
Les technologies d’automesure de soi (ou quantified self) sont le plus souvent présentées comme un moyen simple et direct d’accéder à un savoir enrichi et fiable sur sa personne. Les concepteurs de ces équipements allèguent la transparence de leur procédé pour asseoir d’évidence la légitimité de leurs solutions. Or, ces équipements sont loin d’être aussi neutres et transparents qu’ils ne le prétendent. Ils définissent des métriques, des référentiels, des mètres-étalons qui modulent les calculs et interprétations rendus. Ils sont donc le fruit d’une construction sociotechnique normée dont la médiation a des conséquences sur la façon dont les usagers se perçoivent, se comparent à d’autres, organisent leur quotidien et se préoccupent de leur condition physique. Dans cet article, nous décrivons la variabilité des régimes de calcul observés au sein d’un corpus de brevets d’invention (77) et discutons, aux côtés de médecins, de l’incidence de ces différentes métriques retenues sur les représentations et comportements des self-trackers.
S’il est vrai que l’invention du « ski nautique » outre-Atlantique précède d’une dizaine d’années celle attestée sur la Riviera en 1932, c’est la France qui pourtant établit le premier « champion d’Europe » en 1933 et qui remporte majoritairement les épreuves aux premiers championnats du monde de 1949 de Juan-les-Pins. Depuis lors, la réelle paternité de cette innovation fait débat entre les deux pays. À partir de recherches effectuées dans les journaux et dans différentes archives papiers tout autant que visuelles, nous avons conduit une étude comparée en utilisant le cadre de la sociologie de la traduction afin de déterminer les tenants et aboutissants de cette innovation. Dans ce but, nous avons étudié cette discipline depuis son invention jusqu’à sa diffusion finale signalée par la création de la fédération internationale en 1955. Nous montrons que chaque pays a une part de responsabilité dans ce processus d’innovation donnant lieu au ski nautique. Il dépend de la capacité à franchir des obstacles épistémologiques qui, fortement sous-tendus par des techniques du corps originales, s’ancrent dans la mise en place de dispositifs de traction spécifique entre bateau et skieur. Ainsi, le processus d’innovation de cette discipline est impacté par les milieux culturels d’origine et explique les différences dans son processus de sportivisation entre la France et les USA.
Cet article revient sur une démarche de conception orientée par la notion de milieux techniques. Nous présentons les dynamiques temporelles communes à deux projets technologiques dans lesquels nous sommes intervenus, les décrivant à travers l'échec de phases d'abstraction et de concrétisation initiales, en reprenant le vocabulaire simondonien. Les difficultés rencontrées, à la fois dans le développement technique et dans la résistance des utilisateurs présumés, conduisent à une bascule du regard : d'une conception centrée sur le dispositif à une autre centrée sur la relation transformatrice entre le dispositif et son milieu. Nous mettons en avant trois aspects de cette transformation : un changement d'échelle, passant d'un regard centré sur le dispositif à l'exigence de « repeupler les milieux », en découvrant de nouveaux acteurs susceptibles d'entrer en relation avec la technique ; un changement d'ontologie, mettant l'accent sur la manière dont les relations transforment leurs termes et dont les techniques reconfigurent les activités ; et, enfin, l'adoption d'une posture normative, à la croisée entre les normes éthiques dont se réclament les projets, l'éthique concrète des acteurs de terrain et l'exigence de concevoir de « bons milieux ».
Cet article présente un programme de recherches interdisciplinaires (I-Mat-MITI CNRS, anthropologie/sciences des matériaux) proposant une approche des techniques et objets traditionnels des sociétés nord-amérindiennes. Contextualisé par une analyse d'anthropologie critique et historique, le travail conjoint d'enquête et d'applications pratiques est régi par le concept d'« ethnomimétisme », désignant un mode de reproduction facsimilé des objets, fondé sur la précision ethnographique, documentaire et aidé par la 3D. Il pourrait ainsi répondre à différentes aspirations des autochtones : rapatriement d'un bien précieux, échange, quête de matériaux devenus rares ou protégés, valorisation des patrimoines culturel et muséographique, réhabilitation d'un savoir-faire perdu. Au-delà de l'étude de cas et de son aire géographique, la démarche ethnomimétique, inspirée par le biomimétisme, cherche également dans certaines options techniques observées dans les cultures matérielles amérindiennes des solutions ponctuelles à une ingénierie durable.
Dans la vie des Tushes, la laine est omniprésente bien que parfois discrète. Médiatrice, et même opératrice d'attachements aux lieux, cette fibre apparaît au sens littéral et au sens figuré comme un fil permettant de tisser des liens entre des personnes et des lieux éloignés les uns des autres et comme une trame pour aborder l'histoire des Tushes entre le xxe et le xxie siècle. C'est un élément à la fois anodin et absolument central, dont le cycle de production résume et met en relation les lieux, les temporalités et les acteurs qui participent de la vie sociale tushe – animaux, touristes, financeurs internationaux, parc national. En suivant la laine, du dos des moutons à celui des bergers, en passant par les ateliers féminins, je propose ici d'approcher la société tushe par des pratiques et par leur matérialité : de la difficulté de la tonte à la force impliquée dans le feutrage en passant par le port de maillots de corps rêches.
