
Dans les textes qui accompagnent ou qui retracent l’introduction en Europe de l’inoculation de la petite vérole, différents acteurs apparaissent: l’opérateur, les familles en attente, les sujets protégés. La plupart sont nommés; tous ont des traits qui les singularisent. Cependant aucun de ces textes ne mentionne celui ou celle sur qui aura été prélevé le pus variolique nécessaire. L’objet de cette étude est de chercher quel fut cet absent, ou quel il put être, avant de chercher les raisons pour lesquelles il fut retiré des récits et des témoignages. Après avoir rappelé les différents modes d’acquisition de ce pus, et après avoir souligné l’anonymat dont était régulièrement marquée la personne du donneur, l’étude recensera quelques cas index où apparaissent des noms et des visages. Ce parcours dans les textes permettra de mettre à jour deux facteurs, l’un politique et l’autre administratif, qui peuvent rendre compte de cette absence: le corps n’a pas d’existence politique clairement établie (il est un «commun»); l’inoculation, contrairement à ce que sera la vaccination, reste une relation de gré à gré, de particulier à particulier, sans strict contrôle tiers par des institutions. En élidant le donneur, l’inoculation admet la division des corps naturels, entités discrètes, comme lieux d’application de mesures sanitaires, d’entreprises marchandes, de transactions de gré à gré, mais aussi comme lieux d’exercice du pouvoir politique. Avec le cas index de l’inoculation du monarque, le corps politique de la personne du Roi devient le lieu de la réunion des corps naturels au terme de laquelle les corps naturels deviennent le seul et unique corps politique. L’inoculation apparait, pour ce qui est de la France, comme un geste sanitaire qui produit des effets politiques.
Pour accompagner le développement, la diffusion et l’enseignement de nouvelles géométries non algébrisées à partir de la fin du xviii e siècle, une grande variété de reliefs géométriques est mise au point jusque dans les années 1920: solides, figures développées, maquettes, plans reliefs, modèles en métal, bois, plâtre, gypse, etc. Principalement tournés vers l’enseignement supérieur, ces dispositifs ont fait l’objet d’enquêtes historiques qui pointent toutes les difficultés relatives au faible nombre de sources écrites, accompagnant la circulation et l’utilisation concrète du matériel pédagogique mathématique, notamment aux étages inférieurs de l’instruction. Cet article propose ainsi une étude de quelques dispositifs pour l’enseignement non supérieur de la géométrie descriptive, mis au point en France dans un grand second xix e siècle, par le prisme de sources encore inexploitées: les brevets d’invention, conservés à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). Sources inscrites dans une certaine économie de marché, les brevets d’invention s’ajustent particulièrement bien à la scansion des réformes de l’enseignement caractéristiques de cette période, et au développement d’une culture différenciée de l’instruction mathématique (secondaire classique, secondaire spécial, écoles primaires supérieures et enseignement technique).
La première observation d’infusoires appariés a été faite par Antony Van Leeuwenhoeck en 1695, et répétée en 1765 par Heinrich August Wrisberg, mais la découverte par Abraham Trembley et Horace-Bénédict de Saussure de la reproduction par scission des protozoaires a conduit à la critique de ces premières observations de conjugaison, les considérant comme des étapes terminales du processus de division. Otto Frederik Müller, dans son premier ouvrage sur les infusoires (1773), s’est fait l’interprète de cette critique, tandis que dans son second (1786) il doit se rendre à l’évidence des faits (sans toutefois réhabiliter ses précurseurs) et admettre que les deux processus – division et conjugaison – font tous deux partie de la biologie des protozoaires.
L’année 2023 commémora les 80 ans de la soutenance en 1943 de la thèse de doctorat en médecine de Georges Canguilhem: Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique . L’année 2026 se doit d’également célébrer les 60 ans de sa réédition (augmentée) en 1966 aux Presses universitaires de France sous l’intitulé Le Normal et le pathologique , décision majeure dans l’histoire de sa réception en France et au-delà. Revenir 60 ans après sur l’histoire éditoriale du «plus célèbre» des ouvrages de Canguilhem nous fait également découvrir un «visage» moins étudié de son auteur: celui du directeur, aux Presses universitaires de France, de la collection «Galien» dans laquelle sa thèse fut rééditée en 1966.
Nicolas Malebranche developed an original theory of vision, drawing on sophisticated optical considerations to defend the seemingly outlandish metaphysical thesis that external bodies are never perceived directly in the world but only through their ideas depicted in an "intelligible extension." This famous doctrine of "vision in God" establishes an important distinction between seeing and looking: looking means directing one's eyes towards a material object, while seeing is a spiritual activity whereby the mind, affected by sensations, perceives an intelligible version of the object in God. Two important series of "optico-philosophical" arguments are employed to defend this thesis. The first involves a critique of sensory realism, developed mainly in book I of De la recherche de la v & eacute;rit & eacute;, where Malebranche shows in particular that colours and lights are neither intrinsic properties of bodies, nor even adequate signs of their physical properties. The second series of arguments focuses on the tacit inferences at work in the perception of the spatial properties of objects. Initially considered to be judgements actually made by the human mind, that have become habitual, these "natural judgements" are ultimately characterised as "composite sensations," produced by God according to general laws, and involving reasoning that only God is capable of. Although centred on divine intervention, this approach, inspired by the Cartesian treatment of "natural geometry," anticipates modern cognitive models in which pre-formed brain mechanisms process visual information.
Dès les premières publications de son calcul différentiel et intégral, Leibniz explique que le principe essentiel pour étudier une courbe est de la considérer comme un «polygone infinitangulaire» ou un «polygone d’une infinité de côtés». Cette supposition n’est pas nouvelle dans l’histoire de la pratique mathématique mais Leibniz soutient que, dans le contexte de son invention, elle est celle qui conduit à un concept général de courbe. Cette contribution se place dans le contexte de la réception du calcul infinitésimal de Leibniz chez un cercle de mathématiciens réunis autour du philosophe Nicolas Malebranche au tournant du xvii e siècle. Ces mathématiciens ont déjà entrepris un renouveau de leurs connaissances et ce n’est donc pas en terres vierges qu’ils s’approprient de l’invention leibnizienne. Manuscrits à l’appui, nous examinons les variations épistémologiques que subit le concept de polygone infinitangulaire à travers la nouvelle pratique d’écriture que représente le calcul leibnizien mais en tenant compte des formes d’intertextualité mises en œuvre par les acteurs.