
Lynda Chouiten est écrivaine et enseignante de littérature anglophone à l’Université de Boumerdes, en Algérie. Romancière, conteuse, nouvelliste et poète (finaliste du Prix International Léopold Sédar Senghor 2025 et 2026), elle a reçu le Grand Prix Assia Djebar en 2019 pour Une valse, traduit en anglais américain et publié aux États-Unis en 2025 par les Presses Universitaires de Virginie. Son troisième roman, Les Blattes orgueilleuses, fait une autopsie socioculturelle et politique de l’Algérie contemporaine. Cet entretien va du contexte d’écriture de ce livre à sa réception, en passant par sa poétique et ses réseaux thématiques, en l’occurrence le milieu universitaire, les dynamiques du pouvoir socio-politique, les rapports de genre, l’identité et la résistance. Abstract Lynda Chouiten is a writer and professor of English literature at the University of Boumerdes in Algeria. A novelist, storyteller, short story writer, and poet (finalist for the 2025 and 2026 Léopold Sédar Senghor International Prize), she received the Grand Prix Assia Djebar in 2019 for Une valse, translated into American English and published in 2025 by the University of Virginia Press in the United States. Her third novel, Les Blattes orgueilleuses, offers a sociocultural and political inquiry of contemporary Algeria. This interview explores the context in which the book was written, its poetics, and its main themes, namely the academic world, the dynamics of socio-political power, gender relations, identity, and resistance. Keywords: chorality; intertextuality; Monroe; university; power; resistance
À travers une approche thématique et critique, je me penche ici sur ce qu’un corpus de plus de deux milles commentaires postés sous une vidéo YouTube consacrée à l’Acadie et à ses habitants nous apprennent sur des représentations venues essentiellement de membres appartenant à d’autres groupes francophones, avant tout des Français, sur cette communauté francophone minoritaire. Nous verrons que les commentaires nous renseignent souvent plus sur les représentations que ceux et celles qui commentent se font de leur groupe, de son histoire, de sa place dans le monde que sur le groupe dont ils et elles pensent parler. Si bien des commentateurs se contentent d’un salut ou d’une anecdote, certains prennent avantage du sujet (l’identité des Acadiens) pour construire un discours identitaire orienté vers une certaine idée de l’identité de la France, souvent selon eux malmenée chez eux, mais protégée en Acadie. Les Acadiens deviennent alors par devers eux un modèle (de résistance) et une source de nostalgie (d’une France passée mystifiée, voire d’un empire colonial français perdu). Du point de vue du discours, et alors que certains propos sont fort polémiques, il ne s’engage pas réellement d’échange entre les divers commentateurs faisant de l’espace des commentaires du corpus un espace peu dialogique. Est-ce une caractéristique du genre ou la preuve de la normalisation de thématiques relevant de l’extrême droite en France ? À ce stade de la recherche, il n’y a pas de réponse pour ce dernier point. Abstract Through a thematic and critical approach, I examine what a corpus of more than two thousand comments posted under a YouTube video about Acadia and its inhabitants reveals about representations coming primarily from members of other Francophone groups—above all from France—regarding this minority Francophone community. We will see that these comments often tell us more about the representations that the commenters hold of their own group—its history and its place in the world—than about the group they believe they are discussing. While many commenters limit themselves to a greeting or an anecdote, some take advantage of the topic (Acadian identity) to construct an identity-based discourse oriented toward a particular vision of French identity, which they often perceive as under threat at home but preserved in Acadia. Acadians thus become, in their view, a model (of resistance) and a source of nostalgia (for a mythologized past France, or even for a lost French colonial empire). From a discursive standpoint, although some statements are highly polemical, no real exchange takes place among the various commenters, making the comment section in this corpus a weakly dialogic space. Is this a characteristic of the genre, or evidence of the normalization of themes associated with the far right in France? At this stage of the research, no answer can yet be given to this latter question. Keywords: Representation; YouTube; Acadia; discourse analysis; identity discourse
La communication politique au XXIe siècle exploite pleinement les potentialités offertes par les plateformes des réseaux socionumériques (RSN). Cette étude s’intéresse aux publications postées par le candidat républicain Donald Trump sur le RSN Instagram pendant la campagne présidentielle américaine de 2024. Elle analyse la structuration de ses allocutions vidéo autour du thème de la « frontière ». Ces recherches montrent ainsi comment des frontières idéologiques et géographiques se dessinent dans les discours de Donald Trump quand il attaque ceux qu’il considère comme ses adversaires politiques ou les ennemis du peuple américain. Elles s’intéressent également à la réaction du candidat démocrate Joe Biden qui publie des contre-discours influencés par la rhétorique trumpienne et porteurs d’une certaine forme de violence verbale. Abstract Political communication in the 21st century heavily relies on the affordances of social media platforms. This study focuses on digital posts published by Republican candidate Donald Trump on Instagram during the 2024 U.S. presidential campaign. It analyses how his official videos revolved around the “border” theme. The research aims to show how ideological and geographical boundaries can be identified in Donald Trump’s speeches when he attacks his political opponents or those he considers the enemies of the American people. It also analyses Democratic candidate Joe Biden’s responses thanks to his posts regarded as counter-speech, influenced by Trump’s rhetoric, and including some verbal violence. Keywords: political communication; the border theme; counterspeech; polarised discourse; verbal violence; social media
