
Par l’analyse sérielle de testaments majoritairement inédits, la présente contribution vise à étudier la place des cadettes et cadets au sein des familles nobles savoyardes. Dans l’économie générale du dossier, selon une double démarche, il s’agit de voir la part de visibilité des puînés dans ce type de sources particulières que constituent les testaments (en insistant sur les enjeux méthodologiques) puis de voir quels sont les rôles et fonctions qui leur sont assignés par les nobles testateurs. Les paradoxes sont grands car les cadets ne sont pas présentés comme tels (aucun ordre de naissance n’est mentionné), mais ils sont cités avec les autres membres de la fratrie, partageant selon diverses modalités les dispositions successorales. En cela, bien loin d’être oubliés, ils sont au cœur des enjeux de transmission et de perpétuation des lignages.
Au xvii e siècle, la population de la Suède et de la Finlande fut décimée par des conditions climatiques défavorables et un contexte de guerres répétées. L’effet sur les ménages fut tel qu’il devint difficile d’avoir pour héritier celui souhaité par les parents. À l’inverse, le xviii e siècle se révéla un siècle de paix relative marqué par de meilleures conditions climatiques. Tandis que les familles comptaient plus d’enfants atteignant l’âge adulte, le destin des non-héritiers devint un enjeu. Là où la terre cultivée pouvait être agrandie et donc les fermes divisées, ce fut fait, et diverses activités s’ajoutèrent à l’économie domestique. Le xviii e siècle vit aussi la mise en œuvre d’une nouvelle législation autorisant les fermiers à découper de nouvelles exploitations sur leur terre au bénéfice de leurs fils cadets et de leurs filles. Alors que tous les enfants disposaient d’un droit à une part de la propriété mobilière de leurs parents, le transfert de la terre aux aînés créait une situation d’inégalité. Le but de cette étude est d’analyser les statuts sociaux et le destin des enfants cadets des fermiers dans deux villages de la Finlande préindustrielle du xix e siècle. Les deux zones présentaient des profils géographique et économiques distincts et ont dès lors répondu différemment à ces défis tout en présentant des écarts entre les opportunités offertes à ces non-héritiers. En étudiant les familles et les parcours individuels, nous explorerons la situation des enfants cadets en rapport avec le mariage, leur devenir socio-économique et leur mobilité géographique.
Entre son ouverture en 1811 et sa fermeture le 1 er avril 1858, plus de 7 000 enfants ont été exposés dans le tour de l’hospice de Nîmes dont l’ouverture a fait doubler le nombre des abandons. La majorité des enfants exposés dans le tour sont porteurs d’une marque qui prend fréquemment la forme d’un billet, indiquant le prénom de l’enfant ou les circonstances qui ont poussé à son abandon; ou, moins souvent, d’un ou plusieurs objets. Si ces marques – billets comme objets – semblent souvent destinées à identifier l’enfant pour pouvoir le reprendre, les objets religieux servent également à mettre sous protection divine les enfants. Les recherches sur les marques des enfants trouvés ont souvent porté sur la description des billets et objets conservées. La conservation de l’ensemble des registres tenus pendant la période de fonctionnement du tour de l’hospice de Nîmes permet de mener une analyse plus quantitative pour étudier l’évolution de la proportion d’enfants déposés avec ou sans marque ainsi que le type de marques sur près d’un demi-siècle. Cette approche quantitative est associée à une analyse qualitative des marques conservées et de leur description dans les registres.
Jusqu’à la mi- xix e siècle, le comportement démographique de la population de Trizac présente les traits usuels des populations de type ancien (fortes natalité et mortalité, isostasie, etc.) et un fort taux d’émigration masculin, typique des zones de montagne. Les familles trizacoises sont reconstituées en complétant la méthode Henry usuelle en recourant aux informations issues des bases de données généalogiques. Le corpus des familles est élargi et enrichi, avec un taux de fermeture des fiches de famille de l’ordre de 95 % et une fiabilisation des résultats. Les pratiques de transmission intergénérationnelle conduisent à distinguer familles d’aînés et de cadets, avec un mariage retardé de 4 ans en moyenne et une moindre descendance chez les cadets (3,9 vs 5,9 enfants). Cette différenciation familiale est donc une clé de lecture imposée pour comprendre les comportements démographiques et analyser la population trizacoise. Les pratiques familiales imposent la cohabitation de l’héritier avec ses parents et l’exclusion des cadets. Les taux des diverses formes de familles saisies lors du premier recensement (1836) distinguent ménages complexes des aînés et ménages conjugaux des cadets. Les taux observés, sensibles au cycle de vie des familles, sont corrigés grâce à la reconstitution élargie des familles et l’on confirme la permanence de la norme sociale des ménages complexes dans les couples formés par les aînés. L’effet de cette différenciation socio-familiale sur la transition démographique à venir ou les migrations lointaines donnera lieu à une autre étude.
