
L’Anthropocène se caractérise par l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, provoquant la perturbation majeure des écosystèmes. Les émergences zoonotiques qui surviennent à partir de déterminismes complexes vont ainsi être influencées par les phénomènes mis en jeu dans l’Anthropocène. Après avoir décrit certains mécanismes d’émergences liés à l’impact de trois grandes catégories de changements liés à l’Anthropocène (croissance de la population humaine, bouleversement de la biodiversité et changement climatique), certains exemples d’émergences récentes ou potentielles en France seront présentés.
Le nom de François Hilaire Gilbert, vétérinaire, directeur adjoint de l’École vétérinaire d’Alfort, est associé au mouton mérinos. Or il a aussi été un agronome éminent. Pourquoi s’est-il intéressé à l’agronomie ? Comment a-t-il mené cette double carrière d’éminent agronome ou de vétérinaire-agronome ? Pour l’expliquer, on remontera à ses années de formation, à ses voyages qui l’ont familiarisé avec le monde rural, à ses années d’enseignant à l’École d’Alfort, durant la période dite « académique ». Assistant de Daubenton, il découvre une discipline nouvelle : « l’économie rustique ». Sous la Révolution, le gouvernement implique fortement les savants. François-Hilaire Gilbert se réincarne en citoyen républicain. Membre de la Commission de l’Agriculture et des Arts, il devient un spécialiste incontournable de « l’économie rurale » et prend la direction des « établissements ruraux de la République » sous le Directoire. Les expériences qu’il y fait mener relèvent tout à fait de l’agronomie, dans le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Il est par ailleurs le premier vétérinaire nommé à l’Institut national dans la « Section d’économie rurale et art vétérinaire ». Parmi ses nombreuses publications, les écrits vétérinaires sont nettement minoritaires par rapport à ceux à dominante agronomique. Si des vétérinaires comme François-Hilaire Gilbert sont consultés et interviennent sur toutes les questions relatives à l’élevage, c’est pour des raisons historiques. En cette fin du XVIIIe siècle, l’agronomie est une discipline en gestation, le mot « agronome » commence juste à être employé, les écoles d’agronomie n’existent pas encore. Les vétérinaires sont donc, à l’époque, les seuls référents du monde agricole qui soient légitimes, car formés dans une école reconnue par l’État.
À la croisée de l’histoire naturelle et culturelle, les vautours suscitent débats et peurs. Vétérinaire en Lozère, l’auteur observe quotidiennement ces oiseaux, familiers mais impressionnants. Les expertises vétérinaires montrent que les vautours sont avant tout nécrophages, même si quelques cas très isolés indiquent qu’une prédation ante-mortem est possible. Ces expertises vétérinaires, proches des démarches assurantielles, visent à confronter les récits d’éleveurs aux constatations cliniques. Au-delà de la consommation des carcasses, d’autres enjeux apparaissent : panique des troupeaux ou risque non évalué de contamination de l’eau de boisson. Mais le vautour dépasse sa réalité naturaliste : porteur d’un imaginaire ancien, de Lascaux avec l’homme oiseau à Freud, il symbolise mort et menace. Aujourd’hui, médias et réseaux sociaux amplifient ces représentations en diffusant rapidement des récits alarmistes, insuffisamment fondés, souvent déconnectés des faits scientifiques. Entre écologie et symbolique, il importe de repenser notre rapport au vivant, en articulant rigueur scientifique, médiation culturelle et cohabitation avec la faune sauvage.
