
Entre 1791 et 1794, Pierre Dumontellier, un colon pris entre la Révolution française et la Révolution de Saint-Domingue, écrit une cinquantaine de lettres pour soutenir les patriotes de la colonie. Cette correspondance fait état de sa loyauté à la Révolution française et donne une place importante à ses idées et à ses symboles. Pour autant, Dumontellier s’oppose souvent aux autorités révolutionnaires et aux lois de l’Assemblée nationale. Ses lettres et son parcours nous permettent d’étudier l’ambiguïté au cœur de l’activisme des patriotes de Saint-Domingue : soutiens revendiqués à la fois de la Révolution française et de l’autonomie politique et commerciale de la colonie, ils s’opposent aux droits politiques des hommes de couleur libres. En adaptant les discours métropolitains au contexte colonial, la correspondance de Dumontellier souligne l’importance de la culture politique coloniale et des enjeux spécifiquement coloniaux dans la Révolution de Saint-Domingue.
La Révolution française constitue un champ de bataille iconographique conséquent qui oppose les imaginaires. Le rire est un reflet de cet enjeu mémoriel, mais traduit une domination contre-révolutionnaire marquée. Cela pose trois questions essentielles, à savoir la continuité éventuelle d’un rire contre-révolutionnaire, les ressorts comiques de la cinégénie révolutionnaire et, surtout, la possibilité (ou non) de rire de la Révolution française, compte tenu des affects mobilisés.
Barbault‑Royer, journaliste ardent républicain, s’est engagé dans les controverses politiques autour de la question coloniale sous le Directoire en publiant son témoignage sous le titre Du gouvernement de Saint-Domingue, de Laveaux, de Villatte, des agents du Directoire (1796). Ce texte est particulièrement éclairant sur le « préjugé de couleur » qui s’est développé dans les Caraïbes. L’auteur qui est lui-même métis y dénonce les brutalités, voire les crimes perpétrés contre la communauté « mulâtre » de Saint-Domingue. Comment sa foi en la liberté et son idéal d’intégration républicaine se trouvent-ils ébranlés par les réalités du terrain ?
Cet article explore un épisode négligé de l’action du ministre plénipotentiaire français Edmond-Charles Genet concernant Saint-Domingue : à partir d’une analyse du rapport qu’il rédigea pour le ministère des Affaires étrangères en novembre 1793, il réévalue le rôle de Genet dans la construction du récit de l’émancipation générale mis en place par les commissaires civils en poste sur l’île – Sonthonax et Polverel – après la bataille du Cap-Français fin juin 1793. La reconstitution des événements ébauchée dans cet article nous permet d’apprécier la dimension impériale et transatlantique de ce personnage majeur de l’histoire des révolutions et ainsi de le ramener un peu mieux à sa juste place dans l’histoire de la première abolition de l’esclavage par la France, et celle plus large des abolitions à l’ère des révolutions.
La Société correspondante des colons français, société de riches propriétaires esclavagistes domingois, progressivement identifiée à l’hôtel de Massiac qui accueillait ses réunions et officiellement créée à Paris le 20 août 1789, s’attache dès sa création à maintenir l’ordre impérial esclavagiste en s’opposant aux idées abolitionnistes, aux revendications des libres de couleur pour l’égalité politique, mais également à la représentation de Saint-Domingue à l’Assemblée nationale. Cet article se propose de réinterroger les origines du club Massiac et d’explorer la période charnière qui entoure sa création, en suivant quatre de ses membres actifs. Société politique et lobby franco-domingois, le club Massiac doit être analysé à la fois comme le produit de l’histoire tardive de Saint-Domingue et comme celui du processus révolutionnaire français.
Sous le gouvernement de Toussaint Louverture, les Blancs vivant à Saint-Domingue ne constituent plus qu’une infime minorité de la population, concentrée dans les villes côtières ou éparpillée dans les campagnes. Leurs conditions d’existence sont bien différentes de celles des colons réfugiés aux États-Unis et à la Jamaïque ou des propriétaires d’habitations à l’abri en France. Lors de la guerre du Sud (1799-1800), ces quelques milliers de civils blancs sont instrumentalisés par les deux partis rivaux de Toussaint et Rigaud, et souvent victimes du conflit. La paix intérieure revenue, Toussaint Louverture, victorieux, s’entoure de nombre d’entre eux pour faire fonctionner son proto-État et s’appuie sur des propriétaires blancs pour des raisons économiques et politiques. Toutefois, à l’arrivée de l’expédition de Leclerc en février 1802, le Gouverneur noir déclenche des rafles de grande ampleur contre les hommes blancs à sa merci, suivies de massacres.
