
À la suite des études qui questionnent les effets des formes de migration française à l’étranger, cet article interroge l’impact de la position d’actionnaire coopérant·es français·es au sein d’une entreprise de vente d’un produit alimentaire à Antananarivo. Sur la base de données récoltées entre 2015 et 2018, l’analyse montre comment le refus des coopérant·es d’investir leur rôle d’employeur·euses s’accompagne de formes d’invisibilisation du travail des vendeuses malgaches, et comment le processus de hiérarchisation à l’œuvre s’accompagne d’une politisation latente à l’échelle des vendeuses.
Cet article s’intéresse à l’enseignement privé français au Cameroun institué à partir de 1967. L’analyse des logiques et des dispositifs des lycées, qui intègrent avant tout des élèves issus des catégories supérieures locales et étrangères, montre comment ces établissements structurent l’offre éducative française en dehors de l’Hexagone. En considérant l’école comme une forme de soft power, l’État français développe une politique de gouvernance internationale par l’éducation qui produit des fractures sociales postcoloniales entre élèves étrangers et camerounais et entre élèves camerounais issus de ces écoles et ceux bénéficiant de l’offre éducative nationale.
Les colonisateurs européens d’Ankole (Ouganda) reprennent un imaginaire racial développé par des explorateurs de passage, pour qui la société d’Ankole se caractérisait par la domination d’une race conquérante allochtone, les éleveurs Hima, sur une race autochtone, les agriculteurs Iru. Bien que ces Européens durablement installés effectuent des travaux ethnographiques approfondis, la maîtrise de ce savoir racialiste constitue pour eux un outil de pouvoir et de distinction, ce qui les incite à reprendre les théories existantes et à se baser sur des sources orales sélectives. Cette opposition racialisée entre Hima et Iru contribue également, par différents parallèles discursifs, à la construction d’une hiérarchie interne au groupe des Européens, divisé entre catholiques francophones et Anglo-Saxons protestants.
Cet article étudie l’organisation des communautés commerçantes originaires d’Asie du Sud-Est installées sur la côte orientale de Madagascar. Il cherche à comprendre comment ces groupes se sont formés et transformés au fil du temps. L’analyse montre que, derrière une apparente unité, ces communautés sont traversées par des inégalités économiques et sociales, liées à des rapports de pouvoir internes et à des hiérarchies religieuses et politiques. L’étude avance que les dynamiques du marché et les rapports capitalistes jouent un rôle central dans la création, la structuration et la différenciation de ces communautés. Autrement dit, les identités communautaires ne sont pas figées : elles évoluent en fonction des opportunités économiques et des transformations du système capitaliste à différentes échelles, locales comme globales.
Dès la fin du xixe siècle, des Antillais et Guyanais « noirs » et « métis » intègrent l’administration coloniale en Afrique occidentale française, puis en Afrique équatoriale française. En tant que citoyens français, ils ont accès aux mêmes postes et rémunérations que leurs homologues métropolitains « blancs ». Néanmoins, les discriminations qu’ils subissent sont révélatrices de l’ancrage profond du racisme dans l’administration et dans la société coloniale. Cette frontière raciale, qui entrave leurs trajectoires sociales et professionnelles, met à jour les contradictions de la mission « civilisatrice » et remet en cause l’idée même d’égalité entre citoyens, en maintenant une distinction entre ceux des colonies et ceux de la métropole. Cet article examine les manières dont Antillais et Guyanais se (re)positionnent pour être pleinement reconnus comme citoyens français. Il explore enfin leurs relations, parfois ambiguës, avec les populations locales, qui les placent de l’autre côté de la « ligne de couleur », du côté des « blancs ». Les représentations liées à l’histoire de l’esclavage et de la colonisation génèrent des tensions et des conflits, mais des liens ainsi que des formes de solidarité se construisent aussi entre Antillais, Guyanais et Africains.
Né en Inde entre 1926 et 1927, le mouvement musulman Jamaʿat Tabligh s’est progressivement étendu à l’échelle mondiale à partir de 1944 grâce à l’envoi de missionnaires. Ses premiers émissaires indiens et pakistanais ont atteint la Côte d’Ivoire en 1964. Depuis lors, l’influence sociale et symbolique du mouvement n’a cessé de croître dans le pays, jusqu’à l’attentat de 2016 à Abidjan, qui a conduit les autorités publiques et religieuses ivoiriennes à exiger une révision des pratiques de ses missionnaires et de ses fidèles.
Cet article examine les campagnes de presse menées par Maurice Voisin, commerçant métropolitain et militant d’extrême droite installé à Dakar, contre les migrants libanais présents au Sénégal entre 1946 et 1958. À travers l’analyse de ses discours et de ses actions politiques, il s’agit de comprendre comment les Libanais, devenus acteurs économiques majeurs, ont été perçus comme une menace pour la domination coloniale française et son « prestige blanc ». Dans un contexte de recomposition de l’ordre impérial français après la Seconde Guerre mondiale, les attaques de Voisin révèlent un conflit de légitimité entre colons français et migrants libanais, perçus tantôt comme des intrus, tantôt comme des partenaires utiles par la population africaine. L’article interroge également les réponses de la communauté libanaise, entre mobilisation collective et divisions internes liées aux clivages politico-confessionnels importés du Liban. Il met en lumière les solidarités tissées localement entre Libanais et Sénégalais, ainsi que les enjeux géopolitiques liés à la position du Liban dans la stratégie impériale française. Cette étude permet de penser l’émergence d’une identité afro-libanaise plurielle, à l’intersection des tensions coloniales locales et des recompositions impériales globales.