, aboutit aussi à l’hypothèse moins connue du « moi neural ». Derrière la référence explicite et en apparence contradictoire à William James et Sigmund Freud, se cache une origine commune : la conception d’un « moi cortical » de Théodor Meynert. Il s’agit de mettre en lumière un courant réuni autour de ce que l’on désigne ici sous la notion générale de « moi cérébral ». Le moi y est dès lors conçu comme la projection ou la représentation cérébrale du corps. La spécificité de cette notion est particulièrement mise en valeur par sa confrontation à celle, connexe, mais quant à elle désincarnée, de « sujet cérébral ».
La dixième version de Classification internationale des maladies (CIM-10) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est actuellement en phase de révision. L’article propose un exemple possible de mise à jour du groupe « Schizophrénie, troubles schizotypique et délirants » qui s’efforce de concilier les trois exigences posées par l’OMS pour la CIM-11 à venir : actualisation des usages nosologiques, facilité d’utilisation, déstigmatisation de la terminologie.