
Le sens commun disqualifie souvent les raisonnements financiers en ce qu’il les situerait systématiquement dans un horizon de court terme. La nouvelle régulation prudentielle du secteur assurantiel (Solvabilité II) contient un dispositif qui impose à la finance de ressembler à sa caricature. Alors que le modèle économique des assureurs les porte à adosser des engagements de long terme sur des placements eux aussi de long terme, Solvabilité II impose de calculer les exigences de capital à partir de l’estimation d’un risque de ruine à l’horizon d’un an. Ce raccourcissement brutal s’impose à tous les assureurs, y compris à ceux qui, jusque-là, ignoraient entièrement les injonctions tirées de la théorie financière. Classification JEL : G22, G28.
Ces considérations sont issues principalement de la tradition chrétienne, en vue d’un apport au débat collectif sur l’économie. Elles portent sur l’insertion de l’usage de l’argent dans le tissu des relations sociales, en questionnant le modèle implicite qui fait abstraction des liens réunissant les personnes et leurs valeurs. Le marché est un fait social, un instrument de confrontation de désirs ou de projets, qui ne prennent leur sens qu’insérés dans leur contexte humain. L’argent n’est ainsi fécond qu’associé au travail. Par ailleurs, l’avenir ne peut être résumé dans un prix, issu du marché ou non, contrairement à la notion de marché efficient. Dans la perspective du bien commun, le marché doit alors être organisé, afin de faciliter l’interaction des décisions, en les réinsérant dans le contexte humain auquel elles servent, par exemple dans son impact sur l’horizon temporel des entreprises. Classification JEL : A1, A13.
Le capitalisme financier, en tant que système, encourage-t-il les comportements contraires à l’éthique ? Ou bien certains individus travaillant dans le secteur bancaire et financier agissent-ils de manière non éthique, malgré les règles et les normes du système ? Cet article suggère que le capitalisme financier encourage et récompense systématiquement les comportements contraires à l’éthique. Certaines personnes au sein du système tentent de se comporter de manière éthique. Mais, ce faisant, elles renoncent à des gains importants. L’histoire ne cesse de le prouver encore et encore. La dérégulation, la complexité croissante des produits financiers et les conflits d’intérêts systémiques créent des incitations permanentes aux comportements opportunistes et frauduleux. Classification JEL : D23, G21.
Dans cet article, l’auteur examine les rapports entre régulation et engagements de nature épistémique. Il en interroge les conséquences pour la compréhension de la nature de la régulation. La dépendance des systèmes de régulation par rapport aux cadres conceptuels est abordée dans la perspective des attentes de justification. Classification JEL : D63, K2, M14.
L’État verse chaque année des milliards en aides aux particuliers et aux entreprises, afin de mobiliser des fonds privés en faveur des politiques publiques. Or, certains mécanismes d’aide généreux sont aujourd’hui dévoyés et parfois ciblés par des professionnels de la fraude, voire des organisations criminelles. Face à ces fraudes, l’incapacité des pouvoirs publics à endiguer le phénomène nourrit la suspicion, menaçant la survie même de ces politiques publiques. Les auteurs analysent les dérives de ces dernières années et proposent des pistes de solution à la lumière de leur expérience professionnelle. Classification JEL : D73, H26.
L’Afrique est de nouveau surendettée avec la Chine comme principal créancier bilatéral. Les engagements extérieurs vis-à-vis de Pékin sont probablement sous-estimés, en raison du caractère non consolidé des dettes publiques. La gouvernance des États a donc sa part de responsabilité, ainsi que des prêteurs privés qui ont ignoré les risques afférents à leurs opérations. Centrés sur des infrastructures économiques et sociales, les prêts accordés ont souffert d’un profil de rentabilité déconnecté du coût du financement. La Chine a contribué à nouer cette situation avec un comportement parfois préjudiciable à l’esprit d’un multilatéralisme qui est à l’agonie. Classification JEL : F21, F34, F35, F40.
