
L’étude scientifique du comportement animal s’est en partie développée en réaction à des excès « anthropomorphiques », où l’observateur projetait chez l’animal une forme de psychologie populaire. En conséquence, le langage théorique des représentations mentales a été largement proscrit de l’éthologie pendant une bonne partie du xx e siècle. Même si la méthodologie du behaviorisme – centrée sur l’observation et la mesure du comportement – constitue toujours la règle, l’avènement de la révolution cognitive, les études de terrain de longue durée sur des populations animales dans leurs conditions naturelles, ainsi qu’un intérêt accru pour la cognition physique et sociale, ont replacé le cadre théorique des représentations mentales au premier plan. L’intérêt porté aux représentations mentales vient en partie de la capacité qu’ont certaines espèces à catégoriser, réaliser des inférences ou prendre des décisions flexibles qui vont au-delà du simple flux perceptif. Enfin, l’étude du rôle causal des modèles mentaux chez les animaux a été largement enrichie par des considérations écologiques et évolutives sur l’espèce animale en question.
Dans ce chapitre, nous défendons une approche auto-organisée de la cognition et de l’émotion. Nous montrons en quoi cette approche s’oppose à l’approche représentationnelle classique. L’idée essentielle que nous développons est celle selon laquelle l’évaluation du caractère agréable ou désagréable d’un objet repose sur la dynamique des réponses produites par le participant. Lorsque le participant a l’occasion de produire plusieurs fois la même réponse (condition de fluence), il évalue plus fréquemment des objets sans signification comme agréables, tandis que lorsqu’il est contraint de produire des réponses différentes d’un essai à l’autre (condition non fluente), il juge plus fréquemment les objets à évaluer comme désagréables. Ce résultat n’étant pas sans rappeler la théorie des émotions de W. James (1884).
Ce chapitre propose d’examiner dans quelle mesure le recours à la notion de représentation détermine la nature des relations entre perception et mémoire. Cette contrainte est évaluée dans le cadre de modèles proposés pour rendre compte d’un phénomène perceptif, la sélection attentionnelle. La sélection attentionnelle renvoie au traitement prioritaire d’un élément lorsque de multiples objets sont présents dans la scène visuelle. Dans le cadre des modèles structuraux, du fait de la hiérarchie entre perception et mémoire induite par la notion de représentation mnésique, la familiarité des objets ne pourrait intervenir sur la sélection que via des processus descendants. En revanche, dans le cadre d’une approche fonctionnelle il est prédit que la familiarité puisse provoquer précocement une saillance des objets. Ces deux prédictions peuvent être opposées expérimentalement et fournir ainsi en retour des indications sur la pertinence de la hiérarchie entre perception et mémoire.
Regarder ou saisir un objet constituent, à première vue, des actes simples et triviaux. Néanmoins le contrôle de tels mouvements nécessite, entre autres, l’existence de processus de coordination complexes entre entrées sensorielles et sorties motrices, afin de compenser l’effet de la variabilité sensorimotrice inhérente à tout système moteur. Un concept clé décrit ces processus de contrôle : les modèles internes. Il s’agit de représentations dynamiques de l’état de nos appareils sensorimoteurs, inscrites au sein d’un réseau d’aires cérébrales. Ces représentations permettent la comparaison entre un mouvement désiré, reflété par une copie d’efférence représentant la commande motrice programmée initialement pour atteindre un but, et le mouvement réalisé (souvent variable) donné par les réafférences sensorielles proprioceptives et visuelles. Lorsqu’une différence est perçue suite à cette comparaison, un signal d’erreur motrice serait envoyé afin d’ajuster le mouvement en cours d’exécution. Ce chapitre souligne ainsi l’existence, au sein du système sensorimoteur, de processus de représentation de l’action permettant l’optimisation de nos mouvements.
Dans la hiérarchie des créatures vivantes proposée par Dennett (1996) (créatures darwiniennes < skinériennes < poppériennes < grégoriennes), l’évolution biologique s’applique activement au niveau darwinienne, alors que les représentations interviennent clairement au niveau des créatures grégoriennes. Ceci suggère l’existence d’un hiatus entre le niveau proprement évolutif (darwinien) et le niveau proprement représentationnel (grégorien). Pour résoudre ce problème, nous examinons deux stratégies : la première consiste à étendre la notion de représentation pour y inclure les adaptations en général ; la seconde consiste à argumenter que les représentations grégoriennes sont des adaptations, résultats de la sélection naturelle. Notre conclusion est que la première stratégie échoue parce qu’il est impossible d’identifier un objet intentionnel pour les adaptations en général. La seconde stratégie, si elle apparaît impraticable dans le cadre de la synthèse moderne avec son insistance sur le sélectionnisme génétique, pourrait rencontrer une issue plus favorable dans le cadre de la synthèse étendue (notamment dans les approches évo-dévo) qui intègrent l’adaptation ontogénétique dans la théorie de la sélection. Néanmoins nous identifions deux questions que cette nouvelle approche devra mettre au clair : l’une concerne une possible confusion entre l’unité de sélection et l’unité d’hérédité ; la seconde révèle le besoin d’estimer si l’attribution d’un rôle sélectif à la variation qui se fait au sein de la synthèse étendue implique l’écart de la causalité de type téléologique propre à la synthèse moderne.
