
Né dans l’Antiquité et transformé au Moyen Âge, le droit des gens prend un tournant décisif au XVI e siècle, lorsque les théologiens espagnols, confrontés à la conquête du continent américain, en font un socle du droit international. Pourtant, bien que leur influence sur ces théologiens soit reconnue, la contribution des juristes humanistes, rénovateurs de la science du droit, reste largement méconnue. Notre article vise à combler cette lacune en explorant la rénovation initiée par Guillaume Budé, le premier humaniste à commenter le Digeste. Reprenant les idées philosophiques de Cicéron, Budé identifie la raison humaine comme la source unique du droit et refonde la conception médiévale des deux droits des gens. Le juriste allemand Ulrich Zasius développera cette perspective sous un angle différent. Ainsi, leurs travaux ouvrent la voie à une réflexion philosophique renouvelée sur le droit des gens comme droit du genre humain.
Cet article se centre sur la manière dont la Relectio de indis (1539) de Francisco de Vitoria, et en particulier les titres de ius gentium avec lesquels il avait légitimé les conquêtes faites par les Espagnols pendant les premiers cinquante ans de présence ibérique au Nouveau Monde, ont été repris par des juristes et théologiens scolastiques aux frontières nord et sud de l’Amérique, plus précisément au Mexique et au Chili. Il montre comment les idées de Vitoria ont été utilisées pour justifier des guerres et des campagnes d’asservissement des populations autochtones, mais aussi critiquées, complétées par de nouveaux discours punitifs contre la rébellion et l’apostasie, et, surtout, adaptées aux besoins spécifiques des colons locaux.
L’orée du XVI e siècle est marquée en Europe par un profond bouleversement de la représentation de l’homme et du monde. Face aux remises en question de l’unité du genre humain, les savants forgent une nouvelle doctrine du droit des gens basée sur la thèse selon laquelle les hommes, bien que répartis en nations, ressortissent tous de la société civile du genre humain en tant que membres de l’humanité. Trois innovations concourent à la thématisation de la société civile du genre humain comme support du droit des gens, sur lesquelles nous reviendrons successivement : une approche juridique du genre humain, l’instauration d’un opérateur capable de dégager des règles valant pour l’ensemble des hommes et des nations, et une réinscription de la pluralité des nations dans un temps ouvert et une spatialité multiple, dont se dégagent les nouveaux thèmes de la paix et de la stabilité mondiales.
Cet article cherche à mesurer les tenants et aboutissants de la nouvelle définition du droit posée par Suárez, et en particulier sa volonté de faire du dominium une institution du droit des gens. Cette approche détermine la définition de cette notion dans l’oeuvre de Suárez par rapport à d’autres auteurs comme Thomas d’Aquin, Francisco de Vitoria et Domingo de Soto.
L’article contribue à l’approfondissement du débat sur l’idée de ius gentium dans la tradition juridique européenne entre le XVII e et le XVIII e siècles, en analysant la pensée de deux juristes allemands, à cet égard encore peu étudiés. Le premier est Heinrich von Cocceji (1644-1719), professeur de droit naturel à Heidelberg et Francfort (Oder). Il est l’auteur des traités Juris publici prudentia (1695) et Autonomia juris gentium (1720), ainsi que de nombreuses dissertations sur le ius gentium . Son ouvrage le plus célèbre est un vaste commentaire sur le De iure belli ac pacis de Grotius, le Grotius illustratus (1744-1752), achevé et publié par son fils Samuel. Samuel von Cocceji (1679-1755), surnommé « le grand chancelier de Frédéric II », fut l’idéologue des importantes réformes du souverain prussien éclairé, inspirées des principes du droit naturel, comme le Corpus iuris Fridericiani (1749-1751).
La première partie de notre contribution examine les facteurs de la première réception intellectuelle de Francisco de Vitoria et des « Divins de Salamanque » dans l’histoire des idées juridiques internationales à la fin du XIX e siècle. La deuxième partie explique les principaux facteurs à l’origine de la deuxième réception de Vitoria et de la consolidation découlant de la réputation internationale de Vitoria et des « classiques espagnols » en tant que pères fondateurs du droit international dans l’entre-deux-guerres. La troisième partie analyse les trois dimensions principales de la troisième réception de Vitoria à l’ère de la mondialisation de l’après-guerre froide parmi les juristes internationaux, y compris la dimension globale-constitutionnaliste, la dimension postcoloniale et la dimension historiographique, ainsi que leur pertinence dans le contexte du « tournant historique du droit international ». La conclusion considère la portée et le potentiel de recherche d’une historiographie vitorienne renouvelée pour l’étude de l’histoire du droit international.