Cet article examine le rôle de l’éthique épistémique dans la gouvernance des risques, en se référant plus particulièrement à la Banque centrale européenne (BCE). Il soutient que l’éthique épistémique joue un rôle essentiel, mais largement non explicité dans le cadre de bonne conduite et de bonne gouvernance de la BCE. Les exigences éthiques fondamentales qui y sont énoncées – notamment l’intégrité et la gestion des conflits d’intérêts – reposent implicitement sur des capacités épistémiques telles que le jugement éclairé, le raisonnement critique et l’imagination morale. En outre, il soutient que la conduite éthique d’une organisation requiert de bonnes pratiques épistémiques au niveau organisationnel, à savoir des politiques, des procédures et des normes qui structurent les flux d’informations et soutiennent un jugement éclairé. L’analyse situe l’éthique épistémique comme une composante à part entière de la gouvernance des risques. L’articulation d’idéaux épistémiques au sein du cadre de bonne conduite et de bonne gouvernance est de nature à renforcer la supervision éthique, à améliorer la légitimité institutionnelle et à promouvoir la confiance du public. Classification JEL : D81, D83, G28, G32.
Cet article analyse d’abord la transition d’un ordre mondial unipolaire dominé par les États-Unis vers une bipolarisation structurée par la rivalité sino-américaine, dans laquelle l’Union européenne apparaît principalement comme un vaste marché ouvert. Il examine ensuite un scénario de référence où ce duopole se maintient sans confrontation directe, tandis que l’UE demeure marginalisée faute de réformes suffisantes. Plusieurs scénarios alternatifs sont ensuite envisagés : une coexistence plus coopérative entre Washington et Pékin accompagnée de coalitions de puissances moyennes (scénario S1), ou, au contraire, un durcissement géopolitique et un recul des ambitions environnementales sous l’influence du courant trumpien (scénario S2). Le scénario S3 explore l’hypothèse d’un multilatéralisme renouvelé favorisant une croissance plus soutenable et des politiques environnementales renforcées. Enfin, le scénario S4 envisage les conséquences d’une crise financière majeure aux États-Unis, pouvant conduire soit à un avantage relatif de la Chine, soit à une profonde reconfiguration de l’ordre mondial. Classification JEL : F50, F51, F53, O57, P16.
Instaurées par la loi Sapin II (2016) et prévues aux articles 41-1-2 et 41-1-3 du Code de procédure pénale, les conventions judiciaires d’intérêt public (CJIP) offrent, à une personne morale mise en cause, la possibilité d’échapper à des poursuites pénales contre le paiement d’amendes, la mise en place de programmes de conformité et la réparation des préjudices. Si le dispositif élargi, en 2020-2024, aux délits de corruption, à la fraude fiscale, environnementaux et à la concurrence a démontré une certaine efficacité, il fait l’objet de critiques susceptibles de guider de futures réformes visant à accroître le rôle du juge, la participation des victimes, et, plus largement, à favoriser une harmonisation européenne. Classification JEL : K14, K42.
Les missions et les compétences du Comité d’éthique de la BCE (Banque centrale européenne) sont fixées par le Conseil des gouverneurs. Institué par la décision (UE) 2015/433, ce Comité d’éthique est chargé de veiller au respect des principes éthiques au sein de l’institution, tout en exerçant des responsabilités précisément définies par ce texte. Son rôle dépasse toutefois le simple contrôle des comportements individuels. Il participe également à l’élaboration et au renforcement du cadre déontologique de la BCE en contribuant à l’actualisation des règles de conduite et à l’amélioration de la transparence institutionnelle. Au fil des années, la BCE a renforcé la transparence et la visibilité des activités de son Comité d’éthique. Elle a également revu sa composition, afin de garantir son indépendance vis-à-vis du Conseil des gouverneurs et des autres instances décisionnelles de l’institution. Ces évolutions ont contribué à consolider la confiance du public et à renforcer la crédibilité de la BCE. Classification JEL : D73, E58, H83.
