
Cet article réunit les visions contrastées de deux ambassadeurs : René Avvocato insiste sur la diplomatie comme métier, vecteur de crédibilité pour l’État et gage de prévisibilité pour la carrière des agents ; Florence Robine voit dans la diversification du corps une réponse à l’évolution de la conception même de la diplomatie au cœur de systèmes toujours plus complexes.
Alors que l’interdépendance et la globalisation des problèmes auxquels est confrontée la communauté internationale ne cessent de s’accroître, le travail diplomatique se révèle de plus en plus nécessaire, et d’abord dans la gestion des crises. L’article analyse cependant les raisons pour lesquelles la diplomatie n’a pas suffi à empêcher les dérèglements du monde et donne l’exemple de la France et de sa diplomatie pour montrer qu’une action déterminée reste possible. S’y dessine aussi l’une des raisons d’être de l’Union européenne, en alliance avec d’autres puissances : redéfinir un nouveau système de coopération internationale.
La crise du multilatéralisme n’implique pas sa disparition, mais la remise en cause de son ambition universaliste. Si les pratiques multilatérales demeurent omniprésentes, elles sont plus que jamais affectées par les rivalités de puissance, qui entretiennent le désir de protection et la défiance. Les recompositions du multilatéralisme procèdent, plus globalement, d’un changement de structure dans le système international. Un universalisme prescriptif laisse place à un pluralisme normatif, une guerre des récits qui entretient un climat international belligène.
L’instrumentalisation du droit international par les États n’est pas un phénomène nouveau, elle résulte de la nature essentiellement intersubjective de l’ordre juridique international. Entre convergence fonctionnelle et ignorance délibérée des normes, cet article souligne toutefois une tendance à la mobilisation de la Cour internationale de justice en cas de violations graves de normes impératives. Malgré les violations et les rapports de force, le droit international reste un cadre indispensable dont les États ne peuvent se passer pour formaliser leurs intérêts.
Ukraine, Gaza, Iran : les événements internationaux qui, depuis 2022, semblent prendre de court les diplomaties occidentales offrent l’occasion de réfléchir à la relation entretenue par la diplomatie avec ce que Francis Wolff nomme la « dynamique des événements ». Remettant en cause l’approche dichotomique entre « vieille » et « nouvelle » diplomatie, cet article se propose d’éclairer l’évolution des pratiques diplomatiques à l’aune des théories relatives à l’accélération de l’histoire. L’organisation du temps de travail comme les missions traditionnelles – la protection, l’information et la négociation – ont en effet été marquées sur plus de deux siècles par l’expérience de l’accélération.
En reprenant la distinction de Raymond Aron entre force et puissance, cet article montre que la France conserve les forces d’une grande puissance diplomatique, mais que sa capacité à les convertir en résultats effectifs est plus incertaine. Et si la France n’a pas cessé d’être une puissance diplomatique, elle a cessé de l’être partout et de la même manière. L’enjeu n’est donc pas celui du déclin, mais celui du rendement : adapter les ambitions aux moyens et concentrer l’effort sur les domaines où l’avantage comparatif français reste le plus net.
Les diplomates sont incontestablement mis sous pression par les nouveaux codes de communication et la saturation du champ informationnel. Les nécessités de la communication institutionnelle et politique persistent, mais s’y ajoute le besoin de mieux structurer une communication stratégique en contexte de lutte informationnelle. Ces changements invitent les diplomaties à développer de nouvelles pratiques pour occuper l’espace, être ancrées dans leur société et ne pas subir la brutalisation des relations internationales.
La diplomatie de l’Union européenne repose sur une double logique : supranationale pour le commerce et intergouvernementale pour les questions stratégiques, ce qui limite son unité. Elle s’est historiquement développée autour du libre-échange et du soft power , domaine où elle est particulièrement influente. Toutefois, son action diplomatico-stratégique reste contrainte par l’unanimité des États membres et un manque de ressources militaires. L’Union européenne joue aussi un rôle important dans la stabilisation de sa périphérie via l’élargissement et la politique de voisinage, désormais marqués par des enjeux géopolitiques. Ainsi, la diplomatie européenne complète celle des États membres, mais dépend largement de leurs intérêts et de leur volonté de coopération.
Pour donner du sens à une période perçue comme un basculement, le réflexe est de chercher des ancrages historiques à travers des analogies, des séquences et des tendances. L’ancrage privilégié ici est le tournant des années 1980-1990, marqué notamment par la fin de la guerre froide. D’une part, les dynamiques menant à un monde aux régimes politiques plus démocratiques, aux économies plus intégrées, mieux géré par une gouvernance globale, et plutôt pacifié, semblent s’essouffler, voire régresser. D’autre part s’était esquissé avant 1989 un monde différent de combat contre les « voyous » et les terroristes, d’affirmations identitaires et de redistribution de la puissance. Or la plupart des « hommes forts » qui façonnent aujourd’hui les relations internationales ont commencé leur carrière politique à cette époque. Eux-mêmes ont conscience de grandes transformations ; leur disparition marquera certainement un changement d’ère.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le monde géopolitique accuse un repli, relatif et guère nouveau à l’échelle des « temps longs » braudéliens, de la pratique diplomatique et de la quête du compromis au profit d’une brutalisation des pratiques et d’un recours à la violence militaire. Dans ce schéma général, le Moyen-Orient apparaît comme une zone paradigmatique, avec son instrumentalisation politique fréquente du religieux, la priorité clanique et/ou ethno-confessionnelle de quantité de régimes au détriment de l’intérêt collectif de type national, ou encore la confrontation autour des hydrocarbures extraits d’une géographie déchirée. Néanmoins, rien n’indique que cette conjonction de facteurs défavorables deviendra structurelle, et plusieurs motifs d’optimisme peuvent raisonnablement se dégager.