Au sein des familles cambodgiennes, les cadets disposent d’un statut ambivalent : ils sont à la fois soumis à leurs ascendants et à leurs collatéraux, mais aussi particulièrement choyés. Les années passant, leur positionnement change cependant : les témoignages d’histoire familiale rendent compte de ce moment de bascule dans la vie des cadets , lorsque les aînés deviennent dépendants de ceux qui auront la charge de leurs derniers jours, de leurs cérémonies funéraires et de la valorisation de leur patrimoine. L’âge n’est alors pas le seul critère à prendre en compte pour comprendre la hiérarchisation au sein d’une parenté : le statut généalogique évolue et se négocie, en particulier à l’occasion des décès, des mariages et des naissances. Il peut faire l’objet de conflits qui mettent notamment en scène les logiques de stratification sociale à l’échelle de toute la société khmère. Cet article décrit, grâce à l’étude de sources privées et d’archives, quand et comment, à la mesure de l’évolution des rapports d’âge, de fortune et de statut, les cadets succèdent à leurs aînés et recomposent ainsi les relations familiales et les hiérarchies sociales dans la société élitaire cambodgienne aux xix e et xx e siècles.
En France au xix e siècle, l’âge d’or du « catholicisme au féminin » entraîne une forte augmentation des entrées en religion de femmes, vocations qui suscitent parfois les réticences des parents. Cet article examine les liens entre la place de cadette et l’opposition des parents à la vocation des filles, à partir de deux hypothèses historiographiques contradictoires : la vie religieuse constituerait un débouché privilégié pour les cadets et cadettes, mais ces derniers (et tout particulièrement les filles) sont souvent assignés au soin des parents âgés, qui est incompatible avec l’entrée au couvent. Les archives des conflits familiaux pris en charge par la direction des Cultes, la justice, les diocèses ou les autorités vaticanes font ressortir la diversité des stratégies familiales forgées par les parents : le rang de naissance ne semble pas déterminant (sauf dans le cas particulier des filles uniques) alors que le genre l’est bien davantage. Les cadettes et leurs adelphes ne sont pas passifs dans ces conflits, qui dessinent leur marge de manœuvre au sein de la famille et éprouvent les liens de solidarité. Cet article montre enfin qu’à l’ordre de naissance et au sexe sont associés, par les parents, des rôles précis, mais aussi un sentiment d’attachement, ce qui rappelle qu’au xix e siècle, la famille est un espace de solidarité aussi bien économique qu’affective.
À partir de la Descriptio Mancipiorum Ecclesiae Massiliensis , liste ordonnée de certaines propriétés de l’Église de Marseille dans treize localités de l’actuelle région Provence-Alpes-Côte d’Azur, écrite à la demande de l’évêque Wadalde entre 813 et 814, l’article vise à montrer comment, dans ce contexte, l’‘opposition entre aîné-es et cadet·tes ne joue apparemment pas un rôle important dans l’organisation des familles et de l’‘exploitation agricole. La source ne distingue en aucune façon les premiers-nés, ni par les noms, ni dans la distribution du travail. Après une présentation synthétique de la structure du document et de la population énumérée, on montre que l’ Église et les familles ne manifestent pas de volonté de hiérarchiser les adelphies selon l’âge et la manière dont ces dernières semblent se structurer en fonction d’exigences pratiques (les contraintes du travail selon les différents types de ferme, le tribut à payer à l’ Église, etc.) plutôt qu’à partir d’éventuels modèles de primat des aîné-es sur les cadet·tes. En revanche, on observe q’ un certain primat des frères sur les sœurs se manifestait dans la Provence rurale du ix e siècle, indépendamment du statut de cadet·tes ou d’aîné-es.
