
Cet article se propose d’explorer la base de données « Anticipation » pour établir un corpus et partir en quête de langues imaginaires dans les récits d’anticipation des années 1860-1930. Existe-t-il des conlangs , comme dans les fictions audiovisuelles contemporaines et comment sont-elles fabriquées ? Comment apparaissent-elles dans le récit, peut-on parler de « paradigme absent » dans ces textes et pour quels effets ? Enfin quel rapport ces textes entretiennent-ils avec la linguistique naissante et « l’actualité linguistique » médiatique en général ?
La construction d’une base de données comme la base « Anticipation » permet de décrire le genre selon de nombreux angles, et notamment celui de la longueur des récits : romans et récits courts sont distingués, et les textes répertoriés, de leur première version à leurs dernières rééditions, sont associés à un nombre de pages. Peut-on, dès lors, envisager de décrire les formats du récit d’anticipation au moyen des humanités numériques ? De ce point de départ découle une réflexion de méthode sur la notion de « format » qui, naturellement appliquée à la culture sérielle pour désigner la dimension marchande, fragmentable et recomposable des oeuvres, s’avère d’une complexité bien plus grande qu’on ne peut s’y attendre a priori .
La littérature d’anticipation se trouve le plus souvent associée à la créativité débordante d’un imaginaire très visuel. De plus, ces images ont aussi une présence concrète tant elles accompagnent le déploiement du genre à partir du xix e siècle, que l’on songe aux célèbres cartonnages Hetzel ou aux illustrations dans la presse de vulgarisation scientifique. L’illustration est en effet partie prenante du dispositif iconotextuel qui sert la construction médiatique du genre. Le recours aux statistiques de la base de données « Anticipation » doit permettre, via une approche quantitative, de conforter cette hypothèse. Cet article visera donc un double objectif : d’une part, d’un point de vue méthodologique, mettre en lumière l’utilisation qui peut être faite des statistiques de la base « Anticipation » en matière d’illustration des éditions considérées et d’autre part contribuer à une meilleure connaissance des rapports de la littérature d’anticipation à l’image illustrée. En proposant un tableau assez complet des usages de l’illustration, la base permet d’identifier le rôle joué par l’image dans les stratégies éditoriales de 1860 à nos jours. Ce faisant, les données offrent également des éléments pour mieux comprendre les mécanismes de réception de la littérature d’anticipation tout en cernant et en différenciant les lectorats visés.
La base de données de l’ANR Anticipation et son moteur de recherche avancée peuvent être considérés comme un dispositif de lecture collaborative, qui permet dans un premier temps au visiteur curieux de « ne pas lire » le corpus qu’il y explore. À côté des procédures prédéfinies qui le guident dans cette exploration et automatisent la création de visualisation, il peut inventer des usages buissonniers lui permettant d’explorer de manière plus personnelle les informations mises à sa disposition. Ce principe est mis au service d’un questionnement centré sur la représentation des femmes, permettant de quantifier leur présence dans leur corpus, d’interroger leur pratique de la science, leurs activités professionnelles, de mettre en lumière les stéréotypes caractérisant leurs incarnations fictionnelles, et de réfléchir à leur place dans les sociétés imaginaires décrites dans le corpus. La dimension heuristique de l’analyse des données permet ainsi d’expliciter les processus d’invisibilisation à l’oeuvre et de déterminer les récits qui les propagent ou au contraire y résistent.
The ANR Anticipation database and its advanced search engine can be considered a collaborative reading arrangement, which first allows curious visitors to "not read" the corpus being explored. Along with the predefined procedures guiding their exploration and automating the creation of visualization, visitors can invent distinctive uses enabling a more personal exploration of the information placed at their disposal. This principle is at the heart of an inquiry centered on the representation of women, making it possible to quantify their presence in their corpus, examine their practice of science and their professional activities, highlight the stereotypes characterizing their fictional embodiments, and reflect on their place in the fictional societies described in the cor-pus. The heuristic dimension of the data analysis therefore makes it possible to illuminate the processes of invisibilization at work and determine the narratives that propagate or, in contrast, resist them.
