
Dans le cadre d’une enquête qui porte sur la vie des demandeurs d’asile sur l’île grecque de Samos, j’ai été amenée à visiter l’ancien camp de réfugiés situé sur les hauteurs de la ville de Vathy. Partant d’abord d’une présentation de la vie et de la survie des demandeurs d’asile sur l’île, cet article étudie l’organisation de l’espace et la place des objets de « décoration » dans les tentes d’infortune de l’ancien camp de réfugiés de l’île (aujourd’hui démantelé). La visite du camp s’est faite avec Malik, un ancien demandeur d’asile (désormais réfugié) qui y a vécu pendant un an et demi. Ce travail est une présentation des effets de la violence, que j’appréhende sous la forme de la suffocation, pour rendre compte des difficultés que vivent les demandeurs d’asile sur l’île. Les objets retrouvés pendant cette visite du camp ainsi que l’aménagement des tentes contrastent avec les conditions de vie rudimentaires et insalubres. Ces objets de décoration (dans le sens d’embellir) créent un espace familier dans un territoire hostile et deviennent des objets-frontière. Ainsi, la promenade ethnographique restituée dans cet article permet de comprendre la nécessité (presque vitale) d’aller chercher des objets qui rompent avec la violence en mobilisant « le beau », « le proche » et « le sensible ».
À partir d’observations et d’entretiens menés lors de différents événements organisés par les membres de la diaspora touareg installés en France, il est question, dans cet article, d’un réchaud à bois fabriqué en exil et utilisé lors de moments de rencontres festives. J’aborde dans un premier temps l’objet, sa création et les différents usages qui en sont faits. Dans un deuxième temps, d’après une description dense reposant sur différentes observations réalisées entre 2011 et 2022, j’analyse cet objet comme le témoin d’un parcours individuel, utilisé comme moyen de se rapprocher, d’échanger et de se réchauffer ensemble. Enfin, l’analyse porte sur les interactions entourant l’objet autour duquel perdure une sorte de continuité narrative du collectif. Il établit un lien entre différents espaces géographiques, parcours de vie et manières de se lier.
Cet article examine les reconfigurations des relations entre vies humaines et plus qu’humaines en contexte urbain post-industriel. À partir d’une ethnographie menée autour d’un projet de ferme de renouées du Japon à Saint-Étienne, France, il analyse comment artistes, scientifiques et retraités développent des liens sensibles et interespèces avec cette plante dite « invasive » et les friches urbaines où elle prolifère. Ces trajectoires incarnent le développement d’une écologie relationnelle qui dénaturalise les catégories d’« espèce invasive » et de « vide urbain improductif », en s’opposant aux récits modernistes qui dominent la science des invasions biologiques et les politiques de restauration écologique et d’urbanisme. Plutôt que d’éradiquer ces espèces ou de normaliser les friches en les décontaminant pour les redévelopper, il s’agit de rester avec le trouble des ruines du capitalisme et de cultiver des capacités de réponse envers des assemblages vivants marqués par la pollution et l’imprévisibilité.
Cet article explore l’expérience de l’exil à travers le prisme de la matérialité et de la sensorialité des objets dans les romans L’Interdite , de Malika Mokeddem (1993), et Americanah , de Chimamanda Ngozi Adichie (2013). Loin d’être de simples possessions, ces artefacts éveillent une sensibilité profonde : le fait de les toucher, de les voir ou de les sentir fait affluer chez les protagonistes de la nostalgie, de la crainte, des tensions ou de l’espoir enfouis. En revisitant des objets aussi bien emportés que nouvellement acquis, l’analyse révèle comment ils structurent l’existence au fil des lieux traversés et suscitent une rémanence sensible. Ce texte met en lumière comment les objets constituent des repères, facilitant une continuité matérielle tout en marquant le passage à une autre réalité sociale et sensorielle. En interrogeant leur dimension affective, cet article ouvre des perspectives sur l’adaptation, l’intégration et la sensorialité des objets dans la trajectoire migratoire.
Cet article se penche sur la place qu’occupe la guitare dans les expériences migratoires des Touaregs installés en France. À partir d’une enquête ethnographique menée auprès de musiciens et de membres de la diaspora, l’analyse met en lumière l’instrument comme un moyen de transmission culturelle, un lien affectif avec le pays d’origine, mais aussi un objet de négociation identitaire. Le texte examine les sens multiples de la guitare : son rôle dans l’expression de la nostalgie, ses usages dans les rassemblements communautaires ou encore les formes de reconnaissance et/ou de contraintes liées à sa pratique. Car si la guitare est un objet d’expérimentation et de création, elle est aussi traversée par des attentes esthétiques et politiques, tant du côté des publics diasporiques que du côté du public occidental. À travers cette étude, il s’agira donc de comprendre comment la guitare touareg cristallise des tensions, tout en ouvrant des possibles pour réfléchir aux liens entre musique, exil et appartenance.
