
L’entretien qui suit s’inscrit dans le cadre des « thèmes récurrents » (running themes) traités par Cultures & Conflits sur le droit international et les libertés académiques. Il réunit deux universitaires – Nahed Samour et Aurélia Kalisky – membres d’un collectif appelé Palestinian and Jewish Academics (PJA), fondé en Allemagne en 2024 en réponse aux atteintes aux libertés académiques dans le contexte de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza. Il porte sur l’Allemagne, un pays qui s’est singularisé par l’ampleur de son soutien à Israël, les attaques contre les spécialistes du sujet et contre les étudiant et étudiantes engagées pour les droits humains en Israël/Palestine. Au-delà de son intérêt idiosyncratique, le cas allemand s’apparente à un miroir grossissant des tendances à l’œuvre en France et dans de nombreux autres pays. L’entretien est divisé en deux parties. La première présente l’analyse des personnes interviewées sur le soutien apporté par l’Allemagne à Israël depuis le 7 octobre 2023, et sur sa justification en termes de « responsabilité historique » et de Staatsräson (raison d’État). La seconde examine les atteintes aux libertés académiques en Allemagne, en particulier celles menées au nom de la lutte contre l’antisémitisme.
À partir d’une enquête portant sur l’analyse de dossiers socio-judiciaires de 62 mineurs français poursuivis pour des départs vers la Syrie ou des projets d’attentats, cet article propose une sociologie de l’engagement djihadiste attentive aux trajectoires concrètes de radicalisation. La richesse du matériau judiciaire (messages, échanges en ligne, écoutes téléphoniques, etc.), permet de saisir l’engagement « en train de se faire », dans ses hésitations, ses réversibilités et ses appropriations progressives. Le cadre théorique adopté rompt explicitement avec les approches qui traitent l’idéologie comme une force surplombante s’imposant mécaniquement aux individus. La recherche montre en effet que les discours ne produisent d’effets qu’à la condition de rencontrer des dispositions sociales préalablement constituées. Les jeunes étudiés proviennent majoritairement de familles populaires relativement stables, issues de l’immigration maghrébine, fortement investies dans la réussite scolaire mais insuffisamment armées pour accompagner les transformations des attentes scolaires dans le secondaire supérieur. Le décalage croissant entre les dispositions scolaires incorporées et les exigences plus abstraites et analytiques du lycée produit un rapport contrarié aux savoirs légitimes et favorise la recherche de connaissances alternatives dans des littératures religieuses de salut. L’enquête met alors en évidence le développement d’une « autodidaxie hérétique », c’est-à-dire de dispositions à l’étude retournées contre des savoirs légitimes, scolaires ou religieux. L’apprentissage de schèmes de pensée et d’analyse proposés par le djihadisme permet à la fois de contester les figures d’autorité – parents, enseignants, imams – et de revaloriser des trajectoires vécues comme disqualifiées. Ce processus s’opère au sein de petits groupes de pairs et grâce à l’intervention de « passeurs de sens » djihadistes, actifs en ligne ou à la marge des lieux de culte traditionnels, qui articulent productions idéologiques et expériences ordinaires. Les références doctrinales sont ainsi simplifiées, opérationnalisées et transformées en schèmes pratiques d’interprétation du monde social. L’article montre dès lors que l’engagement djihadiste relève moins d’un endoctrinement univoque que d’un travail progressif d’appropriation de savoirs hétérodoxes permettant à ces adolescents de redéfinir leur position symbolique. Mobilisée dans chaque domaine de leur existence, l’idéologie dorénavant les oblige, transformant leur espace des possibles, au point que le départ vers des zones de guerre ou l’implication dans des projets d’attaques potentiellement létales deviennent des options.
Traduction inédite d’un texte de Norbert Elias portant sur le conflit générationnel comme mode explicatif de la violence politique. Extraits de : Studien über die Deutschen. Machtkämpfe und Habitusentwicklung im 19. und 20. Jahrhundert, herausgegeben von Michael Schröter, Suhrkamp Verlag 1989/ 1992.
Dans les années 1830, la monarchie de Juillet se trouve confrontée à l’hostilité des légitimistes, partisans de la branche aînée des Bourbons. Après l’échec du soulèvement de 1832, ces derniers se tournent vers l’action par-delà les frontières et apportent leur soutien à l’insurrection carliste qui, de 1833 à 1840, voit les légitimistes espagnols, les carlistes, affronter le gouvernement libéral, allié du gouvernement français. Se pose alors aux autorités françaises le problème de la répression de cette solidarité transnationale des légitimistes en faveur des carlistes. Cette répression n’a en effet rien d’évident pour des raisons à la fois politiques, administratives et juridiques que l’article se propose d’explorer. Les conséquences de cette tentative de répression sur les logiques politiques, nationales et de construction de l’État dans la France du xixe siècle et sur la structuration des internationalismes politiques sont également au cœur de la réflexion.