Parce qu’elles sont fondamentalement interdisciplinaires, les études théâtrales, en se constituant, ont remis en cause les termes de l’opposition traditionnelle entre texte et contexte, notamment grâce à un décentrement du texte vers la représentation et à un intérêt accru pour l’espace concret du théâtre. Pourtant, si l’étude du public et du lieu, ainsi que l’analyse esthétique du texte et de la performance ne sont plus hiérarchisées dans les études théâtrales telles qu’elles sont aujourd’hui pratiquées, la place des spectateurs et l’écriture du spectacle sont maintenues plus ou moins séparées. Cet article vise à questionner cette séparation en réfléchissant aux bénéfices que l’on peut tirer de la notion de milieu appliquée à l’étude du théâtre. Une triple étude de cas, centrée sur Olympe de Gouges, Koltès et Mette Ingvartsen, choisis pour l’écart qu’il y a entre eux, conduit à la formulation de quelques propositions théoriques, linéaments d’une « écophysiologie dramaturgique ».
À partir d’un ensemble d’exemples pris dans les textes philosophiques de la première modernité, cet article étudie la manière dont la lecture de textes philosophiques convoque l’idée de contexte, et propose d’en distinguer trois usages pertinents pour la production d’un sens (le contexte comme système de textes, le contexte comme ensemble de données extra-textuelles, le contexte comme conscience réflexive d’un désir de lecture). Il s’agit d’une part de montrer comment s’articulent ces trois conceptions du contexte dans les pratiques de lecture, scolaire aussi bien que savante, et d’autre part de comprendre de quelle manière ces trois conceptions sont toujours susceptibles de prendre une forme dévoyée, produisant une clôture du sens du texte dont il s’agit de se prémunir, en défendant le principe d’un contexte choisi plutôt que subi.
Cet article analyse l’idée de contexte par rapport à l’histoire intellectuelle. La référence au contexte se révèle une évidence et une nécessité. Toute idée de contexte implique une relation et une référence à l’espace et au temps. S’interroger sur cette notion impose ainsi une perspective historique et une approche forcément interdisciplinaire. L’article illustre ces considérations à travers une réflexion sur le concept de représentation politique, qui impose une approche interdisciplinaire. L’exemple offert ambitionne d’apporter une nouvelle perspective par rapport aux courants qui ont marqué le rapport entre histoire et contexte, tels que l’ intellectual history britannique et la Begriffsgeschichte allemande. Il en ressort qu’une réflexion sur la représentation politique demande d’élargir la perspective d’espace et de temps, au-delà d’une conception holistique du contexte, ce qui rend possible de saisir la relation entre la pluralité des contextes au niveau de l’abstraction.
Nous partons du constat de la constante contextualisation des lectures de Machiavel. Nous abordons dans un premier temps, à titre d’illustrations, plusieurs débats historiques sur la présence du contexte dans l’histoire des usages des textes de Machiavel : anti-machiavélismes, lectures obliques et républicaines de Machiavel du XVI e au XIX e siècle, double focalisation de la lecture de Machiavel par Antonio Gramsci, approches contextualistes de Pocock et Skinner. Puis nous développons une approche philologique qui analyse le contexte à la lumière de la notion strictement machiavélienne de « qualité des temps » ( qualità dei tempi ). Cette approche, que nous nommons « philologie politique », étudie les différentes vies du texte pour comprendre comment et pourquoi il est né, ce qu’il apporte de nouveau et quels effets il a pu avoir dans l’histoire.
Cet article examine l’histoire de la spéculation à un moment très spécifique de l’histoire financière européenne. Il propose ainsi une contextualisation sous forme d’historicisation. Plus précisément, la présente contribution se penche concrètement sur l’usage de l’idée de spéculation en 1720, l’année du premier krach boursier international, et parvient à la conclusion que la spéculation n’a pas joué pour les contemporains le rôle que nous lui attribuons dans l’historiographie. L’article montre ainsi d’une part les effets qu’une historicisation conséquente peut avoir sur nos questions concernant une histoire de la spéculation ; il attire d’autre part l’attention sur l’intérêt d’une réflexion critique sur nos récits économiques.
L’économie politique allemande qui se forme dans les années 1790 avec la réception des thèses d’Adam Smith raisonne à partir de la notion de marché entendu comme un espace concret. La ville y a un statut particulier, notamment car elle est un foyer majeur de la division du travail et donc de la croissance économique. Mais son analyse se comprend à la lumière du contexte macro-économique et des évolutions structurelles qui affectent l’économie des États allemands dans la première moitié du XIX e siècle. C’est pourquoi les économistes allemands dénoncent les privilèges urbains, mais hésitent à préconiser l’abolition des corporations. Après 1815, la nouvelle carte politique de l’Allemagne, les réflexions sur l’unification économique allemande et les débuts de l’industrialisation conduisent la réflexion économique à souligner la place de la grande ville, tout en privilégiant l’échelle nationale sur l’échelle spécifiquement urbaine.
