
À partir de l’analyse du transfert de la science du langage en Colombie entre 1867 et 1911, ce texte étudie les processus de transfert transatlantiques entre l’Amérique Latine et l’Europe au xixe siècle. Dans la première partie, j’étudie le conflit idéologique entre libéraux et conservateurs dans lequel s’inscrivit la réception colombienne des savoirs linguistiques et philologiques. Ensuite, je me concentre sur le profil social et culturel des intellectuels qui impulsèrent ce transfert. La troisième partie se consacre à deux pratiques fondamentales dans le cadre de ce transfert : l’autodidactisme et la correspondance. Sur cette base je fini avec quelques considérations sur l’importance des transferts dans le contexte latinoaméricain et de leur analyse pour la recherche sur l’histoire des savoirs.
Cet article étudie la Revue des langues romanes entre 1870 et 1914, en mettant l’accent sur son rôle dans l’élaboration d’une linguistique française au-delà de Paris. Il analyse deux phases du développement de la revue : la consolidation initiale de la dialectologie occitane (1870–1890) et une période ultérieure de réorientation méthodologique (1890–1914). Une attention particulière est accordée aux comptes rendus, espaces privilégiés pour discuter, débattre et adapter les modèles scientifiques allemands. L’étude montre comment le savoir linguistique et les pratiques méthodologiques ont été activement produits, négociés et affinés hors du centre académique parisien.
En 1911 Fritz Graebner (1877-1934) publie son ouvrage fondamental Methode der Ethnologie. Il s’agit d’une étude systématique qui formalise pour la première fois une méthode cohérente des pratiques ethnologiques développées par l’école anthropologique de Berlin. Son but est de formaliser une méthode, qui soit la base d’une approche scientifique des études d’ethnologie. Dans son effort méthodologique de formalisation et de systématisation des cadres d’une discipline encore jeune, Graebner s’est tourné vers l’exemple d’une discipline plus ancienne, qui était déjà formalisée et institutionnalisée : la philologie classique.
Cet article examine les circulations transnationales des savoirs orientalistes durant les premières décennies du xixe siècle à travers la figure de l’érudit allemand Julius Klaproth (1783-1835). Il analyse son rôle dans les échanges intellectuels entre la France et la Russie, en mettant en lumière les multiples formes de médiation par lesquelles il a contribué à façonner la compréhension européenne des langues, des peuples, de la géographie et de l’histoire asiatiques. L’analyse montre comment l’adoption d’une perspective transnationale permet de mettre au jour des dimensions de la production, de la circulation et de la validation des savoirs souvent négligées par les récits fondés sur des cadres strictement institutionnels et nationaux. Ce faisant, l’étude entend restituer la richesse et la contingence propres à la pratique des études orientales au début du xixe siècle.
Le présent article étudie la genèse du concept de phonème à travers l’œuvre de Saussure, l’un des premiers théoriciens de cette notion et précurseur de la phonologie structurale. Dans l’intention de voir à quel point la conception saussurienne du phonème se rapproche ou s’écarte de sa conception moderne consacrée par le Cercle linguistique de Prague, il décompose sa définition en six éléments constitutifs et analyse comment chacun d’eux est abordé dans les écrits associés au nom du linguiste suisse. L’analyse fait apparaître qu’au-delà de la terminologie saussurienne ces six aspects du phonème — en particulier son caractère abstrait, discret, distinctif, variationnel, relationnel et compositionnel — sont traités d’une manière « visionnaire » et moderne, quoique sans la profondeur analytique et méthodologique des Pragois.