Pourquoi en vient-on à opérer une surveillance de masse ? Cet article propose, à partir d’une étude de cas, de se démarquer de la tendance des travaux du champ des Surveillance Studies à ne montrer guère d’intérêt pour les raisons d’agir des surveillants, lesquelles passent le plus souvent au second plan au profit d’un certain déterminisme sociotechnique, du dévoilement des multiples biais qui affectent les opérations de classification et de triage ou des logiques bureaucratiques sous-jacentes. Sans rien retirer à l’intérêt de ces approches, il s’agit ici de mettre le mobile de la surveillance au cœur de la réflexion, avec l’intuition que l’essentiel est peut-être là. Et, à partir d’une enquête minutieuse, de montrer comment, bien avant l’ère digitale, en l’absence de toute innovation majeure, une surveillance massive a pu se déployer ; décrire par quel processus intellectuel de modestes officines de renseignement, qui n’ont a priori rien à voir avec un terrain domestique qui leur est interdit, se mettent à espionner leurs concitoyens ; montrer, de fait, comment la perception d’une menace intérieure commande une économie du soupçon et de la vigilance qui emmène ces militaires loin, très loin de leurs domaines d’intérêt immédiats, et jusqu’à l’auscultation des grandes masses.
Ce travail s’intéresse au soulèvement armé de février 1905, mené par des membres du Parti Union civique radicale, en tant qu’il est révélateur d’une gestion différentielle des illégalismes politiques en Argentine. Il s’organise en trois mouvements. Nous considérons d’abord la Révolution de 1905 comme un conflit entre pairs, inscrit dans la culture politique locale et étranger à toute prétention de bouleversement de l’ordre social. Dans un deuxième temps, nous montrons, à travers le traitement judiciaire différencié accordé aux civils et aux militaires qui ont participé à l’insurrection armée, la forclusion de ce mode d’action en raison des transformations de l’État et de l’armée. Enfin, nous analysons la récupération de cet épisode comme prétexte pour réprimer la protestation sociale. La réaction virulente contre ce dernier phénomène reflète d’une part, une inquiétude croissante pour l’anarchisme et les conflits sociaux et, de l’autre, leur pathologisation à partir des nouvelles doctrines criminologiques étayées par Lombroso et ses disciples.
L’existence de services de renseignement intérieur (domestic intelligence) en charge de lutter contre les velléités de subversion de l’ordre social et politique apparaît comme une évidence dans la plupart des États contemporains. La violence collective, le séparatisme ou les ingérences étrangères semblent constituer des menaces suffisamment sérieuses pour justifier cette activité. Pour autant, celle-ci ne devient véritablement un « métier » qu’à partir de la seconde moitié du xixe siècle, lorsque se constituent des services spécialisés dans la surveillance politique et que leur action s’autonomise de celle, plus générale, de la police urbaine. Mais cette différenciation n’est pas linéaire ni planifiée. Elle s’opère par à-coups au gré des transformations politiques de la période et reste contrainte par l’éclatement des forces de l’ordre. En revisitant les écrits des ministres de l’Intérieur, des préfets de police ou des responsables policiers, cet article entend donc poser quelques jalons de cette institutionnalisation chaotique en la reliant aux processus de politisation qui amènent à la formation de l’État parlementaire. Les modèles didactiques de jeu que développe Norbert Elias offrent ici un précieux renfort pour articuler la surveillance politique et la clôture plus ou moins grande de l’exercice du pouvoir politique. Aussi longtemps que l’accès à ce dernier est monopolisé par une élite définie par le rang et le sang (ce qu’Elias qualifie de « jeu à deux étages de type oligarchique »), nul besoin de service policier spécialisé. La connaissance intime des joueurs et du jeu – renforcée par quelques informateurs stratégiquement placés – suffit à anticiper les éventuels coups des uns et des autres. En revanche, dès lors que les « différences de forces » diminuent entre le premier et le second niveau (dans des configurations « de type de démocratisation simplifié »), il devient plus difficile de conserver une image globale du jeu et de sa prévisibilité. Les joueurs du niveau supérieur doivent donc faire preuve d’une « vigilance inépuisable » et déployer un « réseau serré de mesures » afin de maintenir leur position. La mobilisation d’une police politique constitue l’une de ces mesures. En France, son institutionnalisation apparaît ainsi paradoxalement comme une conséquence de l’extension du droit de suffrage et l’avènement d’un État parlementaire, qui tend à circonscrire la conflictualité sociale et politique dans le cadre des normes et des règles qu’il a définies.
