
Cet article interroge le déroulement des interviews de matinales dans le jeu politique et médiatique contemporain. Ces interviews répondent à un format et une « fonction » bien spécifiques : elles lancent l’actualité politique du jour, qui peut trouver une résonance sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter (X). Si elles semblent obéir aux codes médiatiques « classiques » du genre de l’interview, elles sont aussi plus que cela. Elles s’imposent en effet comme un format hybride commun à l’audiovisuel, faites d’un jeu de contraintes médiatiques, commandant tout autant aux journalistes qu’aux interviewés les interactions sur un plateau que les temporalités d’interaction, même si au sein de ces émissions demeurent quelques variations. L’étude présentée démontre tout l’intérêt d’un dialogue fructueux entre les sciences sociales et les sciences computationnelles. En s’appuyant sur des outils numériques dédiés, elle propose une analyse des interactions entre journalistes et élus en situation d’interview. Les thèmes abordés et les évènements sur le plateau sont croisés avec les propriétés sociales et politiques des acteurs. Le recours à une analyse fine et semi-automatisée des tours de parole permet d’affiner la compréhension des échanges dans la compétition politique qui ne se résument pas à une opposition entre jeux et enjeux.
Cet article analyse le difficile ajustement des organisations de plaidoyer installées aux logiques médiatiques des grandes plateformes numériques. Il prend pour cas d’étude Greenpeace France (GPF). À partir d’une enquête de terrain menée entre 2019 et 2022, combinant entretiens semi-directifs et analyse de données issues de trois plateformes (Facebook, Instagram et X), il met en lumière les difficultés d’ajustement de GPF à l’ère de la « politique plateforme ». Les résultats mettent en évidence une visibilité médiatique limitée sur les plateformes, en raison de pratiques de campagne héritées du système des médias de masse, peu compatibles avec les logiques de réactivité, de polarisation et d’effets de réseau propres aux plateformes numériques. L’étude montre que la culture organisationnelle de GPF, fondées sur l’expertise et le contrôle de l’image, freine cet ajustement. Elle interroge in fine la pertinence d’un maintien stratégique sur ces plateformes pour les organisations de plaidoyer dont les valeurs demeurent au cœur de leurs actions.
Si les effets des modèles économiques sur les formats médiatiques sont bien documentés concernant le journalisme traditionnel, leur influence sur la structuration des contenus d’actualité politique sur les plateformes audiovisuelles reste une question émergente. Parmi ces plateformes, YouTube est souvent appréhendé comme un espace d’innovation médiatique, mais il constitue également un prolongement et une reconfiguration des espaces traditionnels d’information politique. À partir d’une analyse par topic modeling d’un corpus de transcriptions de vidéos et d’une enquête qualitative menée auprès de 31 créateurs de contenus politiques, cet article analyse comment ces derniers arbitrent leurs choix éditoriaux à l’intersection des contraintes sociotechniques et économiques, entre les règles de la plateforme, les attentes des audiences et les impératifs découlant des modèles économiques choisis. Je montre notamment comment les enquêtés sont plus ou moins sensibles à ces contraintes en fonction des niveaux de professionnalisation et de leurs positionnements politiques.
Cet article propose d’étudier la mobilisation de programmes d’intelligence artificielle générative par le parti Reconquête, ses sympathisants, et plus largement par des militants de la mouvance identitaire. Dans un contexte où la plupart de ces logiciels (Midjourney, Dall-E, ChatGPT) sont qualifiés de « woke » par nos enquêtés, c’est-à-dire contrôlés par des ennemis politiques, nous verrons comment ils sont mobilisés et détournés pour produire des contenus militants. L’étude repose sur une ethnographie des sphères numériques identitaires menée d’octobre 2023 à août 2025 sur X, et articulée à un corpus composite (discours médiatiques de membres de Reconquête, supports officiels de communication du parti, posts militants, contenus visuels et musicaux générés par IA, entretiens).
TikTok s’est récemment imposé dans l’écosystème des réseaux sociaux, attirant de nombreux acteurs qui y partagent de l’information d’actualité et qui la commentent politiquement. À partir d’un corpus de 3 900 vidéos publiées par 84 comptes et de 798 824 commentaires, cet article interroge dans quelle mesure TikTok peut constituer un nouvel espace de discussion politique. Il est ainsi mis en évidence que l’existence de cet espace repose, d’une part, sur des acteurs à forte capacité de production, ceux issus des médias historiques, capables de mettre à l’agenda des sujets, mais que ce sont, d’autre part, les acteurs les plus fortement ancrés dans la culture numérique qui suscitent le plus de discussions. Afin d’étudier la teneur politique des échanges, un cas d’étude spécifique, au sujet de la question des violences routières, a été analysé et permet de rendre compte de dynamiques discursives différentes en fonction du type de vidéos commentées. Ces discussions sont marquées par des logiques de polarisation, de brutalisation et de haine, peu propices à l’émergence d’espaces d’échanges durables, conflictuels ou non.