La réponse à une menace nécessite à la fois de minimiser le danger par des comportements défensifs et de permettre la récupération du stress physiologique induit. Cependant, les bases comportementales et neuronales de ces stratégies de récupération restent encore mal comprises. En utilisant un nouveau paradigme de conditionnement de la peur à deux emplacements chez la souris, nous avons identifié un état d’immobilité à respiration lente qui émerge après l’évitement de la menace et favorise la récupération post-stress. Cet état immobile se caractérise par une respiration à 2–4 Hz et par la réactivation de l’expérience aversive dans l’hippocampe lors des sharp-wave ripples (SWRs). La perturbation des SWRs hippocampiques empêche l’émergence de cet état de récupération et augmente corrélativement les niveaux de stress. L’anxiolyse induite par le diazépam favorise directement cet état de récupération tout en supprimant les SWRs, révélant ainsi ce traitement comme une arme à double tranchant qui procure un soulagement immédiat mais altère les processus dépendants de l’hippocampe. Ces résultats démontrent l’émergence d’un état actif coordonné cerveau-corps de récupération, dans lequel la réactivation hippocampique joue un rôle central dans la résilience émotionnelle, suggérant un rôle dans l’apprentissage de la sécurité.
Les toxi-infections alimentaires collectives (TIAC) représentent un problème de santé publique majeur dans le monde. Les armées sont également concernées par cette problématique, avec un potentiel retentissement sur la capacité opérationnelle des troupes. Entre 1999 et 2016, 307 TIAC ont été déclarées dans les armées françaises, causant 7 730 malades. Un agent pathogène concordant a été identifié chez les patients et dans les aliments dans 4,2 % (n = 13) des foyers, suggérant une marge de progression dans l’efficacité de l’investigation, facteur-clé d’une meilleure prévention. Une nouvelle stratégie d’investigation des TIAC a été instaurée dans les armées françaises à compter de 2017, basée sur le diagnostic syndromique sur les selles et dans les denrées. Un outil de PCR multiplex a été évalué dans ce cadre. La comparaison des investigations de TIAC en population militaire française avant et après 2017 a démontré une amélioration significative de l’efficacité de la nouvelle méthode.
La peste des petits ruminants (PPR), responsable de pertes économiques estimées à environ 2 Md USD par an en 2015, est certainement la plus importante des maladies infectieuses des petits ruminants domestiques et sauvages. Pour cette raison, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) et l’Organisation Mondiale de la Santé Animale (OMSA, anciennement OIE) ont conjointement développé en 2015 une stratégie mondiale pour l’éradication totale de cette maladie d’ici l’an 2030, en tenant compte des leçons apprises au cours des dizaines d’années de campagnes d’éradication de la peste bovine. En 2025, soit dix ans après l’adoption de cette Stratégie, et à cinq ans de la date butoir envisagée, le bilan est maigre. Aucun pays initialement reconnu comme infecté par la PPR n’a encore obtenu le statut de pays indemne. La persistance de la maladie en Afrique du Nord et en Turquie constitue une menace importante pour l’Union Européenne (UE), comme en attestent les incursions récentes de la PPR en Bulgarie, Grèce, Roumanie et Hongrie. L’éradication de la PPR est un enjeu public international qui mérite une meilleure collaboration de tous les acteurs aux niveaux national, régional et international, ainsi que la mobilisation accrue de moyens adéquats.
Homme des Lumières, secrétaire perpétuel de la Société royale de médecine et membre de l’Académie royale des sciences, Félix Vicq d’Azyr se voit confier par Turgot la gestion de l’épizootie de peste bovine en 1774. À cette occasion, il travaille avec les élèves des écoles vétérinaires, récemment créées. Il collabore aussi avec les vétérinaires locaux qui ont créé des hôpitaux vétérinaires. À cette occasion, il perfectionne son approche anatomo-fonctionnelle comparative. Grâce à son oncle Daubenton, il participe à la restructuration de l’enseignement de l’École vétérinaire d’Alfort. Il dirige la chaire d’anatomie comparée entre 1782 et 1787 et des élèves de l’école l’aident dans ses dissections. Il travaille aux côtés de jeunes savants, le chimiste et médecin Fourcroy, le botaniste et médecin Broussonet et le vétérinaire Gilbert, qui vont poser les jalons de sciences en devenir : l’agronomie, la chimie organique, l’anatomie comparée et, surtout, la médecine expérimentale. L’École d’Alfort devient un véritable centre de recherche sur le vivant, incluant un centre d’investigation clinique et agronomique. Vicq d’Azyr a une vision unitaire de la médecine qui l’incitera à proposer l’intégration de l’enseignement vétérinaire aux études médicales. S’il n’était pas mort prématurément, il aurait participé, avec les savants d’Alfort, au premier noyau de l’Institut national, créé par le Directoire en 1795. Les vétérinaires doivent à Daubenton et à Vicq d’Azyr la création de chaires expérimentales, l’élargissement de leur domaine d’expertise à tout ce qui concerne les animaux d’élevage, leur permettant de devenir des acteurs économiques à part entière. Au sein de l’École d’Alfort, entre 1782 et 1787, la circulation sans précédent des savoirs favorise la porosité entre les médecines humaine et animale. Cette vision unitaire de la santé préfigure le concept moderne de « One Medicine », voire celui, plus récent, de « One Health ».