Cet article se présente comme un exercice de réflexivité critique suivant un projet mené dans un quartier de la ville de Québec, le quartier Saint-Roch, et ayant pour moteur l’art et la création comme forme d’accompagnement pour les personnes vivant avec des problématiques de santé mentale au sein de la communauté. Le projet, Illumina , combina la recherche-action, la recherche-création liant art et anthropologie, l’ethnographie ciblée, en plus d’un travail de médiation culturelle. Il fut porté, entre autres, par une équipe d’anthropologues qui s’interroge sur le caractère anthropologique de ce projet. Il s’appuya sur les bases de l’anthropologie médicale critique et de la médiation culturelle. Des ateliers de mémoire et d’art mobilisèrent 200 personnes en tant que participants, artistes, chercheurs et intervenants psychosociaux. L’article porte sur le caractère anthropologique de cette action socio-artistique. La conclusion amène à interroger l’engagement de l’anthropologue dans le travail de proximité en art et santé mentale.
Cet article part de la conviction que les objets traduisent les émotions par leur matérialité, à travers nos cinq sens et plus. Dans tout exil, les objets émotionnels déplacés, chargés de significations et de sentiments, racontent de nombreuses histoires. Parmi tous les objets possibles emportés par les exilés au cours de leur voyage, je me concentrerai sur les objets liés à la nourriture. La nourriture prend des significations différentes selon les contextes. Sa signification originelle dans le pays d’origine se transforme en arrivant dans un nouvel environnement. Mon point de départ théorique mêlera deux disciplines, l’anthropologie des sens et les études de traduction, pour interroger ce qu’il se passe lorsque la nourriture entreprend un voyage d’exil. J’illustrerai toutes ces idées à l’aide d’exemples tirés des écrits des auteures migrantes Najat El Hachmi, Jhumpa Lahiri et Pat Mora.
L’exil peut être un processus, court ou long, ou encore un état de fait caractéristique des groupes ou individus ayant une expérience migratoire : les personnes exilées. Mais l’exil peut aussi devenir un état d’être pour celles et ceux qui ont fui par le passé puis, plus récemment, qui ont résisté pendant la colonisation française en Afrique de l’Ouest. C’est notamment le cas des Noons de la région de Thiès, au Sénégal, qui portent aujourd’hui le « poids de la honte » pour avoir activement défendu leur territoire lorsque la fuite n’était plus une option envisageable. Cet article souhaite ainsi démontrer que l’exil comme état d’être psychologique peut se construire à travers le temps et s’observer au quotidien dans les choix communs, entre autres, dans certaines pratiques socioculturelles et musicales. Ceci sera démontré 1) par un retour sur le passé migratoire de la communauté Noon jusqu’au Sénégal actuel afin de mieux comprendre leur affinité avec le catholicisme ; puis 2) par une analyse de l’expression musico-poétique de leur résistance face à la colonisation dans le mbilim , leur pratique musicale traditionnelle, afin de cerner leur volonté d’une identité renouvelée. Le tout permettra de mieux comprendre comment, aujourd’hui, le poids de la honte façonne leur vision de l’histoire et leur adhésion à d’autres groupes ethniques pour une meilleure reconnaissance sociopolitique au pays.
Cet article examine les raisons du lien consubstantiel existant entre l’élaboration nostalgique en contexte migratoire et l’attachement à la nourriture. Les cinq sens sont convoqués pour rendre compte de la connivence charnelle qui lie le souvenir de l’exilé à son lieu de départ, à ses paysages, son climat, sa luminosité, ses odeurs, ses bruits familiers, son esthétique particulière et ses habitudes alimentaires : la nostalgie se manifeste d’abord par la sensorialité, une « sensualité » organique faisant appel au corps. De toutes origines et de tous statuts confondus, les exilés développent une tendance à ressasser les images et les saveurs de leur vie passée, à se replonger par l’imagination dans le bain d’expériences sensorielles qui était le leur ou qu’ils imaginaient être le leur auparavant. Le rapport à la nourriture de la localité « perdue », dans le ferment sensoriel (goût, toucher, odorat, vue) qu’il contient, fait que les « aliments-mémoire » (Bahloul 1983) fonctionnent souvent comme des « objets-reliques » (Lussier 2011) que l’on tient à maintenir, conserver, et reproduire en exil.