Le concept de représentation est abordé dans le cadre des travaux menés en psychologie cognitive sur les habiletés de compréhension de textes de l’individu. L’utilisation consensuelle de ce concept pour définir le produit de la cognition en situation de compréhension de textes est saisie comme l’occasion de définir ses propriétés structurales et fonctionnelles. Quelques évidences empiriques sont fournies pour illustrer concrètement combien ce concept est pertinent pour donner sens aux données recueillies. Situé au cœur des diverses tentatives de modélisation du processus cognitif de compréhension, ce concept a pour avantage d’alimenter continuellement la réflexion engagée sur ce type d’habiletés.
Cette partie nous présente de manière détaillée, d’une part, le concept de représentation en psycholinguistique et, d’autre part, les différents niveaux de représentations sur lesquels s’appuient les psycholinguistes. Des représentations phonologiques aux représentations orthographiques et morphologiques, les travaux théoriques et expérimentaux décrits dans cette partie mettent en évidence une construction progressive des différents niveaux de représentations. De manière intéressante, l’élaboration de représentations « langagières » et des règles qui en découlent repose sur des mécanismes aussi bien implicites qu’explicites qui se fondent essentiellement sur une dynamique adaptative et interactive des différents types de représentations : en effet, les représentations orthographiques et phonologiques s’auto-influencent de manière directionnelle et modulent les performances en lecture, par exemple, chez les enfants et les adultes francophones. Néanmoins, la présentation faite par les auteurs permet de comprendre que, si le concept de représentation semble fondamental et incontournable en psycholinguistique, le format des représentations ne fait toujours pas l’objet d’un consensus. Du phonème, de la rime ou de la syllabe, entre autre, la question relative aux représentations qui pourrait s’avérer la plus pertinente pour traiter le langage reste en suspens.
En sciences cognitives, la place accordée à la motricité pour décrire et expliquer la cognition varie grandement d’une approche théorique à l’autre. Dans ce chapitre, nous présentons des résultats qui illustrent les liens existants entre perception visuelle et motricité. Ainsi, plusieurs études recourant aux paradigmes d’amorçages visuomoteur et motorovisuel suggèrent que la perception visuelle est couplée à des anticipations gestuelles. Plus précisément, plusieurs données comportementales montrent que la perception visuelle d’un objet est non seulement tributaire des caractéristiques des actions que l’on a l’habitude d’effectuer sur cet objet, mais elle est également fortement influencée par les caractéristiques de l’action que l’on se prépare à effectuer sur cet objet. L’interprétation de ces effets renvoie à une conception sensorimotrice de l’espace et de la perception visuelle. Plus généralement, la notion de représentation mentale telle que nous la concevons repose sur le déroulement intériorisé de l’action, influencé à la fois par les traces laissées en mémoire et par les événements présents.
L’Intelligence artificielle (IA) est une discipline fondatrice des sciences cognitives et son évolution historique, aussi bien sur le plan théorique qu’empirique, nous renseigne fortement sur les différentes places accordées à la notion de représentation dans l’étude de la cognition. En conséquence, ce chapitre présente tout d’abord un point de vue historique du débat sur les représentations dans le domaine de l’IA. Dans un second temps, les approches dynamiques et évolutionnistes de la cognition sont mises en exergue et une expérimentation réalisée par les auteurs illustre l’intérêt de ce type d’approche pour répondre à la question titre de l’ouvrage : peut-on se passer des représentations en sciences cognitives ? Pour conclure, le débat est replacé sur la nature et les implications des représentations dans les différentes fonctions cognitives plutôt que sur leur existence en tant que telle.
Ce texte présente certains arguments critiques du représentationnalisme qui ont été proposés par deux approches théoriques originales de l’esprit ou de la cognition : l’ énaction et le pragmatisme . Ces arguments militent pour une position que nous appelons minimalisme représentationnel . Les arguments énactifs visent à montrer pourquoi la défense de l’existence des représentations mentales pourrait ultimement s’avérer fourvoyante et inutile, et repose d’ailleurs peut-être sur deux illusions épistémologiques. Les arguments pragmatistes insistent quant à eux sur le caractère nécessairement public et institutionnel de tout phénomène représentationnel, ce qui exclut donc que des entités cérébrales puissent êtres des entités représentationnelles.