Cet article s’intéresse aux controverses à propos de la « protection de l’État » en Suisse durant l’entre-deux-guerres, en prenant appui sur des propositions de droit pénal et les tensions que celles-ci impliquent avec certains principes d’un État libéral, démocratique et fédéral. À cette période, le processus d’ennemisation ciblant les acteurs politiques de gauche, toutes formations politiques ou syndicales confondues, réactualise un débat sur les infractions à caractère politique susceptibles d’être couvertes par le droit pénal. Combattus par référendum, deux projets de loi pénale visant à réprimer préventivement les modes d’action de la gauche sont néanmoins mis en échec sous l’effet de coalitions hétérogènes. Il est montré qu’en dépit du rejet aux urnes de ces projets de loi, les processus d’ennemisation produisent des effets durables dans le paysage politique helvétique.
Dans le cadre de notre rubrique sur la force symbolique transnationale du droit international et les situations de conflits, Cultures & Conflits a rencontré Luc Walleyn, spécialiste des droits humains et avocat pour les victimes de différents crimes qu’il a défendues tant en Belgique que devant la Cour pénale internationale. Il analyse l’implication de la Cour, ces dernières années au sujet de Gaza, en relation avec la Cour internationale de justice. Il explique les attentes des victimes au regard des pouvoirs et missions des cours et conclut sur la force à long terme de ces institutions malgré les tentatives de certains dirigeants de s’attaquer directement aux juges.
Les dernières années du régime de la Restauration en Espagne furent marquées par une intensification sans précédent de la violence syndicale et patronale, phénomène connu sous le nom de pistolerismo. Les troubles de cette période culminèrent avec le coup d’État de Primo de Rivera en septembre 1923. Cet article examine un aspect peu exploré du pistolerismo : sa dimension judiciaire. La magistrature participa volontiers à la répression des syndicats, bien que son action ait été entravée par d’importantes limitations d’ordre légal et matériel. Dès lors, l’axe répressif se déplaça vers des formes extralégales : polices privées, terrorisme antisyndical et états d’exception. Loin de s’opposer à cette évolution, la magistrature établit une division du travail répressif avec ces forces, contribuant ainsi à saper les bases fragiles du régime libéral et à favoriser l’émergence de tendances autoritaires ayant préparé le terrain à la dictature militaire.
La revue Cultures & Conflits propose à trois professeurs de droit spécialistes de droit international d’offrir leur éclairage sur l’avis rendu par la Cour internationale de justice le 19 juillet 2024 sur les « Conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d’Israël dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est » dans lequel il est affirmé que la présence continue d’Israël dans le Territoire palestinien occupé, incluant la Cisjordanie y compris Jérusalem-Est et la bande de Gaza, est illicite. Trois dimensions de l’avis sont évoquées respectivement par Julia Grignon, Olivier Corten et Anne Lagerwall : d’abord, la reconnaissance par la Cour de l’occupation par Israël des territoires palestiniens ; ensuite, l’affirmation d’une violation du jus contra bellum régissant le recours à la force dans les relations internationales ; enfin, les implications pour les États tiers d’une telle constatation par la Cour de la violation d’obligations internationales.
Ce forum comprend des réflexions provenant de perspectives couvrant le droit international des droits de l’homme, le droit international et la sociologie politique internationale pour analyser le pouvoir symbolique et « paradoxal » et les limites du droit international. Dans quelle mesure peut-il contraindre diverses voix – comme les acteurs étatiques, les juges ou les militants – à s’exprimer d’une certaine manière ? Quelle est sa capacité à régler les différends et à instaurer l’égalité, la justice et la paix, à constituer un filet de sécurité pour les victimes et à poser les conditions de la paix dans les relations internationales, comme l’expriment ses partisans ? Et enfin, peut-on qualifier la force symbolique du droit international d’« impérieuse », « contraignante » ou « coercitive » ? Comme le montre le débat sur cette dernière question entre William Schabas et Alain Pellet, annexé à cette tribune, les questions sémantiques liées aux traductions entre langues sont étroitement liées aux relations de pouvoir symboliques.
Les mandats d’arrêt émis contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant sont une première, même s’ils ne devraient pas être exécutés dans un avenir proche. La question de l’immunité se pose en raison de l’incohérence entre la jurisprudence de la Cour pénale internationale et celle de la Cour internationale de justice. C’est cette dernière qui fait soudain preuve d’un dynamisme sans précédent.