Ce texte étudie les relations que les membres des communautés agropastorales aymaras des Andes boliviennes (Nord-Potosi) nouent avec les pierres (rumi). Menée à travers le prisme des saillances lithiques, la recherche restitue la diversité des pierres dans les classifications vernaculaires : il existe plusieurs catégories de pierres (bornes, pierres des vallées, pierres sphériques, pierres à compassion, pierres que l’on ne peut pas effriter, pierres phaxsima, pierres blanches…) et en leur sein plusieurs individus avec leurs particularités propres. Le texte montre que : 1) En raison du caractère éminemment contextuel des saillances, les pierres peuvent appartenir à plusieurs catégories rendant impossible la construction d’une classification en arbre. 2) La singularité des pierres est relationnelle : elle tient à des qualités du matériau mises en action dans le cadre d’une relation avec d’autres agents, humains ou non.
La forêt de Huelgoat, dans le Finistère intérieur, est célèbre pour son chaos granitique. Par la description des singularités de cet écosystème particulier et la présentation du contexte historique et social de ce territoire, le texte s’emploie à souligner quelques principes qui gouvernent les comportements des Huelgoatain·es vis-à-vis de ces blocs imposants. Placés sous le régime de l’ambivalence et de l’incertitude dans une « forêt vivante », ces rochers fournissent également l’occasion d’une remise en question de ce qu’être vivant veut dire.
Cet article propose de considérer l’emploi de roches peu ou non artificialisées en tant que parties architecturales à part entière. Deux réalisations singulières permettent d’entrevoir la capacité des pierres à bouleverser la cohérence temporelle des édifices. Ces bouleversements sont vus comme des indices esthétiques qui permettent une compréhension chrono-matérielle de l’architecture et qui relativisent sa durabilité.
Cet article explore l’œuvre géologique d’Ilana Halperin, à partir de quelques récits récents qui soulignent l’interdépendance de nos vies avec celles des roches et des minéraux. Il établit des parallèles entre les événements biographiques personnels et les événements géologiques pour ouvrir un espace de réflexion quant à notre place dans le continuum du temps géologique d’un point de vue intime. Il propose de nouvelles pistes – celles de la « famille poudingue » ou de « pierres corporelles » – pour avancer vers une réponse poétique à notre relation avec le monde géologique.
Cet article présente une biographie de la météorite Bendegó, trouvée dans le sertão brésilien. Son transport vers Rio de Janeiro a pris l’allure d’une épopée à partir de 1888. Elle a emprunté des chemins de traverse pendant quatre mois avant de rejoindre Rio de Janeiro par bateau et par train, attirant les foules jusqu’à son arrivée au Musée national. Quand celui-ci fut ravagé par les flammes deux cents ans plus tard, Bendegó (re)devint une gloire nationale, rare survivante de ce désastre culturel. Si son transport au xixe siècle était une stratégie de développement scientifique et de rayonnement international, la météorite est devenue le triste témoin de l’histoire d’une négligence envers la science et la mémoire.
Sur un sol karstique des causses du Quercy, « le terrain » est un lieu où, de façon inattendue puis obstinée, Roger Rousseau a aménagé sa vie et un périmètre architecturé, donnant à voir la structure rocheuse enfouie qu’il a dégagée à la main pendant vingt-cinq ans. Ébloui par les facultés imaginaires et physiques des pierres, Roger Rousseau a proposé à Alexandra Pouzet (photographies) et Bruno Almosnino (textes) de documenter son expérience, son geste et ce lieu.
C’est essentiellement dès sa coupe, c’est-à-dire lorsqu’il est mis à nu et séparé du flanc de la montagne, que le marbre de Carrare révèle ses propriétés particulières. Des carrières jusqu’aux ateliers de sculpture, cette pierre « marche », « pousse », « chante », vit d’eau et de lumière, peut mourir ou bien causer la mort. Les métiers du marbre apparaissent ainsi comme l’art de maintenir en vie la pierre à travers les différentes étapes du travail d’extraction et de transformation. Sur la base d’une enquête ethnographique réalisée avec différentes catégories socio-professionnelles du secteur marbrier, cet article explore la vitalité de la pierre en lien avec les évolutions de la filière depuis les années 1980.