Le « pou rouge » ou « faux pou des volailles », Dermanyssus gallinae, et la punaise de lit commune, Cimex lectularius, sont deux ectoparasites très communs : hématophages, nocturnes et très difficiles à éliminer une fois l’infestation établie dans un poulailler comme dans un foyer humain. Leur forte capacité de reproduction, associée à leur nuisance pour l’hôte et à leurs capacités de survie, explique les difficultés rencontrées pour les détruire. Assez spécifiques de leur espèce hôte, ils peuvent occasionnellement être retrouvés chez diverses espèces hôtes secondaires. Contrairement aux punaises de lit, les « poux rouges » pourraient jouer un rôle vectoriel dans la transmission de certains agents pathogènes. L’éradication de ces ectoparasites nécessite une détection précoce, car la lutte est complexe et coûteuse en raison de leur mode de vie particulier et de leur résistance, tant dans l’environnement que face aux insecticides.
The European Commission asked one expert group to provide scientific advice on what forms of management and cross-sectoral collaborations are best suited to ensure synergies. FEAM (Federation of European Academies of Medicine) was the co-leader of the selection process of experts. These experts suggested adopting the OHHLEP (One Health High-Level Expert Panel) One Health definition and assessed the current research projects and EU policies as being positively aligned with it. The recommendations suggested giving priority to a mechanism to break silos between the different Directorates General of the European Commission and to create a platform dedicated to networks involving multi-stakeholders. This report will serve as a high-quality reference overview.
Les virus à ARN enveloppés sont la principale source d’émergences zoonotiques et épizootiques. Leur avantage évolutif repose sur deux éléments : (i) un génome d’ARN copié par une ARN-polymérase (RdRp) génétiquement stable mais peu fidèle, générant un « nuage » de quasi-espèces virales ; (ii) une enveloppe lipidique ornée de glycoprotéines d’entrée formant deux modules : un domaine externe de reconnaissance (Env) hautement variable et une nanomachine de fusion nettement plus conservée. Quelques substitutions dans Env, qui laissent intacte la fusion, peuvent suffire à changer de récepteur et à franchir la barrière d’espèce, comme l’a illustré le SARS-CoV-2. Chez les Flaviviridae, la phylogénie verticale de la RdRp contraste avec un remaniement horizontal des gènes d’enveloppe (prM/E versus E1/E2), dévoilant une évolution mosaïque mise en évidence par du séquençage de masse et des prédictions structurales fondées sur l’intelligence artificielle (IA). Réplication cytoplasmique rapide et faible fidélité accélèrent l’adaptation chez les hôtes immuno-naïfs ou immunodéprimés, ou lors d’infections subcliniques. Parallèlement, l’extension géographique des vecteurs (Aedes, Culex, tiques) multiplie les contacts hôte-virus. Ces constats appellent trois priorités : (i) instaurer une veille génomique en temps réel adossée à l’IA pour repérer rapidement domaines de liaison compatibles, sites de clivage polybasiques et réassortiments ; (ii) cibler en priorité, pour les vaccins ou antiviraux, la nanomachine de fusion et la RdRp, moins sujettes à la dérive que le domaine Env ; (iii) consolider les réseaux sentinelles clinico-vétérinaires et limiter les interfaces à risque (déforestation, marchés d’animaux vivants). En définitive, la structure – plus encore que la séquence – des glycoprotéines d’enveloppe détermine le potentiel d’émergence des virus à ARN enveloppés. Combiner métagénomique, IA et approche « One Health » est indispensable pour empêcher qu’un foyer local maîtrisable ne devienne la prochaine pandémie.