Si les représentations littéraires et médiatiques de la révolution haïtienne à l’époque des événements ainsi que dans des périodes plus récentes ont fait l’objet d’études approfondies, les représentations romanesques autochtones demeurent largement sous-explorées, voire souvent abordées à travers un prisme critique péjoratif. Ce regard biaisé souligne la nécessité d’explorer les romans haïtiens du xixe siècle dans une perspective décoloniale et libérée d’un certain normativisme pour enrichir notre compréhension de la manière dont les événements révolutionnaires ont été non seulement documentés, mais également imaginés et racontés en Haïti juste après la déclaration d’indépendance. Afin de dévoiler ces récits souvent occultés par les narrations dominantes, nous nous pencherons sur les « troubles » de Saint-Domingue en tant que matière romanesque, d’un point de vue thématique comme d’un point de vue formel. En nous appuyant sur l’analyse littéraire de deux romans haïtiens du xixe siècle, Stella (1859) d’Émeric Bergeaud et Deux Amours (1895) d’Amédée Brun, nous explorerons comment la littérature raconte la révolution, mais aussi comment la révolution informe le récit romanesque.
Ce texte soumet une série de portraits de petits blancs dans la Révolution. La catégorie « petits blancs » rassemble les blancs qui ne sont ni habitants, ni négociants, ni gouvernants. Elle se diffuse largement à partir de 1790 et désigne dans l’historiographie un groupe au comportement stéréotypé, hostile aux libres de couleur et clairement contre-révolutionnaire. Cet article vise à remettre en perspective le rôle des petits blancs dans ces colonies troublées, à la lumière d’expériences subjectives concrètes d’individus s’identifiant ou non comme tel, mais partageant des caractéristiques similaires. Ce travail s’inscrit dans une démarche comparative entre la Guadeloupe et Saint-Domingue, afin de proposer une lecture plus nuancée du rôle de ces subalternes blancs qui constituent la majorité des blancs des colonies, tout en ayant été largement omis dans l’historiographie.
Ce texte évoque les députés « de couleur » de Saint-Domingue dans les assemblées représentatives de la Première république. Il s’agit de faire un portrait de groupe et d’interroger la symbolique politique et juridique de ce groupe, ses cohérences et ses lignes de fracture ainsi que son insertion dans les dynamiques révolutionnaires et républicaines. Ces hommes ont connu une incontestable ascension sociale pour arriver à un poste comme celui de représentant du peuple. De même, ils vont subir un brutal déclassement, mais la chute n’était nullement inscrite dans la promotion, l’une et l’autre affaire de contexte.
Colon blanc propriétaire à Saint-Domingue, Claude Milscent de Mussy, dit « Milscent Créole », est marié à une femme de couleur. Il quitte son île en 1790 pour la métropole, où il devient journaliste. Il crée successivement plusieurs journaux défendant l’abolition de l’esclavage, notamment le quotidien intitulé d’abord La Revue du Patriote, puis Le Créole patriote. En février 1793, Milscent réimprime dans ce dernier un manifeste émanant des chefs militaires de l’insurrection de Saint-Domingue et y ajoute ses commentaires qui marquent une étape significative dans la radicalisation des idées de Milscent sur l’esclavage.
In the period of the Directory, political leaders faced the challenge of sustaining a constitutional republic after a time of revolutionary government. They sought to restore civil peace within the framework of the new liberties achieved by the Revolution. One enduring element of this project was the question of religion, the police des cultes of the Directory, as one of the biggest obstacles to civil peace was the schism within the Catholic Church in France. However, the categories of thought, the philosophical views, and certain specific laws inherited by the Directory all served to constrain the options available to the government and its agents.