This article proposes to explore the Anticipation database in order to establish a corpus and uncover fictional languages in anticipation narratives during the years 1860-1930. Do conlangs exist, as in contemporary audiovisual fictions, and how are they constructed? How do they appear in the narrative? Can one speak of an "absent paradigm" in these texts and to what effect? Finally, what is the relationship of these texts to emerging linguistics and to "current linguistic developments" in the media in general?
Our study examines the link between the literature of anticipation (1862-1931) and contemporary science fiction (1952-2014) through an innovative use of corpus linguistics tools, since the characterization of novelistic subgenres traditionally involves thematic analysis of the lexicon or distinction between reading regimes. Thus, we propose to identify lexico-syntactic constructions based on their recurrence and statistical significance and no longer solely in terms of influences or the author's individual style. We hypothesize that a study of phraseological units specific to anticipation novels and science fiction from a diachronic pers-pective will indicate if a link can be established between the two novelistic subgenres. Our exploration of the corpuses allows us to compare them, in synchrony and diachrony, with a view to identifying the specific features of each: How do anticipation novels and science fiction each differ, specifically, from fiction of the same time period? How do anticipation novels differ, specifically, from contemporary science fiction, and vice versa?
Construction of a database such as "Anticipation" allows for a description of genre from numerous angles, notably that of narrative length: a distinction is made between novels and short stories, and the classified texts, from their first versions to their latest reprints, are associated with number of pages. Can we, in consequence, envisage describing anticipation narrative formats using the digital humanities? This approach inspires a reflection method concerning the notion of "format" which, when naturally applied to serial culture to designate the commercial, fragmentable, and recomposable dimension of the works, proves far more complex than one might first expect.
The literature of anticipation is associated most of the time with the teeming creativity of a very visual imagination. Additionally, these images have a concrete presence insofar as they parallel the genre's deployment starting in the nineteenth century, to judge by the famous Hetzel bindings or the illustrations in popular science writings. Illustration is, in fact, an integral part of the iconotextual arrangement serving the media construction of the genre. Recourse to "Anticipation" database statistics via a quantitative approach must enable support for this hypothesis. Accordingly, the aim of this article is twofold: 1) highlight, from a methodological perspective, how "Anticipation" database statistics can be used in terms of the illustration of the editions considered and 2) contribute to a better knowledge of the relationships of the literature of anticipation to the illustrated image. By proposing a fairly complete table of the uses of illustration, the database allows us to identify the role played by the image in editorial strategies from 1860 to the present. In so doing, the data also provide elements to better understand the reception mechanisms of the literature of anticipation while identifying and differentiating targeted readerships.
Notre étude interroge la filiation entre la littérature d’anticipation (1862-1931) et les romans de science-fiction contemporains (1952-2014), en utilisant de manière inédite les outils de la linguistique de corpus puisque la caractérisation des sous-genres romanesques passe traditionnellement par l’analyse thématique du lexique ou bien par la distinction des régimes de lecture. Ainsi, nous proposons de repérer des constructions lexico-syntaxiques récurrentes, statistiquement significatives, et non plus seulement en termes d’univers de référence ou de style individuel d’un auteur. Nous formulons l’hypothèse qu’étudier les unités phraséologiques spécifiques aux romans d’anticipation et de science-fiction dans une perspective diachronique permettra de voir s’il est possible d’établir une filiation entre les deux sous-genres romanesques. Notre exploration des corpus permet de les comparer deux à deux, en synchronie et en diachronie, pour en extraire les spécificités respectives : quelles sont les spécificités des romans d’anticipation par rapport à celles des romans de la même époque ? celles des romans de science-fiction par rapport à celles des romans qui leur sont contemporains ? quelles sont les spécificités des romans d’anticipation par rapport à celles des romans de science-fiction ultérieurs ? et inversement ?
Sous-titré De la tentation , La fiancée juive d’Hélène Cixous évoque une passion amoureuse à la manière d’une réécriture du Cantique des cantiques. La tentation ne s’y donne pas à lire sous un prisme moral, mais caractérise bien plutôt l’état qui succède à l’ouverture de la temporalité dès lors que l’on sort de l’union des amant·es, éternelle, divine. Hors de cette jouissance atemporelle engageant l’expérience d’une désubjectivation, toute retombée dans le temps et dans l’espace ouvre la scène pronominale qui creuse la distance du « moi » au « toi ». À partir d’une analyse des perturbations infligées à la structure pronominale par le travail de la tentation, cet article s’attache à explorer leurs enjeux à la fois littéraires, psychanalytiques et féministes, montrant comment Hélène Cixous, dans une subversion féministe du thème de la Chute dénouant tentation et culpabilité, cherche par l’écriture à inventer un amour basé non plus sur la possession du sujet, mais sur l’ouverture à l’autre.