Pierre Borel, collectionneur, savant et polygraphe du xviie siècle, décrit dans ses Antiquités de Castres des pierres très remarquables à ses yeux du fait de leur forme phallique. Il les baptise « priapolithes » et s’interroge sur leur engendrement et sur leurs éventuelles vertus médicinales, voire aphrodisiaques. Mais ces pierres apportent surtout pour lui une preuve, parmi tant d’autres, de la vie des pierres, théorie ancienne mise en cause par la jeune science mécaniste. L’article l’accompagne dans sa réflexion et montre comment, jusqu’au xixe siècle, les priapolithes qui enrichissent les collections des naturalistes sont des objets privilégiés pour spéculer sur la signification – s’il en est une au-delà des « jeux de la nature » – des ressemblances entre certaines pierres et les organes du corps humain, du phénomène même de similitude que l’œil humain rencontre partout dans la nature.
L’escalade sportive consiste à enchaîner tous les mouvements d’une « ligne », succession de gestes dictés par les formes du rocher qu’un « ouvreur » a interprétés. Devenir grimpeur, c’est ainsi faire l’apprentissage individuel et collectif de savoirs pratiques et sensibles centrés sur l’incorporation des propriétés variées de la pierre. Cet article propose d’en découvrir les grandes étapes techniques (découverte, nettoyage, déchiffrage, travail gestuel et cognitif, escalade, dénomination…).
L’étude des artefacts lithiques est considérée comme un aspect crucial pour comprendre la relation complexe entre l’être humain et son milieu associé pendant la préhistoire. Il est largement admis parmi les préhistoriens que ces artefacts sont le résultat d'une dynamique épigénétique entre la disponibilité des ressources minérales et les capacités techniques des individus. Le principal objectif de ce travail est de repenser l'importance des outils sur galet pour aborder cette problématique, du fait de leur situation à la frontière entre le naturel et le technique. Nos d'observations technicofonctionnelles nous permettent de nous éloigner des perspectives établies et de nous concentrer plutôt sur les potentialités fonctionnelles inhérentes aux caractéristiques naturelles de ces objets. Cette perspective remet en question les notions traditionnelles de l'intentionnalité technique et met en évidence le déphasage ontogénétique entre les êtres humains et la nature.
Les sites mégalithiques déchaînent les passions et stimulent des tas d’hypothèses quant à leur construction. Une abondante littérature spéculative témoigne de cet intérêt. Aux marges de l’archéologie, certains sites renommés (Stonehenge, etc.) sont même devenus des terrains privilégiés pour une foule de chercheurs amateurs, de thérapeutes, d’énergéticiens, de clairvoyants, voire de néo-chamanes. Des pratiques énergétiques de « reconnexion terrestre » ont aussi lieu sur des sites moins connus, comme les chaos de pierre organisés qui font l’objet de cet article, en plein cœur du Massif central. On y observe comment des pierres peuvent devenir de véritables dispositifs pour une foule d’expériences peu ordinaires. Pour ceux qui s’y adonnent, il s’agit autant d’étendre sa sensibilité, de plonger dans des états modifiés de conscience, d’effectuer au contact de la pierre des voyages mentaux, que de venir se ressourcer, puiser une énergie ancestrale, éprouver du sentiment océanique ou capter des vibrations émanant des profondeurs de la terre. Aux frontières du minéral et de l’hallucinatoire, ces expériences sont décortiquées ici dans leurs ressorts.
L’anthropologue Laurence Charlier Zeineddine a rencontré Olivier de Sagazan, sculpteur performeur, David Wahl, écrivain performeur et Erwan Floc’h, photographe. Dans Nos cœurs en terre, création du festival d’Avignon en 2021, ils ont expérimenté des rapports sensoriels à l’argile singuliers. Olivier de Sagazan recouvre, façonne et sculpte David Wahl avec de l’argile jusqu’à le transformer en montagne. Les photographies d’Erwan Floc’h qui composent ce portfolio manifestent le propos qui a lieu lors du spectacle : rendre compte de la relation intime entre les humains et le minéral. Le portfolio rend compte de la réflexion des performeurs et du photographe sur les qualités particulières de l’argile qui émergent des rencontres sensorielles que chacun expérimente aboutissant à une réflexion sur l’argile et le vivant.
Cette contribution prend la forme d'un portfolio commenté : nous avons agencé des images de terrain issues d'une recherche en cours autour du lasotè, une pratique de travail collectif de la terre en Martinique qui repose sur l'idée de solidariser les différents membres d'un groupe autour d'une parcelle agricole. Nous avons observé et documenté la chaîne opératoire mise en place, en suivant les actions entreprises au cours de deux séances de lasotè réalisées par des membres de l'association Lasotè, installée à Fonds-Saint-Denis et qui milite pour la reconnaissance de cette pratique en tant que « Patrimoine culturel immatériel » du ministère de la Culture et de l'Unesco. Par effet de voisinage d'images documentant ces deux situations, nous souhaitons rendre visibles les relations entre gestes agricoles et techniques vocales et les spécificités des outils qui permettent le « bon » déroulement de cette pratique d'entraide dite « coup de main ». Les situations que nous avons documentées montrent que son efficacité se joue dans la synchronisation et la coprésence des différents éléments (sociaux, matériels, spirituels, végétaux) convoqués qui, lorsqu'ils sont réunis, acquièrent une valeur rituelle.