Cette thèse interroge les rapports entre religion, environnement et anthropologie, de la fin de l’Ancien Régime à l’Empire, en se concentrant sur la figure de Henri Grégoire (1750- 1831), personnage essentiel de la Révolution française, connu pour son combat abolitionniste. En étudiant les cercles religieux et intellectuels gravitant autour de l’abbé Grégoire, en particulier les curés agronomes, le clergé révolutionnaire et républicain de l’Église gallicane, les membres de la Société de philosophie chrétienne, les agronomes et sylviculteurs des sociétés d’agriculture, et particulièrement de la Société d’agriculture du département de la Seine, mais aussi les figures de l’Europe savante sous l’Empire, on peut suivre l’évolution d’un débat intellectuel au croisement du politique, du religieux et d’une réflexion sur la nature. En définissant les paysages catholiques de la France rurale, héritages idéalisés du travail de la terre, et cadre du gouvernement politique et religieux des sociétés, on éclaire un pan essentiel de son action. Elle s’exerce dans le contexte de l’inquiétude climatique sur les forêts de France : le choix de l’arbre de la liberté comme symbole de la Révolution marque alors un temps politique et scientifique essentiel pour l’évêque de Blois. De ses influences lorraines, Grégoire tire un ensemble de traditions intellectuelles, dont nous montrons la complexité, fruit des débats religieux de son époque, et déterminant sa conception du rôle du clergé dans le gouvernement des sociétés, à travers la centralité qu’il accorde à l’agriculture. Les débats politiques et scientifiques au tournant du Consulat et de l’Empire, sur le gouvernement des sociétés et de leur environnement, interrogent ce modèle social hérité de la Réforme catholique. La régénération par le travail de la terre, théorisée en particulier pour les juifs de France dans le cadre de l’émancipation, est définie comme l’horizon politique et spirituel adapté aussi bien à la métropole en Révolution qu’aux anciens esclaves des colonies, en répondant aux espérances placées dans l’agriculture comme la source d’une abolition de l’esclavage. Il répond également aux attentes de pacification des régions rurales insurgées, en particulier la Vendée, dont nous montrons que l’influence sur Grégoire et le clergé républicain est décisive dans la refondation d’une apologétique chrétienne dans la France du Directoire. Le positionnement politique de l’abbé Grégoire sous l’Empire, souvent considéré comme un opposant irréductible, se révèle alors plus nuancé. Les paysages catholiques de la Révolution se comprennent à la lumière de son approche spirituelle et civilisationnelle de l’agriculture, matrice de l’émancipation.
Robespierre est l’une des figures de la Révolution française les plus représentées au cinéma jusqu’en 1945. Par sa faculté de mise en mouvement, le cinéma fait œuvre de synthèse des arts qui le précèdent et offre une incarnation frappante du personnage, qui est généralement défavorable. Les films insistent sur son exercice tyrannique du pouvoir, sa responsabilité dans la condamnation de Danton, sa chute et sa mort. Il est alors difficile de prétendre montrer la face plus lumineuse de l’Incorruptible, celle du promoteur des Droits de l’Homme. Néanmoins, cette représentation négative du personnage ne doit pas être interprétée par un prisme purement politique. S’ancrant dans un mouvement plus large de patrimonialisation de la Révolution française, l’image cinématographique de Robespierre contribue de façon déterminante aux représentations historiques des masses du premier XXe siècle.
Le processus et les modalités de l’impression de la Loi sous le Directoire dans les ateliers de l’imprimerie de la République donnent à voir les fragilités du moment directorial. En instaurant un établissement unique et central, seul responsable de l’impression du Bulletin des lois, le pouvoir politique s’est assuré de garder un contrôle sur la production quotidienne du texte législatif, l’imprimerie de la République devenant ainsi l’instance de légitimation de l’authenticité du texte législatif. Or, ce modèle s’accompagne d’un certain nombre de contraintes. La production des textes de loi, diffusés rapidement sur l’ensemble du territoire, transforme l’organisation du travail au sein des ateliers et nécessite la participation d’une main-d’œuvre qualifiée et suffisamment rémunérée pour rester à son poste. Dans un contexte de crises économiques, le financement de l’établissement est menacé et met en péril le versement des salaires : la fabrication de la loi dépend ainsi des ouvriers qui la fabriquent.