Un chien Bruno du Jura, âgé de 11,5 ans, est présenté en consultation pour un glaucome évolué de l’œil droit. L’examen échographique met en évidence une masse du corps ciliaire en région temporale supérieure. Après énucléation du globe et examen histopathologique, l’hypothèse diagnostique privilégiée est celle d’un adénome de l’épithélium ciliaire. Le diagnostic proposé et le choix du traitement sont discutés à la lumière d’une revue de la littérature.
Since the first cases of lumpy skin disease (LSD) were observed in France on 29 June 2025, the measures implemented to limit the spread of this disease have proven effective in the two departments of Savoie in the French Alps. However, subsequent outbreaks in other close (Ain, Rhône, Jura) or remote departments (Pyrénées Orientales), as well as in Catalonia (Spain), show that we were not immune to the illegal movement of infected animals, transported to disease-free areas. The increase in suspected cases of LSD that tested negative, even in disease free geographical areas far from confirmed outbreaks, led to the first observation in France of pseudo-lumpy skin disease, which is caused by a herpesvirus and has a benign course that would not have alerted farmers outside the context of LSD.
Over the past two decades, three exotic arboviruses transmitted by Culicoides have been introduced into Europe. They are primarily responsible for bluetongue (BTV), Schmallenberg disease (SBV), and epizootic haemorrhagic disease (EHDV), which were previously absent. While the origin of EHDV contamination in French cattle is known, as it was first prevalent in Spain, the same cannot be said for the various serotypes of BTV that have appeared in Europe since 2006, or for SBV. However, it is necessary to better understand the risks of importing these exotic vector-borne viruses, which could find a local vector in Europe, in order to more effectively control these emerging diseases. This research is of utmost importance given that Oropouche fever, also transmitted by Culicoides, reappeared in human populations in South America in 2024. Some cases of emergence are well documented, but others remain to be elucidated. It is important to confirm or refute the hypothesis of introduction through the flower trade in the Netherlands, given the successive epizootic waves observed since 2006, particularly for bluetongue.
Les zoonoses, maladies transmises entre animaux et humains, représentent aujourd’hui 75 % des maladies émergentes répertoriées chez l’humain. Les santés humaine, animale et des écosystèmes sont interconnectées, et regroupées sous le terme One Health. Le dérèglement climatique favorise l'apparition de nouveaux risques, à l’échelle du monde visible, mais également à l’échelle du microbiote. Le colloque transdisciplinaire HUMANIMAL, organisé par des scientifiques du campus d'Alfort et des musiciens du collectif aCROSS, a proposé d’explorer l'impact de ces changements sur le vivant et son état de santé. Issu d’un travail sous forme d’ateliers regroupant des scientifiques et des artistes, ce colloque a permis la présentation de partitions scientifiques originales sous forme de parenthèses musicales associées aux sessions scientifiques, visant à inciter et à dépasser l'hyperspécialisation des domaines. Les différents acteurs du campus de Maisons-Alfort (Anses, ENVA et ONF) ont contribué à cet événement avec onze partitions scientifiques, concept adapté des partitions graphiques et inspiré de la thématique One Health. Ces partitions devaient illustrer les parallèles pouvant exister entre le monde scientifique, le monde extérieur et la musique. Les thématiques des trompes, des rythmes ou des spirales ont par exemple été explorées : ce concept original et transdisciplinaire décloisonne les regards scientifiques, artistiques et patrimoniaux pour une meilleure sensibilisation aux enjeux de santé.