Le recours au concept de représentation est-il indispensable à la description des événements entre une stimulation et une réponse ? Dans ce chapitre, le concept de représentation est analysé d’un point de vue comportemental comme une unité linguistique propre, dont le sens est fixé par une communauté de chercheur. Au regard des contraintes associées à de telles unités, des sous-entendus qu’elles peuvent véhiculer, et des biais qu’elles peuvent engendrer, l’objectif de ce chapitre consiste à déterminer si le concept de représentation sert à expliquer ou à décrire les phénomènes seulement. Pour éclairer notre discussion, nous rappellerons les principes de construction d’une théorie scientifique, tels qu’ils ont été énoncés par Skinner, et nous aborderons la problématique de l’usage du concept de représentation à la lumière du behaviorisme radical et de son épistémologie implicite. L’usage du concept de représentation trouve son origine dans l’ascension du cognitivisme supportée par les maladresses du behaviorisme. La théorie des cadres relationnelles répond aujourd’hui aux critiques adressées à l’encontre du béhaviorisme. Ce faisant, elle l’invite à reconsidérer son importance pour les sciences de la cognition sous une forme délestée du concept de représentation.
La question métaphysique des relations « esprit-cerveau » a conduit à formuler des réponses qui conditionnent la manière d’envisager la spécificité de l’activité dite « mentale ». Cette dernière est aujourd’hui l’objet d’une réflexion renouvelée grâce notamment à l’apport des sciences cognitives. Le dualisme ontologique tel qu’il a été proposé par Descartes a fortement conditionné la conception d’une science de l’esprit, distincte des sciences de la nature. La psychologie a traditionnellement joué ce rôle et s’est vue conférer une lourde tâche : rien moins que de décrire et expliquer une activité spécifique, fondée sur la psyché, et qui s’appuie néanmoins sur un support biologique, à savoir le cerveau. La psychologie cognitive, entendue comme une analyse scientifique de la cognition, a hérité, au sein des sciences dites cognitives, d’un certain nombre de questions non résolues dont l’une des principales, par sa qualité fondamentale, consiste à interroger la pertinence d’un niveau d’analyse correspondant à ce que l’on désigne coutumièrement comme le « mental ». Est-il légitime, d’un point de vue épistémologique, de concevoir une science de « la vie mentale » ? Si oui, qui peut faire cette science ? La notion de représentation mentale, fort discutée au sein des sciences de la cognition, peut constituer un point de départ fécond qui permettrait à la fois de revenir sur les problèmes constitutifs de la psychologie cognitive, et dans une perspective plus générale, de considérer à nouveau les problèmes engendrés par la description des réalisations possibles de l’esprit.
Le concept de representation est aborde dans le cadre des travaux menes en psychologie cognitive sur les habiletes de comprehension de textes de l’individu. L’utilisation consensuelle de ce concept pour definir le produit de la cognition en situation de comprehension de textes est saisie comme l’occasion de definir ses proprietes structurales et fonctionnelles. Quelques evidences empiriques sont fournies pour illustrer concretement combien ce concept est pertinent pour donner sens aux donnees recueillies. Situe au cœur des diverses tentatives de modelisation du processus cognitif de comprehension, ce concept a pour avantage d’alimenter continuellement la reflexion engagee sur ce type d’habiletes.
Dans ce chapitre, nous defendons une approche auto-organisee de la cognition et de l’emotion. Nous montrons en quoi cette approche s’oppose a l’approche representationnelle classique. L’idee essentielle que nous developpons est celle selon laquelle l’evaluation du caractere agreable ou desagreable d’un objet repose sur la dynamique des reponses produites par le participant. Lorsque le participant a l’occasion de produire plusieurs fois la meme reponse (condition de fluence), il evalue plus frequemment des objets sans signification comme agreables, tandis que lorsqu’il est contraint de produire des reponses differentes d’un essai a l’autre (condition non fluente), il juge plus frequemment les objets a evaluer comme desagreables. Ce resultat n’etant pas sans rappeler la theorie des emotions de W. James (1884).
Regarder ou saisir un objet constituent, a premiere vue, des actes simples et triviaux. Neanmoins le controle de tels mouvements necessite, entre autres, l’existence de processus de coordination complexes entre entrees sensorielles et sorties motrices, afin de compenser l’effet de la variabilite sensorimotrice inherente a tout systeme moteur. Un concept cle decrit ces processus de controle : les modeles internes. Il s’agit de representations dynamiques de l’etat de nos appareils sensorimoteurs, inscrites au sein d’un reseau d’aires cerebrales. Ces representations permettent la comparaison entre un mouvement desire, reflete par une copie d’efference representant la commande motrice programmee initialement pour atteindre un but, et le mouvement realise (souvent variable) donne par les reafferences sensorielles proprioceptives et visuelles. Lorsqu’une difference est percue suite a cette comparaison, un signal d’erreur motrice serait envoye afin d’ajuster le mouvement en cours d’execution. Ce chapitre souligne ainsi l’existence, au sein du systeme sensorimoteur, de processus de representation de l’action permettant l’optimisation de nos mouvements.