Notre travail d’historien des savoirs économiques des Lumières s’inscrit largement dans les perspectives ouvertes par J.-C. Perrot et les micro-historiens pour questionner les rapports entre les œuvres, leurs auteurs et les différents contextes dans lesquels ils se situent. Alors que l’école de Cambridge privilégie une approche linguistique du contexte, il nous paraît essentiel de s’interroger sur l’histoire matérielle des textes et la manière dont elle peut être articulée avec l’histoire des productions intellectuelles et celles de leurs auteurs. Enfin, nous défendons l’idée que la biographie intellectuelle offre à l’historien un nouvel éclairage sur la société dans laquelle se meut l’auteur. La production de textes, qui sont rétrospectivement considérés comme des objets de valeur purement littéraires ou savants, répond assez souvent à des logiques culturelles et sociales, un contexte dans lequel l’entreprise intellectuelle est enchâssée.
This article focuses on how Francisco Vitoria's Relectio de indis (1539) and, in particular, the titles of ius gentium with which he legitimised the conquests made by the Spaniards during the first fifty years of Iberian presence in the New World, were taken up by scholastic jurists and theologians in northern and southern America, particularly in Mexico and Chile. It shows how Vitoria's ideas were used to justify new wars and campaigns to enslave indigenous populations, but also criticized, complemented by new punitive discourses against rebellion and apostasy, and, above all, adapted to the particular needs of local settlers.
The development of early modern international law has often been credited to Protestant natural lawyers and early modern scholastics. Amidst efforts to resolve religious conflicts across Europe and address the legal standing of Indigenous peoples, ius gentium emerged with a distinct identity. While some Protestant theologians argued that ius gentium was inseparable from natural law in theological contexts, others viewed it as an intermediary between natural and positive law, or human law based on the common consent of nations. This essay examines these differing viewpoints through the writings of early modern Lutheran and Reformed theologians, especially in Germany and England. Despite theological criticisms of ius gentium, many theologians applied it pragmatically to address moral dilemmas and influence Christian ethics. The study of illicit moral behavior and matters of conscience was a crucial concern during this period, underscoring the importance of their contributions.
Born in Antiquity and transformed during the Middle Ages, the law of nations took a decisive turn in the 16th century, when Spanish theologians, confronted with the conquest of the American continent, established it as a cornerstone of international law. However, while their influence on these theologians is acknowledged, the contribution of legal humanists-renovators of legal science-remains largely unknown. Our article seeks to fill this gap by exploring the reform initiated by Guillaume Bude, the first humanist to comment on the Digest. Drawing on Cicero's philosophical ideas, Bude identified human reason as the sole source of law and redefined the medieval conception of the two laws of nations. German jurist Ulrich Zasius would later develop this perspective from a different angle. Thus, their work paved the way for a renewed philosophical reflection on the law of nations as a law of humanity.
The article contributes to deepening the debate on the concept of ius gentium in the European legal tradition between the 17th and 18th centuries by investi-gating the thought of two German jurists who are still little studied in this respect. The first is Heinrich Coccejus (1644-1719), professor of natural law in Heidelberg and later in Frankfurt-on-the-Oder. He is the author of various treatises and dissertations on the subject of ius gentium. His most famous work is an extensive commentary on Grotius' De iure belli ac pacis, entitled Grotius illustratus, completed and published in 1744-1752 by his son Samuel. Samuel von Cocceji (1679-1755), called << the great chancellor of Freder-ick II >>, was the ideologue of some important reforms of the Prussian enlightened ruler inspired by natural law principles, including the Corpus iuris Fridericiani (1749-1751).
The first part of our contribution examines the factors behind the first intellectual reception of Francisco de Vitoria and the "Divines of Salamanca" in the history of international legal ideas at the end of the nineteenth century. The second part explains the main factors behind the second reception of Vitoria and the subsequent consolidation of the international reputation of Vitoria and the "Spanish classics"asfoundingfathers of international law in the inter-war period. The third part analyses the three main dimensions of Vitoria's third reception in the globalized post-Cold War era among international lawyers including the global-constitutionalist dimension, the postcolonial dimension and the historiographical dimension and their relevance in the context of the `turn to the history of international law'. The conclusion considers the scope and research potential of a renewed Vitorian historiography for the study of the history of international law.
This article explores the implications of Suarez's new definition of law, and in particular his desire to make dominium an institution of the ius gentium. This approach determines the definition of this notion in Suarez's work in relation to other authors such as Thomas Aquinas, Francisco de Vitoria and Domingo de Soto.