
Fondé sur le suivi ethnographique de douze enfants dans quatre familles au cours de leur scolarisation et de leur vie en hôtel social, cet article s’intéresse aux formes d’ancrages sociaux et spatiaux que les familles en migration dont le statut juridique est fragile bâtissent à partir de leur vie en hôtel social. Dans ce contexte de précarité absolue, le lieu de vie – y compris lorsqu’il est imposé et fortement contraint – structure des pratiques et relations sociales ordinaires façonnées par des rapports de domination dont il est à la fois le théâtre et l’un des ressorts. Dans le même temps, les familles y développent des ancrages inattendus qui visent à contourner ou à contenir ces effets de domination. Ce lieu de vie non choisi, instrument d’institutionnalisation de la politique migratoire, sert de support à la construction d’une expérience familiale et enfantine résistante aux assignations induites par cette politique. Cette dynamique s’articule à un second espace, l’école, dont la fréquentation s’impose au titre du droit à l’éducation et qui, de fait, constitue une source de stabilité relative, bien que fragile, instituant « à bas bruits » et « par le bas » la vie quotidienne. Alors même que rien ne garantit à ces familles la possibilité de s’établir durablement, l’hôtel social et l’école – deux espaces pourtant imposés – deviennent des lieux où se construisent des ancrages sociaux et symboliques relativement solides, articulés et instituants. Ils vont permettre de mettre l’enfant au centre des expériences migratoires, d’inscrire celles-ci dans une continuité familiale tournée vers l’avenir et de soutenir l’agentivité enfantine.
La planétarisation et l’interconnexion croissante des systèmes politiques, économiques, sociaux et culturels favorisent la circulation et/ou l’ancrage des modèles internationaux, notamment dans le domaine de la santé. Ces dynamiques ont suscité un intérêt accru dans la littérature scientifique autour des transferts de normes, d’institutions et de pratiques entre culturels et historiques distincts. Cette littérature met en lumière l’émergence d’une « élite internationale » et de structures inter- et/ou transnationales, qui facilitent la diffusion de ces modèles. Cette contribution s’inscrit dans ce débat en proposant une lecture critique des modalités de transfert des savoirs sanitaires vers l’Afrique. Elle vise à reconsidérer les États africains, leurs autorités et leurs communautés, non comme des réceptacles passifs, mais comme des acteurs capables d’innovations et de reconfigurations. En défendant une approche fondée sur l’hétérogénéisation plutôt que sur l’homogénéisation des politiques sanitaires internationales en circulation en Afrique, l’article met en évidence les processus d’ancrage et de localisation des savoirs par les communautés. Face notamment à la délocalisation cognitive induite par la diffusion massive des modèles biomédicaux, ces processus donnent lieu à une diversité de réponses : emprunts sélectifs, métissages, hybridations ou rejets. Ces dynamiques affectent non seulement les techniques de transformation, mais aussi les comportements des acteurs impliqués, révélant ainsi la complexité des circulations et des appropriations en contexte africain.
Telle qu’elle est menée aujourd’hui en France, la lutte contre le conspirationnisme offre une illustration des tensions qui traversent l’action des institutions de l’État social lorsqu’il leur faut statuer sur les revendications à l’autonomie que leur adresse une partie de leurs usagers. Prises entre le projet de valoriser la responsabilité individuelle de ces derniers et le souci de lutter contre des formes de subjectivation du monde jugées déviantes, les institutions doivent rendre compatibles deux manières d’envisager la mobilité de leur public qui paraissent contradictoires : une injonction au mouvement existentiel d’un côté, au nom de l’impératif à se montrer entrepreneur de soi; un droit à la continuité personnelle de l’autre, au nom du respect des subjectivités minoritaires. En s’appuyant sur une recherche portant sur l’accès à l’agenda du conspirationnisme dans la période récente, l’article montre comment la figure de la victime d’elle-même, c’est-à-dire l’hypothèse de la duperie de soi, semble s’imposer comme une formule opérante pour dépasser cette contradiction. Une telle présomption sur la propension de certaines personnes à s’abuser sur ce qu’elles croient être dicté par leur libre arbitre permet de combler la zone grise qu’occupent les publics dont le conspirationnisme ne semble relever ni d’un déficit de rationalité, ni de l’intention de nuire. Elle justifie le déploiement de dispositifs de lutte contre le conspirationnisme qui se protègent du risque d’apparaître comme excessivement répressifs ou infantilisants. Mais, comme c’est le cas à propos d’autres cibles de l’État social qui suscitent elles aussi et pour les mêmes raisons l’embarras des pouvoirs publics, cette formule s’expose aux difficultés inhérentes à toute démarche qui, pour ne pas renoncer à l’horizon de l’émancipation de tous, ne voit d’autre solution que de prêter une fausse conscience aux personnes qui, en arguant de leur statut de sujet souverain, refusent la main qui leur est tendue.
Alors que la recherche française a surtout interrogé le policing des circulations du point de vue des institutions, cet article propose de l’éclairer du point de vue des publics confrontés à des interactions avec des membres des forces de l’ordre dans le cadre de leurs mobilités du quotidien. L’analyse repose sur la mise en regard de deux enquêtes empiriques qui s’intéressent l’une à un « public cible » ordinaire des forces de l’ordre, l’autre à une « clientèle de police » moins homogène permettant ainsi de comparer des types d’expériences variées. La confrontation des deux corpus montre que la police des mobilités concentre un volume important de critiques de la part des citoyen·nes. Que l’on soit un public cible ou une clientèle plus occasionnelle de l’institution policière, l’investissement des agents dans le contrôle des circulations est vécu de manière relativement convergente comme en excès ou, à l’inverse, comme déficient et inefficace. Ce dualisme traduit la complexité des attentes citoyennes à l’égard des régulations institutionnelles de pratiques de mobilité envisagées comme des vecteurs essentiels de participation à la vie sociale.
Basé sur un corpus de données qualitatives, cet article analyse cinq trajectoires résidentielles de personnes accueillies dans le cadre des procédures de demande d’asile d’une part ou connaissant des difficultés sociales, de santé, voire ayant connu des périodes à la rue d’autre part. Inscrit dans une sociologie des institutions, il retrace les circulations des personnes entre les dispositifs d’hébergement et de relogement qui ont abouti à leur ancrage dans un logement. Cet ancrage est étayé par un accompagnement associatif en appui au processus d’autonomisation. Si cette autonomie semble désirable, son effectivité est interrogée au regard de l’analyse des trajectoires des personnes accompagnées. Celles-ci sont fortement contraintes, ce qui confirme, dans la perspective de la philosophie de Descombes, des cadrages institutionnels qui laissent peu d’autonomie aux individus.