« C’est la zone ! » Voilà ce que l’on dit en français courant d’un endroit dont on veut souligner la marginalité ou le dénuement. L’expression trouve son origine au pied des anciennes fortifications de Paris, sur le tracé de l’actuel périphérique urbain où s’étendait la zone militaire. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, cette bande de terre initialement réservée à la défense de la ville a vu s’édifier des baraques, puis de véritables hameaux clandestins qui ont accueilli les plus pauvres et les plus marginalisés. Dans la culture populaire parisienne, « la Zone » est alors devenue synonyme de territoire des « classe dangereuses », marqué par la criminalité et les conflits avec la « bonne société ». Alors qu’il retrace son histoire, ce texte situe la Zone aux origines du leftspace français. Transposable à d’autres espaces que celui de la Zone, ce concept exprime l’abandon des marginalisés à leur propre sort et toutes les transgressions – de la norme ou des lois – dont les membres des groupes établis peuvent les accuser.
À partir d’une longue enquête de terrain menée en République centrafricaine, cet article propose d’explorer les ressorts et les logiques des violences identitaires contre la minorité musulmane à l’œuvre pendant le pic de la crise entre 2013 et 2014. Le cas centrafricain est singulier car les violences ciblant les populations musulmanes ne furent pas directement médiées et encadrées par des organisations politiques et se déployèrent en dehors d’un encadrement politique. Le ciblage des musulmans s’autonomisa et se fonda ainsi sur un cadrage identitaire « par le bas » construit à partir de représentations populaires ancrées qui justifiaient des violences indiscriminées. Cependant, ces dernières furent aussi encouragées par l’absence d’institutions politiques et le retrait de l’État qui autorisaient les actes opportunistes, invitant à reconnaître les logiques de situation qui caractérisent les violences dans de tels contextes de retrait étatique et d’absence d’autorités en mesure de les rationaliser.
Dans cet entretien réalisé par Niilo Kauppi, le sociologue David Swartz présente son ouvrage The Academic Trumpists (2025), consacré aux intellectuels américains soutenant Donald Trump. Il retrace l’origine de sa recherche, initiée après l’élection de 2016, et décrit un groupe d’universitaires souvent spécialisés en droit, histoire ou science politique et ayant réussi à compenser une reconnaissance scientifique relativement faible par des positions de pouvoir et de prestige dans des champs adjacents, notamment politique. Ces intellectuels rejettent la culture universitaire libérale et voient en Trump un instrument de démolition de l’establishment, sans pour autant adhérer à sa personnalité. Swartz montre leur proximité avec des think tanks conservateurs comme la Heritage Foundation ou le Claremont Institute.
Les évènements sportifs peuvent emporter avec eux des débordements aux conséquences dramatiques. Depuis les évènements du stade du Heysel, une prise de conscience à l’échelle européenne a impulsé un renforcement des procédures d’homologation, d’autorisation et de surveillance en droit interne. L’obligation de sécurité qui pèse sur les organisateurs d’évènements sportifs leur impose notamment d’adopter des dispositifs de surveillance et de sécurité à même de prévenir les troubles qui surviendraient à leur occasion ou, à défaut, de les endiguer. Ces contraintes peuvent par ailleurs être renforcées en raison de l’importance et du contexte politique et social mais aussi lorsqu’il s’agit d’un « grand évènement ». En parallèle, et en complément du durcissement du dispositif répressif dédié à la pénalisation des comportements violents lors d’évènements sportifs, la sécurité en dehors de l’enceinte sportive et de ses abords continue d’être assurée par les forces de sécurité intérieure qui ont bénéficié à ce titre d’un renforcement de leurs prérogatives et des outils et procédures de surveillance à leur disposition. La tenue des Jeux olympiques et paralympiques à Paris à l’été 2024 a permis au législateur français de franchir une nouvelle étape en autorisant à titre expérimental le recours à la vidéosurveillance algorithmique (VSA).
Les libertés académiques sont l’objet de menaces et d’atteintes dans de nombreux pays contemporains. Cet enjeu désormais global se réverbère dans les trajectoires des chercheurs, eux-mêmes de plus en plus fréquemment « globalisés ». L’auteur propose un récit personnel et circonstancié de sa prise de conscience de l’enjeu de la liberté scientifique, à l’intersection de plusieurs géographies scientifiques (l’Europe centrale, la France, le Maghreb en particulier) et de plusieurs espaces d’activités (académiques, militants et diplomatiques).