De nouveaux producteurs d’information comme CerfiaFR, Mediavenir ou AlertesInfo, baptisés « médias hybrides », sont apparus sur le web dans les années 2020. Ces comptes couvrent l’actualité en publiant de nombreux « flashs » chaque jour sur le réseau social X, citant parfois des médias professionnels ou diffusant des vidéos trouvées en ligne. Dans un souci de traitement de l’actualité de la façon la plus immédiate et virale possible, ces acteurs diffusent des informations approximatives et contribuent à rendre l’actualité triviale, confondant information et divertissement. Par une méthode novatrice de détection automatique d’événements, nous parvenons à estimer l’importance de ces comptes dans la circulation des informations sur X. Nous montrons que les « médias hybrides » jouent aujourd’hui sur le réseau social un rôle de diffuseur d’information comparable à celui joué par d’autres médias traditionnels, comme BFM TV. L’article souligne ainsi les risques que ces « médias hybrides » font peser sur l’espace public et sur la qualité de l’information qui y est mise en circulation.
La proportion de rôles féminins à la télévision est sujette de débat et de revendications. Augmente-t-elle ? Cet article propose la plus vaste revue de littérature à ce jour, en s’appuyant sur une méta-analyse de quarante-huit publications sur la télévision états-unienne de 1951 à 2023. Il en ressort une très grande disparité de quantifications, y compris pour une même année de diffusion. Quels chiffres retenir ? Comment les comparer ? Par comparaison en France un monitoring institutionnel unique facilite les comparaisons dans le temps (2008-2021). S’interroger sur l’évolution des rôles féminins oblige en réalité à se pencher sur la diversité de méthodes d’échantillonnage et de contrôle de qualité, et la difficulté de qualifier les rôles principaux et récurrents. Ce sujet spécifique éclaire plus largement les moyens de procéder à un recensement des populations fictionnelles, en particulier dans les séries où préside le principe de non-équivalence des individus.
Les acteurs politiques et les institutions ont dû, en vue d’accroître la portée de leurs idées et causes, inscrire leurs discours dans les moules formels des supports de diffusion qui se sont succédés au fil du temps. Cette opération de mise en format est analysée sur la durée, en revisitant une partie des travaux consacrés à la médiation et à la médiatisation du politique. Trois grandes configurations historiques se dessinent ainsi depuis le XIX e siècle : une configuration d’interdépendance entre acteurs politiques et journalistes, marquée par l’autonomisation progressive de la presse et de ses formats ; une configuration de prise de contrôle des formats par les acteurs médiatiques, lorsque la télévision est le média dominant ; et, avec les plateformes, une configuration de soumission des acteurs politiques comme des médias traditionnels aux formats définis par les firmes du numérique. Une telle approche, en termes de mise en format du politique, éclaire ainsi les changements sociotechniques et socioéconomiques intervenus dans l’écosystème informationnel, ainsi que les contraintes qu’elles font peser sur les acteurs politiques et la démocratie.
Alors que des mouvements sociaux émergent en ligne pour lutter contre toutes formes de stigmatisation des corps et que, de façon concomitante, les plateformes numériques participent à la mise en visibilité de la grosseur, cet article s’intéresse aux contradictions et aux ambivalences de cette recomposition des regards sur les femmes qui se présentent comme des personnes grosses, et aux difficultés d’acceptation persistantes auxquelles elles se trouvent encore confrontées aujourd’hui. Il s’appuie à cet effet sur une méthodologie qualitative par entretiens, menés auprès de femmes qui s’identifient (ou se sont identifiées à un moment de leur vie) comme grosses et qui suivent des créateurs et créatrices de contenu en lien avec la grosseur dans des réseaux sociaux numériques. Il en ressort que si une culture participative se déploie effectivement en ligne, en contribuant notamment à une meilleure représentation de la grosseur et à la constitution d’un entre-soi protecteur et informé sur le sujet, les regards portés sur les corps gros féminins – y compris lorsqu’ils proviennent, parfois, des enquêtées elles-mêmes – peinent à s’affranchir de jugements de valeur et de classements sociaux fortement dépendants de ceux construits hors ligne.
