
En prenant comme point de départ le carrefour qui fit se rencontrer Debussy et ses exotismes, Satie et son idée d’une musique fonctionnelle, et la littérature française avec le concept d’ambiance, on peut redessiner les contours d’une histoire de la musique moderne autour de l’idée d’une progressive « liquéfaction » des représentations du monde pour l’individu, étrangement synchrone avec le processus de la mondialisation. L’ouverture sur les cultures qu’a permis la mondialisation a nourri la musique occidentale moderne, et elle-même s’est imposée au reste du monde via ses industries culturelles. Aujourd’hui, ce système s’est bouclé, et la musique mondiale est faite d’hybrides en flottaison difficiles à situer dans le temps ou l’espace. Parallèlement à ces confrontations culturelles, la mondialisation a changé profondément les modes de production et de consommation de la musique et du son, désormais omniprésent sous ses formes esthétisées dans nos quotidiens, et défait de son caractère sacré. Sans porter de jugement moral sur les « méfaits » ou les « bienfaits » d’un tel changement de statut pour la musique, on propose l’idée que l’évolution de la musique depuis la fin du xixe siècle constitue un bon témoignage du changement des représentations du monde, en dilution dans le tourbillon de l’expérience de la vie moderne.
L’industrie musicale au Japon – la deuxième au monde – repose sur la production d’idoles (aidoru), c’est-à-dire de jeunes filles soumises à trois règles singulières : 1/ Ne pas avoir de talent 2/ Sourire 3/ Ne pas avoir de petit copain. L’idole doit nourrir le rêve d’une relation intime avec chacun des fans. Bien que l’industrie de la pop music au Japon soit née dans les années 1960 sur le modèle américain, elle s’en est donc démarqué de façon singulière en offrant à consommer des jeunes filles comme marchandises émotionnelles, reléguant la musique au rang secondaire, derrière des sessions dites de « serrage de main » (akushu-kai), permettant aux fans de toucher leur bien-aimée. En étudiant ces « jeux d’idolâtrie » – y compris dans leur version pour femmes, en jeu vidéo et en version 3D – j’espère apporter sur la notion même de musique un éclairage original : dans le cas du Japon, la production musicale de masse vise moins à produire des stars qu’une illusion de petit-e ami-e. Quelles fonctions sociales se voit-elle attribuer ? Ces fonctions sont-elles identiques selon que les idoles sont vraies ou fictives ?
À partir du milieu des années 1950, la Jeunesse communiste (JC) française prend progressivement acte du nouveau visage de la culture jeune. Alors que celle-ci adopte de nouvelles modes musicales aux résonances mondiales, et que les industries culturelles et médiatiques se reconfigurent pour satisfaire et alimenter cette demande inédite, la JC abandonne le projet d’une « contre »-culture rouge et autonome vis-à-vis de la culture marchande dominante. Elle cherche alors à s’implanter au sein de la jeunesse en mimant les recettes de ses adversaires capitalistes et en s’appropriant les médiations de ses cibles. Cela implique dès lors non seulement de libéraliser le répertoire culturel du mouvement, mais aussi de remodeler l’organisation et d’informaliser les pratiques propagandistes des militants.
Lorsqu’une musique s’éloigne de son terreau initial pour devenir mondiale, elle perd de sa signification originelle. Par ailleurs, grâce aux pérégrinations et rencontres, elle en gagne la dimension d’un message universel ! Observer les conséquences de cette dynamique d’échange entre le duo « global/local », révèle le rôle des majors qui ont su atténuer le compromis entre la production de masse et celle spécifiquement « locale », mettant en œuvre une stratégie mondiale basée sur l’adaptation aux exigences régionales. En définitive, il semblerait que l’humanité s’est entièrement déterminée à partir de négociations et alternances faites à différentes échelles. Considérer que la transmission transculturelle s’opère par le perpétuel cycle de va et vient, soulève l’interrogation sur l’incompréhension qui se trouve également parmi nous-mêmes, et entre nous-mêmes et les autres. Cependant, qu’en est-il donc de l’arbitrage ?
L’histoire de l’underground pourrait commencer avec Socrate acceptant son sort en buvant la ciguë après son procès, ou encore Diogène dénonçant les limites de la démocratie athénienne. Cette histoire pourrait aussi commencer avec les jazzmen de la première génération et leurs héritiers boppers et autres révoltés du free-jazz hurlants « mort à la mesure ! ». Cette histoire pourrait continuer avec Jimi Hendrix affranchissant la guitare ou Bob Marley dénonçant Babylone et se liant d’amitié avec le Rastafari. Nous pourrions raconter son déclin avec le hard rock et les Rolling Stones provoquant les gardiens du temple des idées bien-pensantes et du bon goût musical avec « Sympathy for the Devil ». Cette histoire pourrait finir dans un clip diffusé sur MTV, dépouillant la culture hip-hop de toute hostilité contre le « système ». Mais l’Histoire est complexe à chaque génération ses identités résistantes aux dogmes. Cet article explore l’anthropologie de l’underground tunisien, entre détermination et aventure, et ses modes de cyber-résistance face à la dictature.