Willem A. Grootaers (Hè Dēngsōng 賀登崧, 1911–1999), missionnaire de la Congrégation du Cœur Immaculé de Marie ainsi que linguiste, a vécu en Chine pendant les dix années précédant la victoire communiste en 1949, après quoi il est passé au Japon, où il a demeuré pour le reste de sa carrière. Grootaers a fait d’importantes contributions à la géographie linguistique des deux pays, mais son influence sur le côté japonais (y compris sur la linguistique chinoise au Japon) a été bien plus grande que son influence sur les recherches dialectologiques en Chine. Le présent article examine les travaux de Grootaers sur la langue et la linguistique chinoises. Fondé principalement sur sa correspondance inédite conservée à l’archive KADOC à Louvain, l’article aborde notamment les premiers projets de recherche de Grootaers, qui sont restés inachevés.
Cette contribution analyse la notion de « civilisation » chez Antoine Meillet et le rôle central qu’elle joue dans sa hiérarchisation des langues européennes. À partir de son livre sur Les langues dans l’Europe nouvelle, il montre comment Meillet articule langue, mentalité et développement civilisationnel, en distinguant grandes et petites langues de civilisation. L’étude de la catégorie grammaticale du duel sert de fil conducteur pour comprendre sa conception téléologique du changement linguistique, conçu comme un passage du concret à l’abstrait. L’analyse met enfin en évidence les tensions que cette grille interprétative entretient avec les réalités politiques de l’après-Première Guerre mondiale, tout en identifiant les formes de sa reconfiguration et de sa postérité chez les élèves de Meillet et dans les projets linguistiques de l’UNESCO.
Le développement de la grammaire comparée indo-européenne à partir de la première moitié du xixe siècle a conduit à la création d’une terminologie linguistique spécifique fondée sur la langue allemande et non plus sur le latin comme cela avait été le cas auparavant. Les termes allemands ont été parfois conservés tels quels sans changement (ablaut), ailleurs calqués plus ou moins littéralement (Lautverschiebung → « mutation consonantique »), ailleurs enfin traduits par des équivalents de sens différent (Stoßton/Schleifton → « intonation rude/intonation douce ») dans les langues indo-européennes.
L’article analyse la classification des langues selon le linguiste polonais Jan Baudouin de Courtenay, resituée par rapport aux théories sur la classification linguistique à compter du xviiie siècle, en Europe et en Russie. Baudouin adopte d’abord la classification morphologique des frères Schlegel, en s’inspirant aussi d’August Schleicher (1821-1868) et des néo-grammairiens. L’étude des dialectes slovènes du Val Resia dans l’Italie du Nord lui révèle l’importance des contacts : toute langue est un mélange, toute classification ne peut donc être que relative, fluctuante. C’est une vision typiquement empédoclienne, valorisant le mouvement, la plasticité des phénomènes linguistiques, et qui illustre une fois de plus la rupture avec le courant historico-comparatiste.
L’Abbé Rousselot est unanimement reconnu comme le père fondateur de la phonétique expérimentale qu’il n’a cessé de défendre dans un milieu académique international largement hostile (Boë et Bonnot 2010). Son enseignement et ses méthodes d’analyse se sont diffusés au-delà des frontières grâce à ses nombreux élèves venant de différents pays, notamment Eduard Koschwitz et Giulio Panconcelli-Calzia. Ce dernier nous fournit des données quantitatives relatives à l’évolution de la phonétique expérimentale au cours des siècles (Panconcelli-Calzia 1940 et 1941). Une cartographie des laboratoires créés avant la seconde guerre mondiale, permet de faire ressortir le rôle de la France, puis de l’Allemagne qui devint à son tour un modèle et une référence incontournable dans le domaine (Pop 1956 ; Boë et Vilain 2010). Le Laboratoire créé par Agostino Gemelli à Milan (1921) est un exemple révélateur. En effet, après la mort prématurée de Rousselot l’influence et le rayonnement des laboratoires allemands ne cessèrent de s’accroître jusqu’au Colloque des Sciences phonétiques de Gand en 1938, à la veille des événements tragiques qui allaient changer le cours de l’histoire et la géographie de la recherche.