Dans un contexte de durcissement des politiques migratoires et d’accès aux droits sociaux, cet article interroge la manière dont les personnes âgées immigrées composent avec l’injonction au numérique et la fermeture des guichets des principaux services publics. Il s’appuie sur une enquête ethnographique auprès d’associations œuvrant au côté de seniors immigrés en Île-de-France, complétée par des entretiens semi-directifs. Analysant le cas de l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA), nous montrons que le numérique et le renforcement des outils de contrôle agissent comme un filtre à l’inclusion dans l’espace national, où l’État exige des personnes immigrées qu’elles prouvent continuellement leur présence et leur loyauté – quasi exclusive – à la France, en fournissant un ensemble de preuves numériques. Ces personnes immigrées deviennent alors des e-migrés, à la fois éloignés de leurs droits sociaux et de leurs attaches hors de France. Ces transformations entraînent un éclatement du travail administratif nécessaire à l’obtention des droits entre une variété d’acteurs (administration, travailleurs sociaux, syndicats, proches, etc.) renforçant la dépendance des personnes âgées immigrées vis-à-vis de ces derniers. Prouver leur éligibilité aux droits sociaux devient alors un véritable travail, au sens d’un travail coûteux de familiarisation avec les outils numériques et d’administration de la preuve, qui se solde parfois même par un retour (momentané) à une activité professionnelle. Nous faisons l’hypothèse que ces évolutions constituent un pas de plus en direction des politiques du workfare.
Cet article analyse, dans une perspective transactionnelle, la manière dont des retraités ouest-africains installés en France ont maintenu leurs liens conjugaux et parentaux à distance pendant leur vie active. Fondé sur vingt-deux entretiens biographiques réalisés entre 2017 et 2022 et sur une analyse par portraits sociologiques, il montre que la continuité familiale ne tient pas seulement aux technologies numériques, mais à une grammaire d’ajustements situés. L’analyse met en évidence trois dimensions : les arrangements professionnels qui rendent possibles des absences temporaires, les scripts numériques et médiations familiales qui organisent la présence à distance, puis les flux d’argent et de biens qui règlent les obligations et les reconnaissances attendues. Le numérique apparaît ainsi comme un support de régulation de la distance, pris dans des contraintes de travail, de ressources, de genre et de mobilité.
Cet article issu d’une enquête ethnographique menée auprès de livreurs de repas à Paris interroge le rôle du téléphone portable dans le travail de ces hommes en situation de migration. Cet outil représente à la fois une opportunité de travail en les mettant en lien avec une plateforme de livraison de repas, l’organisation du travail par lequel ils sont maintenus dans la précarité et la production de l’absence par les échanges avec la famille restée au pays. Cet article cherche alors à comprendre comment l’organisation du travail produit des absences émotionnelles et institutionnelles par le maintien des livreurs dans une situation administrative et économique précaire et en les fixant dans le temps et l’espace. Ainsi, cet article interroge comment le travail de livreur agit comme une rétention des travailleurs dans le temps, l’espace et le statut.
Alors que l’usage des réseaux sociaux par les migrants fait l’objet de nombreuses études, peu de travaux se sont attardés sur la reconnexion numérique différée. C’est cette dimension qu’on entend explorer ici, en examinant comment les Juifs russophones de la dernière génération soviétique installés en France dans les années 1990 ont reconstruit tardivement leurs liens transnationaux via Facebook (FB). Les matériaux s’appuient sur une ethnographie numérique longitudinale (30 comptes FB principaux et 67 comptes liés) croisée avec 42 entretiens menés auprès de cette population et de leurs familles transnationales. Cette enquête analyse les processus sociotechniques de reconstruction identitaire diasporique : le basculement linguistique du français vers le russe sur FB, les pratiques de kinkeeping numérique assurées majoritairement par les femmes, et les engagements transnationaux liés aux conflits en Ukraine et en Israël. L’objectif est d’envisager cette reconnexion comme un processus singulier de recomposition communautaire en ligne, afin d’en saisir les mécanismes spécifiques, les dynamiques genrées de maintien des liens transnationaux et les conditions d’émergence d’une diaspora en ligne fragile, mais cohésive.
Le Darknet, réseau anonyme et crypté, dépasse aujourd’hui son image criminelle pour devenir un espace alternatif, favorisant la décentralisation. Ses utilisateurs exploitent des technologies comme TOR et la cryptomonnaie pour préserver leur anonymat. Cet espace soulève des enjeux sociotechniques, juridiques et éthiques majeurs. Cette recherche repose sur une approche qualitative combinant observation participante sur le forum Dread et observation non-participante sur des marchés noirs du Darknet. Des entretiens semi-directifs complètent l’analyse. En résultent que le Darknet, d’abord conçu comme un espace alternatif, reproduit paradoxalement des logiques de plateformisation et de régulation interne propres à l’internet et aux institutions qu’il combat. Ses marchés noirs révèlent une tension entre idéaux crypto-libertariens et mécanismes capitalistes. Cette étude interroge la viabilité d’un réseau alternatif réellement autonome, confronté aux défis de la gouvernance, du pouvoir et de la régulation.