La crise financière de 2008 ne fut pas seulement une crise morale. Elle fut aussi, et peut-être d’abord, une crise épistémique. En révélant l’irresponsabilité intellectuelle des agences de notation et, plus largement, des acteurs de la finance, elle a montré qu’un système peut s’effondrer faute de produire, de transmettre et de respecter des informations solidement justifiées. C’est sur ce constat que s’est développée, dans le sillage de l’épistémologie des vertus, une éthique des vertus épistémiques appliquée aux affaires, inaugurée par Boudewijn de Bruin. Ce courant théorique propose de mettre au centre des pratiques marchandes des vertus comme l’humilité, le courage, la justice ou la générosité « épistémiques ». Mais il se heurte à plusieurs difficultés : flou conceptuel, faible pouvoir de guidage, difficulté de former les agents et poids des incitations structurelles à dévier des comportements vertueux. Le modèle NEVA tente d’y répondre en articulant fautes, vertus et responsabilités épistémiques dans un cadre opératoire. Classification JEL : B41, G01, M14.
Cet article analyse les fondements historiques et épistémologiques de l’équité assurantielle, à partir du débat qui opposa Jacob Bernoulli et Jean Le Rond d’Alembert au xviii e siècle à propos de la variolisation. Bernoulli défend une approche agrégée, annonçant une rationalité gouvernementale appuyée sur les régularités statistiques. D’Alembert critique, au contraire, l’application du calcul des probabilités à la décision individuelle, en soulignant l’irréductibilité de l’expérience subjective du risque. L’article montre comment cette opposition structure l’histoire de l’assurance, depuis les régimes solidaristes fondés sur la moyenne jusqu’à l’émergence d’une notion d’équité actuarielle qui vise asymptotiquement une « individualisation du risque ». En l’appliquant aux catastrophes climatiques contemporaines, il met en évidence un paradoxe : l’affinement croissant du calcul peut fragiliser la solidarité et conduire à l’inassurabilité, redonnant une actualité à la fois aux critiques de d’Alembert contre l’usage excessif des probabilités et aux injonctions de Bernoulli d’adopter le point de vue de l’intérêt général. Classification JEL : B12, B31, D63, G22, Z19.
Depuis une décennie, la France explore la possibilité d’affecter à des fins sociales les biens immobiliers issus de la criminalité. Inspirée par le modèle italien, cette dynamique a trouvé un ancrage juridique avec la loi du 8 avril 2021. Cet article analyse l’origine de ce dispositif, les évolutions du cadre juridique, et propose une étude critique de ses premières mises en œuvre. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur la symbolique de la réutilisation des avoirs criminels à des fins d’intérêt général. Classification JEL : H41, I38, K42.
La fiscalité internationale a longtemps été limitée à l’existence de conventions fiscales bilatérales partageant entre États les droits d’imposition et comprenant des règles de prix de transfert. Initialement conçu, il y a un siècle, pour une économie matérielle et physique, ce cadre a été fragilisé par la mondialisation, la financiarisation et la numérisation de l’économie, qui ont favorisé la concurrence fiscale et les stratégies d’optimisation. Depuis la crise de 2008, une « régulation fiscale de la mondialisation », portée par le G20 et l’OCDE, a permis des avancées majeures en matière de transparence, de lutte contre l’évasion et l’érosion des bases fiscales, ainsi que l’introduction d’un impôt minimum mondial. Dans un contexte de fragmentation géopolitique, la question de la survie de cette infrastructure de coopération fiscale se pose, notamment celle de l’impôt minimum mondial. L’accord récent accordant aux États-Unis un traitement spécifique illustre à la fois la résilience du système et ses asymétries, tout en soulignant le risque d’un retour à des approches unilatérales. Classification JEL : F23, F55, H25, H26, K34.
