
Influencé par les sciences naturelles, mais aussi par les pensées mystiques de Swedenborg ou Lavater, Balzac dans Le Médecin de campagne a cherché à montrer que l’acte de guérir transcende la simple pratique scientifique pour s’inscrire dans une sphère quasi-sacrée, où science, foi, mysticisme et occultisme s’entrelacent. Le « merveilleux médical » dans ce roman ne réside pas seulement dans les guérisons spectaculaires, mais dans cette capacité qu’a le médecin à dépasser les frontières du réel, à incarner une médecine où la science et le mystère, le visible et l’invisible, le rationnel et le spirituel se rejoignent. Le docteur Benassis illustre ainsi l’idéal balzacien d’un soignant total : savant, guide, thaumaturge et prophète. Ces actes médicaux, bien que fondés sur la science, sont enveloppés d’une aura de merveilleux, car ils dépassent l’entendement des villageois. Au-delà de son savoir médical, Benassis incarne une figure spirituelle. Il semble même doté d’un pouvoir de lecture intérieure. Il devine les douleurs cachées, perçoit l’âme des êtres. Ces gestes, bien qu’inspirés par une rationalité moderne, apparaissent aux paysans comme des pratiques déroutantes, parfois même choquantes.
Balzac explore avec subtilité les multiples facettes de la folie dans Adieu , combinant interprétation psychiatrique, structure narrative analeptique et dimension théâtrale pour en révéler toute la complexité. Cet article explore les différentes manifestations de la folie qui affectent à la fois la comtesse de Vandières et le colonel de Sucy, oscillant entre le désespoir amoureux et le traumatisme psychologique engendré par la bataille de la Bérésina. En mobilisant des concepts tels que le « traitement moral » élaboré par Philippe Pinel en 1809 et la notion de « folie raisonnante » théorisée par Louis-François-Émile Renaudin en 1854, l’étude met en lumière la richesse et la profondeur de l’analyse balzacienne, qui conjugue les avancées psychiatriques de son époque avec une sensibilité romanesque singulière. L’étude s’étend à l’adaptation télévisée de 1982 réalisée par Pierre Badel, laquelle amplifie les enjeux narratifs grâce à une mise en scène novatrice ; les mouvements de la caméra, l’usage d’objets métonymiques et la relation intime entre le silence de la comtesse et son lien à la nature s’inscrivent dans une perspective écoféministe. En conciliant les cadres intellectuels du xix e siècle et des perspectives contemporaines, cet article offre une relecture des personnages, révélant comment Balzac et Badel transcendent les frontières entre science et littérature pour réinterpréter les oppositions binaires, notamment entre raison et folie, liberté et oppression, merveilleux et réel.
L’article se penche sur Le Tartare ou Le Retour de l’exilé (1822) de Viellerglé, pseudonyme d’Auguste Lepoitevin de l’Égreville et premier collaborateur de Balzac, supposant la participation de ce dernier au roman. Nous envisageons d’abord la souplesse des contrats entre Lepoitevin et Balzac, postulant la possibilité que Balzac ait pris part même à des ouvrages signés Viellerglé. Ensuite, nous considérons, à partir de la correspondance de Balzac, la disponibilité de sa sœur Laure et d’Eugène Surville pour aider le romancier dans un projet compatible avec celui du Tartare . L’article analyse ensuite les préfaces et les citations placées en exergue des chapitres, tout à fait conciliables avec les modèles balzaciens de l’époque. Le texte aborde également la tendance à la réflexivité métalittéraire dans le roman et la présence d’une poétique, quoique rudimentaire, de l’observation et du type. En dernier lieu, nous notons les continuités thématiques entre Le Tartare et les romans de jeunesse, ainsi que l’anticipation de thèmes représentatifs de la maturité littéraire de Balzac.
Dans cet article, nous explorons l’apparition du merveilleux qui surgit, dans certains textes de Balzac des années 1830, au croisement des idées médicales de l’époque et du regard esthétique. Malgré la publication de travaux fondamentaux, dans les premières décennies du xix e siècle, sur l’anatomie générale, clinique et pathologique, plusieurs conceptions de la vie du corps – conceptions qui acceptaient encore « le merveilleux et la superstition » dit Claude Bernard en 1865 – continuaient d’être débattues depuis le siècle précédent. La résistance de Balzac à la volonté scientifique de bannir la notion du merveilleux de la physiologie est illustrée par les différentes manières de dépeindre une présence de l’âme dans un corps dans ses textes. Avec en toile de fond l’école anatomo-clinique parisienne que Balzac comprenait si bien – école qui aiguisait son regard dans les amphithéâtres et les salles de dissection des Beaux-Arts –, nous examinons la conception et la représentation « visuelle » de l’âme chez Balzac, afin de montrer comment cette conception traverse la pensée médicale, l’art, et la sculpture, pour rejoindre le merveilleux.
Cet article propose d’inverser le rapport d’autorité de la littérature et des sciences en considérant le littéraire comme porteur de savoir, le scientifique comme créateur de récit, à partir de la mise en regard du Roman d’un géologue (1874) de Xavier de Reul, et des Études sur l’hystérie (1895) de Josef Breuer et Sigmund Freud. Le récit de Xavier de Reul, lui-même scientifique de métier, interroge bien des points aveugles du dispositif médical au xix e siècle, depuis l’identification du cas et l’étiologie de la maladie jusqu’au diagnostic, et souligne la part ambiguë du médecin dans la relation aux patients.