La clé de voûte du système de sécurité collective, l’Organisation des Nations unies, paraît sur le point de s’effondrer en raison des blocages du Conseil de sécurité devant des conflits majeurs, de la subversion des principes de la Charte par certains de ses membres et de la perte de confiance dans les Nations unies comme dans le jus contra bellum . Indispensable et ne pouvant se limiter à l’élargissement du Conseil de sécurité, la réforme semble condamnée d’avance par le veto des membres permanents et les rivalités entre États. Or le statu quo institutionnel n’est ni viable ni raisonnable dans un contexte de montée de l’autoritarisme et de l’impérialisme. Des propositions s’efforcent d’ouvrir la voie, étroite et périlleuse, de la réforme.
Offrir un repas. Organiser un concert. Accueillir une épreuve sportive. Au premier abord, ces différentes actions semblent plus concerner l’influence d’un État, voire son prestige, que sa diplomatie. Or elles en relèvent pleinement. L’objectif de cet article consiste à examiner quelques-uns de ces moyens, lesquels servent à nourrir la relation entre gouvernements mais aussi à transformer des situations conflictuelles et à combler des vides diplomatiques.
Acteurs politiques de premier plan pour la défense des agriculteurs dans la première moitié xx e siècle, les partis agrariens d’Europe centrale-orientale et scandinave ont dû faire face à des transformations sociétales importantes. Ceux qui ont survécu ont tenté de pallier la disparition de leur électorat par une reconversion idéologique qui a été source d’errances. Dans le même temps, en Europe occidentale, les thématiques agrariennes, autrefois portées par les syndicats agricoles plus que par des formations politiques, ont été récupérées par les partis de droite radicale.
L’analyse menée à partir d’un vaste corpus de données statistiques depuis 1852 montre que la spatialisation de l’organisation du travail dans les exploitations agricoles en France métropolitaine varie en fonction des modalités de cette organisation. Le travail familial, qui était la norme, a très nettement reculé au profit du travail salarié et d’autres pratiques, de délégation ou d’externalisation. Cette géographie contrastée du travail révèle différentes combinaisons entre six familles de faire et de faire-faire.
Le rôle du secteur agricole dans la construction de l’Europe n’est plus à démontrer. Toutefois, les relations entre les agriculteurs et l’Europe communautaire sont passées d’une adhésion franche et massive jusqu’en 1992, du fait des soutiens établis pour accroître la production agricole, à une défiance envers les institutions de l’Union européenne. L’orientation de la politique agricole commune vers davantage d’exigences environnementales, l’intensification de la concurrence, la signature d’accords de libre-échange, ont déformé la vision que les agriculteurs avaient de l’Europe.
Pour assurer notre sécurité alimentaire, les politiques agricoles française et européenne ont favorisé le développement d’une agriculture de plus en plus motomécanisée et spécialisée, ayant fortement recours aux engrais de synthèse et aux produits pesticides. Cette agriculture, souvent dénoncée pour ses conséquences environnementales, n’est plus vraiment rentable de nos jours. Il existe fort heureusement des techniques alternatives plus « durables », mais politiquement difficiles à mettre en œuvre.
La figure du « paysan », largement construite et entretenue depuis le Moyen Âge par les élites politiques et culturelles, renvoie à un ensemble de valeurs positives qui ne correspondent pas aux réalités économiques et sociales du travail agricole. Malgré la chute du nombre d’exploitants agricoles, le « paysan » demeure un symbole central de l’identité française, récupéré par des acteurs très divers et par les producteurs agricoles eux-mêmes. Cette représentation homogénéisante occulte cependant les rapports de domination, les inégalités de classe, de genre ou de statut au sein de l’agriculture. À l’instar d’analyses critiques comme celle d’Henry Bernstein, le texte interroge ainsi la pertinence analytique du terme « paysan », qui tend davantage à brouiller qu’à éclairer les réalités contemporaines du monde agricole.
Le mythe de l’unité paysanne longtemps véhiculé par les organisations syndicales agricoles dominantes ( fnsea et ja ) occulte la diversité des réalités économiques, politiques et sociales rassemblées sous une même catégorie socioprofessionnelle, celle des agriculteurs. Sur huit décennies, l’hétérogénéité de ce groupe professionnel a été incarnée par diverses organisations syndicales qui se font concurrence pour représenter et défendre ses intérêts. Cet article propose de revenir sur ces dynamiques de structuration de l’espace de la représentation agricole.
L’agriculture contribue fortement au changement climatique, à la perte de biodiversité et aux pollutions, tout en en subissant les conséquences. En réponse à ce constat, les scénarios prospectifs abordent le système alimentaire dans son ensemble, en partant d’une alimentation saine et durable. Des politiques publiques cohérentes et des alliances territoriales sont indispensables pour généraliser des modes de production agroécologiques qui peuvent prendre diverses formes. Cette transition exige un changement de paradigme mobilisant tous les acteurs pour préserver la santé humaine et celle des écosystèmes.
La puissance agroalimentaire de la France est à la croisée des chemins. Si la « désagricolisation » n’est pas une fatalité, le redressement productif ne se fera toutefois pas à coups de slogans et de vœux pieux. Il n’y aura pas de souveraineté alimentaire sans agriculteurs, sans adaptation à la demande alimentaire nationale et mondiale, sans adaptation au changement climatique et sans respect de l’environnement.