Cet article, qui fait suite à un article publié en 2014, propose d’étudier la manière dont le cadre théorique des Vrais Principes de la langue françoise de Gabriel Girard (1747) est récupéré et adapté par Johann Jakob Bodmer dans ses Grundsätze der deutschen Sprache (1768). Dans sa grammaire de l’allemand, Bodmer, qui entend « suivre les méthodes et les principes de l’Abbé Girard », procède en effet à certaines initiatives descriptives notables en proposant notamment une approche morphologique de certaines catégories grammaticales comme l’article et le verbe. Nous tâchons de montrer que si ces descriptions peuvent être en partie imputées à la spécificité de l’allemand, langue à morphologie forte, elles résultent aussi de la volonté d’articuler étroitement les plans morphosyntaxique et fonctionnel au sein d’un système descriptif cohérent et autonome.
Au xixe siècle, le savant prussien Julius Klaproth tenta de combiner des méthodes philologiques et géographiques pour développer une étude comparative des langues asiatiques, notamment dans son Asia Polyglotta (1823). En suivant son hypothèse d’une origine centre-asiatique des langues « indo-germaniques », cet article vise à comprendre simultanément ses méthodes singulières et les dynamiques croisées de la linguistique et de la géographie alors que ces disciplines se spécialisaient. Présentant la tentative de Klaproth de construire une approche holistique et spatialisée de la linguistique historique, il montre que la quête de la langue indoeuropéenne originelle (Ursprache) et de son foyer de diffusion (Urheimat) a pris la forme de cultures épistémiques méthodologiquement très diverses, fortement internationales et parfois conflictuelles, entre philologie, histoire et géographie humaine.
The article contrasts Roman Jakobson’s and Boris Yarkho’s approaches to evolutionary theories used to explain linguistic and literary development. Jakobson’s work, grounded in nomogenetic principles, linked language and organic life through metaphor, emphasizing the universal patterns of evolution in both domains. By contrast, Yarkho, a follower of Darwin and Mendel, treated literature metonymically—as a homological extension of life. Yarkho’s approach sought order on the large scale, as in population biology, relying on a comparative-statistical method, in which he anticipated Digital Humanities. Meanwhile, Jakobson’s approach, despite being based on scientifically outdated Nomogenesis, aligned with Schrödinger’s work in What Is Life?, which explored the regularities of living systems. Schrödinger’s predictions about the molecular basis of life, including the aperiodic crystal structure, foreshadowed the discovery of DNA’s double-helix structure, a breakthrough that Jakobson celebrated as a confirmation of his biological metaphors for language.
A global linguistic survey project was launched at the International Congress of Linguists held in The Hague in 1928. This project sparked a wide-ranging debate within the community of linguists on the methods to be used for the survey and the use of sound recordings. The aim of this article is to shed light on the issues at stake in this little-known debate and to analyse the positions taken by several linguists of the time: Antoine Meillet, Franz Boas, Marcel Cohen and Leo Spitzer. Their ideas on the use of sound recordings, expressed during this debate, reveal the divisions that ran through the field of linguistics between the two world wars.
This article reassesses the French moment of structuralism by situating it within the transnational networks of Russian émigré intellectuals in Prague and Paris. Against the canonical historiography, which interprets the generalization of structural sciences as a fleeting and antagonistic intrusion into French philosophy of the 1950s, we argue that both traditions share a common grounding in a philosophical anthropology reformulated in the Russian émigré milieu. In Prague, the Linguistic Circle appears less as a mere site of disciplinary formalization than as a dialogical hub where phonology and various philosophical discourses confronted one another over the possible foundations of the human sciences. In Paris, intellectual networks centered around figures such as Kojève, Chestov, Koyré, and Levinas transmitted and reshaped German philosophy by articulating it with Dostoevsky and the Russian tradition, thereby preparing—within phenomenology, personalism, and French epistemology—an anthropological framework already attentive to the tension between subjectivity and its forms of knowledge. Structuralism thus emerges not as an external irruption, but as a polarization—again largely nourished by Russian émigrés—within a broader European anthropological-philosophical continuum.