
Dans cet article, nous nous intéressons à l’usage de la première personne, à sa place et à son rôle dans deux ouvrages consacrés aux mammifères marins: Danse avec les baleines d’Anne Collet (1998) et Le retour de Moby Dick. Ou ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes de François Sarano (2017), en vue de caractériser les fonctions discursives de la subjectivité dans la vulgarisation scientifique écologique. Nous faisons l’hypothèse que la focalisation interne et l’emploi de la première personne contribuent à susciter une expérience “incarnée” chez le lecteur, en facilitant le partage de l’expérience subjective du narrateur, conformément à l’analyse de Weik von Mossner (2017). L’analyse des pronoms personnels, notamment des premières personnes et du pronom “on”, montre que, si ces textes relèvent bien du discours scientifique de vulgarisation par leur objectif de diffusion des savoirs, ils poursuivent également d’autres finalités essentielles, variables selon les auteurs. Ces usages visent à transmettre l’émerveillement face au monde marin, à retracer le parcours personnel et scientifique des chercheurs-écrivains, et à inciter le lecteur à une prise de conscience, voire à l’action écologique. Ces résultats suggèrent que l’objectivité revendiquée par le discours scientifique n’exclut pas une subjectivité assumée, particulièrement dans le cadre de la vulgarisation à visée écologique.
Il arrive que la montagne chante l’eau, qu’elle fasse récit d’une mer ancienne, parente invisible dont humains et non-humains ont un héritage en commun. Ses messagères sont enspiralées dans les roches. Elles portent le nom de pierres fossiles. Parcourir au fil des sens ces écritures du lointain ramène dans le présent de nos existences le souvenir de l’eau là où son absence se fait criante. Se faire intercepter par les récits d’une pierre d’ammonite, c’est risquer de convoquer dans nos histoires actuelles les fantômes du Crétacé, le chant de Téthys, les leçons de ces faunes aquatiques aujourd’hui disparues, en voie de disparition, mais aussi d’apparition. Au fil de ce texte, nous nous exercerons à une écoute écopoétique des différentes mémoires de mers et d’eaux : celles qui se logent dans le texte des pierres fossiles de la région du Mont Ventoux, celles qui se logent dans l’écologie intime des corps, celles qui paysagent notre imaginaire.
This article analyzes the literary expression of blue anti-human exceptionalism in Richard Powers’ novel Playground (2024). I argue that the novel deconstructs human exceptionalism, staging three parallel strategies. First, contrary to much maritime literature from the 19th and 20th centuries, it focuses on the very materiality of the ocean and the vividness of submarine life, thus making oceanic life visible. Second, it humanizes oceanic organisms by comparing their attitudes to those of humans and translating their language into human-understandable terms. Moreover, the novel shows that submarine organisms are much more similar to humans than they think. For example, it highlights mantas’, cuttlefishes’, and sea otters’ capacities for play, perception, and maternal care. At the same time, Playground depicts oceanic species, marked by features that make them unique. It often resorts to the ecological sublime by staging the semantic fields of amazement and incomprehensibility concerning many underwater mechanisms. In this way, the novel shows that humans cannot demand to understand any aspect of non-human life.
Écume (2023), roman de l’autrice belge Véronique Bergen, revisite un des récits majeurs ayant configuré notre imaginaire de l’océan et contribué à notre séparation du monde sensible, Moby Dick d’Herman Melville. Un des aspects les plus originaux du livre est l’écriture inattendue, déferlante, dont nous soulignerons les affinités avec la matière aqueuse et océane. Nous montrerons par ailleurs que l’imaginaire océanique et la relation de l’humanité à l’océan, déployés dans ce roman de l’Anthropocène, reposent sur la prédation, le technicisme et le sublime, propres à la « perspective atlantique » (Artaud, Immersion, 2023). Écume, témoin du tournant océanique qui a surgi en force il y a deux décennies, dénonce la dégradation extrême des mers et océans et fait sortir de l’invisibilité les non-humains qui les peuplent. Enfin, nous examinerons les alliances, les (re)connexions au monde marin et au vivant, les « devenirs » (Deleuze) autres qu’humains mis en place par le roman, en particulier grâce au principal personnage féminin – un « corps d’eau » (Neimanis, Bodies of Water, 2017).