Cet article analyse l’usage et l’évolution de l’expression « soyboy » sur le réseau social partisan patriots.win, une plateforme de libre expression destinée aux soutiens de Donald Trump et aux membres du mouvement MAGA. À partir d’un corpus couvrant la période 2020–2024 (environ 670 occurrences), les auteurs montrent comment ce terme, initialement employé pour stigmatiser une masculinité jugée faible ou non conforme aux normes virilistes de l’extrême droite américaine, acquiert progressivement une forte portée politique et partisane. Inscrit dans le discours de haine en ligne, « soyboy » permet de fédérer les membres du groupe contre des ennemis communs. D’abord associé à des stéréotypes liés à l’alimentation végétarienne, à la féminisation des hommes et à une prétendue déficience hormonale, le terme s’étend ensuite aux minorités sexuelles, aux hommes perçus comme insuffisamment virils, puis à l’ensemble des opposants politiques : démocrates, institutions fédérales, médias, figures républicaines jugées trop modérées ou traîtres. L’analyse met en évidence un glissement de la critique individuelle vers une disqualification globale de l’adversaire politique, dans laquelle la faiblesse physique ou morale est présentée comme incompatible avec l’appartenance au camp républicain. Les opinions politiques sont alors biologisées : être démocrate devient le symptôme d’un défaut de virilité. Ce processus renforce la polarisation affective, empêche le dialogue démocratique et participe à la normalisation d’un discours hostile et excluant sur les réseaux sociaux. Abstract This article examines the use and semantic evolution of the term “soyboy” on the partisan social network patriots.win, a platform created for supporters of Donald Trump and the MAGA movement. Based on a corpus collected between 2020 and 2024 (around 670 occurrences), the authors show how the term shifts from a gender-based insult to a broader political weapon. Initially, “soyboy” is used to denigrate men perceived as lacking traditional masculine qualities, drawing on virilist, anti-feminist, and sometimes racist stereotypes common in far-right discourse. The term is linked to myths about soy consumption, weakness, emotionality, and reduced masculinity. Over time, however, it becomes a politically charged insult, targeting not only gender nonconformity but also political opponents, progressive institutions, federal authorities, and even Republicans accused of insufficient loyalty to Trump. The article shows that “soyboy” functions as a unifying label that condenses diverse grievances and allows users to construct a clear “us vs. them” opposition. Masculinity, political ideology, and national identity become tightly intertwined: a “real” man is necessarily conservative, uncompromising, and dominant, while Democrats and moderates are portrayed as biologically, morally, and politically weak. The study concludes that this discursive practice contributes to affective polarization, the normalization of online hate speech, and the erosion of democratic debate, illustrating how political conflict on social media increasingly relies on extra-political forms of delegitimization. Keywords: Social media; polarization; hate speech; political speech; soyboy; Trump
Les discours de haine en ligne atterrissent avec une régularité métronomique sur le bureau des juges de la Cour européenne des droits de l’homme. Comment les juges strasbourgeois en appréhendent-ils les singularités ? Par le biais d’une analyse de la jurisprudence européenne depuis la décision Delfi AS, nous verrons que les juges européens ne connaissent le discours de haine dématérialisé qu’avec beaucoup de difficultés, en raison notamment des particularités inhérentes à ces propos, souvent très courts, sans ton et pour certains anonymes — rendant d’autant plus épineuse la question de l’éventuelle sanction. Nous approfondirons les raisons qui ont poussé la Cour, en sus de l’application des principes généraux en matière de liberté d’expression, à utiliser un faisceau d’indices commandant une appréciation in concreto des discours dématérialisés. Nous apprécierons tout le pragmatisme dont la Cour fait montre dans son analyse des sanctions prononcées par les juridictions nationales, en particulier la désindexation des écrits incriminés. Car comment sanctionner efficacement de tels propos en ménageant la liberté d’expression virtuelle et le maintien de l’ordre public ? Les portails d’actualité sur Internet assument la responsabilité lorsque les internautes diffusent un discours de haine ou des propos incitant directement à la violence. Mais est-ce suffisant ? Et quid des victimes ? La Cour rappelle à ce propos qu’il faut en principe conserver la possibilité pour les personnes lésées d’engager une action en responsabilité de nature à constituer un recours effectif contre les violations des droits de la personnalité — avec toutes les difficultés que pose l’établissement d’une sanction à l’encontre d’inconnus. Abstract Online hate speech lands with metronomic regularity on the desks of the judges of the European Court of Human Rights. How do the Strasbourg judges grasp its specific features? Through an analysis of the Court’s case law since the Delfi AS judgment, we will show that the European judges encounter significant difficulties in addressing dematerialized hate speech, due in particular to the characteristics inherent in such statements—often very short, devoid of tone, and sometimes anonymous—making the question of possible sanctions all the more complex. We will examine the reasons that led the Court, in addition to applying general principles governing freedom of expression, to rely on a set of indicators requiring an in concreto assessment of online speech. We will then highlight the pragmatism demonstrated by the Court in its review of sanctions imposed by national courts, particularly the de-indexing of the impugned content. For how can such statements be effectively sanctioned while preserving online freedom of expression and maintaining public order? Online news portals assume responsibility when users disseminate hate speech or statements directly inciting violence. But is this sufficient? And what about the victims? In this regard, the Court emphasizes that, in principle, individuals who have suffered harm must retain the possibility of bringing liability actions capable of constituting an effective remedy against violations of personality rights—despite all the difficulties involved in establishing sanctions against unidentified individuals. Keywords: European Court of Human Rights; case law; freedom of expression; hate speech; internet; performative approach