Dès le xii e siècle, on voit apparaître des traductions des textes liturgiques et des paraphrases de la Bible qui deviendront rapidement des traductions complètes dont nous connaissons aujourd’hui plusieurs versions, souvent préservées dans plus d’un manuscrit. L’exploration des choix de traduction et des interprétations qui en découlent, à partir de cet ensemble de traductions françaises produites entre le xii e et le xiv e siècle, permet de jeter un éclairage particulier sur la façon de penser la tentation dans notre univers linguistique, tout en lui donnant une certaine profondeur historique. Les plus anciennes traductions de la Bible en français reconduisent ainsi l’idée que la tentation est d’abord une mise à l’épreuve des fils par le père. Réversible dans l’Ancien Testament, elle devient plus spécialement l’oeuvre de Satan, l’Adversaire, dans le Nouveau. Dans tous les cas, elle est associée à l’énonciation de la Loi. Dès lors, dans la mise à l’épreuve du désir, il est moins question de femmes tentatrices que du Tentateur singulier, en lien direct avec le nom du Père à qui le chrétien implore quotidiennement de ne pas le soumettre à la tentation.
Cet article se penche sur la représentation de la tentation érotique dans les récits libertins du xviii e siècle. Nous y voyons que le motif de la tentation permet aux auteurs d’explorer la psyché de leurs personnages tout en remettant en question les sanctions que la société d’Ancien Régime imposait à la sexualité – notamment féminine. L’enjeu de cet article est de montrer que les tentations libertines cristallisent l’internalisation du Mal au siècle des Lumières : la tentation y est en effet configurée comme la révélation d’un désir profond et intime plutôt que comme une sollicitation externe du diable. Dans cette mise à l’épreuve de sa volonté, l’individu découvre qu’il n’est le jouet passif ni des démons ni de sa nature. Doué du libre arbitre, il se caractérise par sa liberté dans le choix entre le bien et le mal, l’agréable et le raisonnable. Voilà pourquoi la chute elle-même, malgré ses dangers, apparaît pour les personnages tentés comme une expérience de liberté ; et voilà pourquoi la tentation est, elle, présentée comme un frisson délicieux.
Le lexique de la tentation brille, dans l’oeuvre de Pascal, par sa quasi-absence. Devons-nous pour autant conclure à l’absence de la chose ? Si le mot tentation ne suffit sans doute pas à dire la vie du pécheur pour Pascal, sa discrétion impose en fait une assez grande spécification permettant de préciser les dimensions de la tentation qui importe le plus à l’oeuvre pascalienne. C’est ce que l’article examine en insistant d’abord sur la force attractive d’une tentation infinie, puis sur l’épreuve qu’elle constitue et enfin sur l’ignorance du retrait de Dieu dont elle témoigne. Plus que la lutte contre les tentations, comptent ainsi pour Pascal le dynamisme antithétique du péché et de la grâce, la noirceur insondable du mal et, plus que tout, son opposition à la recherche sincère de Dieu qui définit, dans une partie des Pensées , un projet bien plus consolateur et lumineux que la tradition ne l’a dit.
La représentation du travail en rapport avec l’espace domestique occupe une place primordiale dans l’essai Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (2015) de Mona Chollet, un texte hybride superposant des discours philosophiques et sociologiques et des témoignages personnels. À partir des paradigmes du travail d’Anthony Hussenot, chercheur français en sciences de la gestion, et de la notion d’« écriture du travail » de Dominique Viart, cet article propose une mise en évidence de certaines conceptions du travail en Occident aujourd’hui, une analyse thématique et une étude des stratégies discursives de Chez soi . L’hypothèse développée est que, dans l’essai, la figuration de pratiques de travail alternatives au domicile (lire, écrire, faire des recherches sur Internet) s’inscrit dans une démarche de création de nouveaux modes de vie et d’écriture qui remettent en question le productivisme et l’injonction à l’accélération propres aux sociétés néolibérales occidentales contemporaines.