Le recours au concept de representation est-il indispensable a la description des evenements entre une stimulation et une reponse ? Dans ce chapitre, le concept de representation est analyse d’un point de vue comportemental comme une unite linguistique propre, dont le sens est fixe par une communaute de chercheur. Au regard des contraintes associees a de telles unites, des sous-entendus qu’elles peuvent vehiculer, et des biais qu’elles peuvent engendrer, l’objectif de ce chapitre consiste a determiner si le concept de representation sert a expliquer ou a decrire les phenomenes seulement. Pour eclairer notre discussion, nous rappellerons les principes de construction d’une theorie scientifique, tels qu’ils ont ete enonces par Skinner, et nous aborderons la problematique de l’usage du concept de representation a la lumiere du behaviorisme radical et de son epistemologie implicite. L’usage du concept de representation trouve son origine dans l’ascension du cognitivisme supportee par les maladresses du behaviorisme. La theorie des cadres relationnelles repond aujourd’hui aux critiques adressees a l’encontre du behaviorisme. Ce faisant, elle l’invite a reconsiderer son importance pour les sciences de la cognition sous une forme delestee du concept de representation.
L’Intelligence artificielle (IA) est une discipline fondatrice des sciences cognitives et son evolution historique, aussi bien sur le plan theorique qu’empirique, nous renseigne fortement sur les differentes places accordees a la notion de representation dans l’etude de la cognition.En consequence, ce chapitre presente tout d’abord un point de vue historique du debat sur les representations dans le domaine de l’IA. Dans un second temps, les approches dynamiques et evolutionnistes de la cognition sont mises en exergue et une experimentation realisee par les auteurs illustre l’interet de ce type d’approche pour repondre a la question titre de l’ouvrage : peut-on se passer des representations en sciences cognitives ?Pour conclure, le debat est replace sur la nature et les implications des representations dans les differentes fonctions cognitives plutot que sur leur existence en tant que telle.
La reponse a la question de savoir si les sciences cognitives peuvent se passer de representations depend autant de la maniere dont on entend cette question que d’une investigation empirique des phenomenes cognitifs. Or on defend ici en premier lieu la these qu’elle correspond tres precisement a ce que la reflexion epistemologique contemporaine sur les fondements de l’explication cognitive appelle le « probleme de l’eliminativisme representationnel ». Et en second lieu, qu’il convient de la comprendre, en tant que telle, comme une question relative a la pertinence de la propriete de representation pour la construction d’une theorie de la cognition. Cette maniere de definir le probleme de l’eliminativisme representationnel s’oppose a celle, plus commune et incarnee en particulier par le philosophe Stephen Stich, qui en fait une question sur la realite de la propriete de representation, et qui presente le desavantage majeur de le rendre en fait rationnellement insoluble.
Dans la hierarchie des creatures vivantes proposee par Dennett (1996) (creatures darwiniennes < skineriennes < popperiennes < gregoriennes), l’evolution biologique s’applique activement au niveau darwinienne, alors que les representations interviennent clairement au niveau des creatures gregoriennes. Ceci suggere l’existence d’un hiatus entre le niveau proprement evolutif (darwinien) et le niveau proprement representationnel (gregorien). Pour resoudre ce probleme, nous examinons deux strategies : la premiere consiste a etendre la notion de representation pour y inclure les adaptations en general ; la seconde consiste a argumenter que les representations gregoriennes sont des adaptations, resultats de la selection naturelle.Notre conclusion est que la premiere strategie echoue parce qu’il est impossible d’identifier un objet intentionnel pour les adaptations en general. La seconde strategie, si elle apparait impraticable dans le cadre de la synthese moderne avec son insistance sur le selectionnisme genetique, pourrait rencontrer une issue plus favorable dans le cadre de la synthese etendue (notamment dans les approches evo-devo) qui integrent l’adaptation ontogenetique dans la theorie de la selection. Neanmoins nous identifions deux questions que cette nouvelle approche devra mettre au clair : l’une concerne une possible confusion entre l’unite de selection et l’unite d’heredite ; la seconde revele le besoin d’estimer si l’attribution d’un role selectif a la variation qui se fait au sein de la synthese etendue implique l’ecart de la causalite de type teleologique propre a la synthese moderne.