Jusqu’aux années 1990, l’historiographie a placé l’émergence de la primogéniture au x e siècle. Par extension, on a longtemps considéré que les cadets étaient exclus du pouvoir à partir de cette période après des siècles de relative égalité avec leurs aînés. Ces modèles anciens ont été remis en cause et les travaux les plus récents invitent à reconsidérer la place des cadets en mettant l’accent sur la fluidité des pratiques. L’étude du lexique, malgré ses difficultés, montre que l’intérêt pour la hiérarchisation des fils (beaucoup plus que des filles) atteint son apogée à l’époque carolingienne. Les pratiques aristocratiques permettent de nuancer ce tableau : il semble qu’avant l’époque carolingienne, hors de la famille royale qui constitue une notable exception, le cadet ne soit pas dévalorisé. Au ix e siècle se développe un discours affirmant la primauté de l’aîné mais il reste cantonné aux sphères impériales. Au x e siècle, malgré la relégation des cadets royaux aux marges du pouvoir, ceux-ci gardent une forte légitimité et, plus bas dans l’échelle sociale, les phénomènes d’exclusion des cadets restent rares : on assiste plutôt à une renégociation du rôle de chacun dans le but de consolider l’ensemble de la famille.
Entre 1676 et 1678, les autorités policières de l’état papal d’Avignon tinrent avec précision un registre dédié à la surveillance des voyageurs arrivant dans les 35 auberges que comptait la ville. À la différence de la plupart des sources du même ordre, le document décrit les gens de toutes conditions sociales, ce qui permet d’observer les mobilités courtes vers la ville. Une banque de données comptant 121-83 enregistrements a été construite. Ainsi cet article traite-t-il des enjeux méthodologiques, des rythmes d’arrivée hebdomadaires et mensuels, et analyse-t-il la composition des groupes de voyageurs : parenté, domesticité, gens de métier, en considérant particulièrement les aspects de genre. L’étude du système d’hospitalité propose une approche de la sociologie de ces pratiques. La géographie de l’origine des voyageurs est enfin considérée et sera à comparer avec les méthodes classiques d’étude des bassins migratoires.
Cet article utilise un ensemble de données inédites détaillant les histoires reproductives de plus de 2 700 familles paysannes du district de Tarnopol dans la II e République polonaise des années 1930 pour examiner le lien entre fécondité et statut socio-économique avant et pendant la transition démographique. L’étude vise à remettre en question l’idée d’une uniformité prétransitoire parmi les agriculteurs et la perception d’un certain fatalisme en matière de fécondité, ainsi que la diffusion descendante sur l’échelle socioéconomique des pratiques de limitation de la descendance. L’analyse révèle des disparités significatives dans le nombre d’enfants nés vivants parmi les différents groupes socio-économiques, classés en fonction du niveau de propriété foncière de lagénération précédente. Les paysans aisés présentent des taux de fécondité sensiblement plus élevés par rapport à leurs homologues moins fortunés et sans terre, bien que tous les groupes affichent des modèles de « fécondité naturelle » en termes démographiques. Le groupe sans terre montre des comportements de fécondité particulièrement distincts, s’écartant des modèles typiques en termes de ratios, de progression des parités, de durée de la période reproductive et d’intervalles intergénésiques. En outre, l’étude réfute l’idée que les agriculteurs les plus aisés aient initié le déclin de la fécondité, car leur rythme de réduction de la fécondité ne diffère pas de manière significative de celui des petits agriculteurs dans la phase initiale de transition.
Cet article analyse les écrits personnels (journaux et autobiographies) tenus par de jeunes scriptrices issues de la haute-bourgeoisie et du patriciat romand. Les journaux rédigés au moment où elles contractent une alliance constituent des sources précieuses pour réfléchir à leur expérience de cette étape de la vie. Quant aux journaux qui se poursuivent au-delà du mariage ainsi qu’aux autobiographies, ils sont porteurs des premiers pas de ces nouvelles épouses dans le mariage. Vie conjugale, cohabitation, découverte du caractère de l’époux, questions pratiques liées à la vie à deux et à la tâche de maîtresse de maison sont autant de sujets sur lesquels la Genevoise Marie-Charlotte Boissier, née Lullin (1725-1750), la Bernoise Margaretha Henrietta Zeerleder, née von Wattenwyl (1773-1842) et la Vaudoise Sophie Huc-Mazelet née Monod (v. 1786-1848), parmi d’autres jeunes femmes, ont abondamment réfléchi dans leurs journaux. Ceux-ci révèlent leurs attentes, leurs marges de manœuvre ainsi que les mécanismes qu’elles ont mis en place pour rendre l’union harmonieuse et durable.