En France, au lendemain de la naissance d’Haïti, nul ne doutait de la nécessité de reprendre la colonie perdue, mais il y avait débat quant aux modalités pour y refonder un ordre nouveau. Pour les colons, il fallait promptement rétablir l’esclavage, mais ils étaient combattus par ceux qui voulaient associer les hommes de couleur à la cause française. Avec la création de l’Empire, Napoléon fait taire les uns comme les autres et il leur impose un nouvel ordre qui intègre la discrimination raciale et l’esclavage dans une perspective civilisatrice. La référence historique est construite à partir de l’exemple de la Rome ancienne. Durant la période napoléonienne, on insiste sur l’exemple de l’empire romain, qui hiérarchisait les rapports sociaux au nom de l’homogénéité administrative. Cela est tout à fait évident dans un livre paru à Paris à la fin de l’année 1806, qui trace l’histoire des guerres serviles dans la Sicile romaine. L’auteur – un Italien des Lumières, Francesco Saverio Scrofani – soutient, par l’analogie avec l’Antiquité, les motivations d’une intervention qui rétablirait l’esclavage, mais imposerait à tous – blancs et noirs, libres et esclaves – de se reconnaître dans l’action civilisatrice de l’Empire.
Je tiens à remercier Pierre Serna, qui a eu la gentillesse de m'associer à cet hommage à Bronislaw Baczko, savant éminent, professeur exceptionnel, intellectuel modeste, lucide et courageux.Je remercie aussi Jean-Charles Buttier, « vieille connaissance » dont je suis toujours heureuse de lire les travaux sur l'éducation révolutionnaire, et Côme Simien, rencontré plus récemment, avec lequel j'ai eu plaisir à échanger sur la « légende » des martyrs de prairial.1 De Bronislaw Baczko, les amis, collègues, collaborateurs et étudiants évoquent unanimement le charisme intellectuel, la « gentillesse », la « bienveillance » et une « humanité à fleur de peau » 1 .Je n'étais nullement de ses proches, mais ce sont ces mots de bienveillance et de générosité intellectuelle que j'ai écrits en hommage sur le site de la Société des études robespierristes, en septembre 2016.Ce sont aussi ces traits que retient Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, pour définir la « Vertu », « bienfaisance envers le prochain » : « je suis indigent, tu es libéral ; […] on me trompe, tu me dis la vérité ; on me néglige, tu me consoles ; je suis ignorant, tu m'instruis », écrit-il 2 .Et c'est en regard des réflexions de Bronislaw Baczko sur Candide, lors du tricentenaire de Voltaire en 1994, que lui sont offerts les textes réunis dans Le jardin de l'esprit 3 .Comment, enfin, ne pas rappeler que Baczko lui-même salue Voltaire dans l'éloquent plaidoyer pour les Lumières qu'il présente au fil des études composant Job, mon ami..., livre majeur qui s'ouvre sur le « séisme philosophique » né du tremblement de terre de Lisbonne 4 .2 Ce qui émerge de ce bouquet de références, c'est la cohérence d'une oeuvre impressionnante, l'appréhension sensible et réflexive du siècle qui va, sans linéarité, des Lumières à l'aube du XIX e siècle et qui sonde la complexité d'une époque que caractérise « la désacralisation du temps » et le « scandale du mal ».Ainsi, écrit Baczko, doivent être saisis « les usages de l'héritage du "siècle philosophique" faits par la Révolution, dans ses promesses de régénération, de bonheur et d'éradication du mal » 5 .C'est dans cette optique que peut être appréhendée la proposition énoncée dans une contribution intitulée « Secouer la Providence » et à laquelle j'ai emprunté l'énoncé de Bronislaw Baczko : une solidarité intellectuelle à l'oeuvre
Sous le Directoire, les conséquences des élections annuelles sont multiples au sein du pouvoir législatif, alors divisé en deux assemblées, dénommées Conseil des Cinq-Cents et Conseil des Anciens. Dépassant les préceptes visant à faire de l’élu le dépositaire d’une volonté souveraine, le principe de représentation conduit sur cette période à une entreprise politique nouvelle. Au sein des Conseils, cela se traduit par l’élection mensuelle du bureau de chaque assemblée qui reflète la majorité issue des élections législatives et, de manière corrélative, par la mise en place d’un programme politique. Un jeu parlementaire secoué par les différentes majorités et oppositions se développe, caractérisé par la prédominance institutionnelle des commissions. Celles-ci constituent des organes clés à différents égards. Ainsi, sur le plan politique, elles sont le porte-parole des assemblées face au Directoire exécutif lors des crises du régime, comme on peut le constater avec le rôle des inspecteurs de la salle au moment du 18 fructidor an V. Mais les commissions sont également des acteurs clés incontournables de la construction de la loi. Ainsi, la pérennité d’une partie d’entre elles s’explique par la spécialisation de leurs membres, induisant la naissance d’une technocratie à l’œuvre qui rend impossible les réformes du mode de fonctionnement interne des assemblées.