La réélection de Donald Trump marque une rupture dans l’ordre économique international. Cet article examine ce qui pourrait perdurer, ce qui doit changer et ce qui pourrait être reconstruit, après l’érosion d’un système fondé sur des règles et dont les États-Unis ont longtemps fourni l’ancrage. Il identifie trois « certitudes » durables : (1) l’affaiblissement irréversible des institutions de Bretton Woods, (2) la persistance de distorsions structurelles des échanges, alimentées par la domination manufacturière de la Chine et par un protectionnisme américain désormais enraciné, et (3) l’érosion des normes de gouvernance internationale. Dans ce contexte, un retour à un ordre prescriptif dirigé par les États-Unis paraît improbable. L’article esquisse, au contraire, les contours d’un cadre mondial moins prescriptif, fondé sur la préservation des biens publics mondiaux et la limitation des comportements ouvertement non coopératifs. Il analyse les implications pour le rôle futur du dollar et l’émergence possible d’un système monétaire plus multipolaire. Enfin, il évalue les options stratégiques de l’Europe, en soutenant qu’une plus grande autonomie économique, financière et technologique est indispensable pour façonner un nouvel ordre viable. Classification JEL : F02, F33.
La crise actuelle du multilatéralisme fragilise règles, institutions et forums économiques internationaux. Héritées de l’après-guerre, les institutions de Bretton Woods restent dominées par les pays fondateurs, et sont jugées ni représentatives ni légitimes par des pays émergents qui y sont sous-représentés. La prolifération et le chevauchement d’instances nuisent, en outre, à la lisibilité d’un système où le G7 est perçu pour ce qu’il est (un club de puissances occidentales), alors que le G20, à l’initiative lors de la crise financière de 2008, paraît en retrait, déstabilisé par l’émergence du groupe élargi des BRICS. Alors que recule aussi la coopération monétaire et financière, l’enjeu est d’inventer un multilatéralisme peut-être plus ciblé et flexible, apte à gérer interdépendances et biens publics mondiaux. Classification JEL : F33, F42, F53.
Tout comme l’intégration commerciale s’est développée, puis a atteint un plateau au cours des dernières décennies, il en va de même pour l’intégration financière. Comme les flux commerciaux, les flux financiers créent une interdépendance. À une époque marquée par la divergence et la fragmentation géopolitiques, cette interdépendance peut devenir source de malaise. Cependant, tout comme pour le commerce, les avantages et les moteurs de l’intégration financière sont tels que, à ce jour, il n’y a pas eu de signe de déglobalisation des flux de capitaux de portefeuille. Ce que nous pouvons constater, c’est une évolution des schémas d’allocation des capitaux là où la géopolitique joue un rôle croissant, mais encore mineur par rapport aux impératifs financiers. Classification JEL : F36, G11, G15.
Après avoir bénéficié, pendant plusieurs décennies, du « privilège exorbitant » leur permettant de financer sans contrainte majeure d’importants déficits courants et publics, les États-Unis font, aujourd’hui, l’expérience d’une érosion progressive de ce privilège. Cette érosion est due à la contestation croissante du rôle international du dollar et au rejet du système monétaire international actuel par l’Administration Trump. Elle interroge sur la capacité et la volonté des États-Unis à continuer d’imposer le dollar comme monnaie internationale. Après une première partie consacrée à l’analyse du « privilège exorbitant » du dollar au cours des décennies 2000 et 2010, l’article présente la réalité de son érosion récente, avant d’en dégager les implications potentielles pour les États-Unis et pour le reste du monde. Au terme de notre analyse, nous préconisons l’adoption d’un ordre monétaire international moins centré sur le dollar, offrant une diversité accrue d’actifs sûrs à l’échelle mondiale et impliquant un partage du « privilège exorbitant », jusqu’ici réservé aux États-Unis. Classification JEL : E42, F31, F33, F41.