
Sur l’estive d’un district du nord-ouest de la Mongolie, un enfant chante mal. Sa performance provoque courroux et inquiétude chez ses parents. Comment un chant dont les vers sont par ailleurs aimés de tous, peut-il provoquer une telle onde de choc dans la vie tranquille d’une famille ordinaire de Mongolie ? Bun’bazar, un petit garçon âgé de 9 ans, est un enfant au tempérament indiscipliné. Avec lui, ses parents sont d’ordinaire d’une bienveillance étonnante au regard de l’ampleur de ses bêtises. Pourtant, cette fois, Bun’bazar est allé trop loin. Mais en quoi son comportement est-il répréhensible au point de susciter une violente réaction de la part de son père ? Pour le comprendre, j’avance dans cet article l’hypothèse de trois motifs conjugués. D’une part, les paroles du chant sciemment massacré portent sur le thé, autrement dit sur la relation entre une mère et ses enfants, ou bien entre une femme et son époux. On touche à l’un des fondements de l’ordre interactionnel. Un geste d’allégeance est dès lors attendu de la part du chanteur. D’autre part, le « chant d’auteur », genre auquel appartient la chanson que reprend Bun’bazar, est construit selon un chronotope qui donne une forme bien spécifique à la vie sociale mongole. Le temps y est conçu comme un rythme binaire fait de rassemblements puis d’isolements. L’espace y est représenté comme de longs filaments sur lequel le groupe social est dispersé et jamais unifié. Comme tous les chronotopes, celui-ci trace les contours d’une conception de la personne. Les hommes et les femmes évoqués dans ce type particulier de chanson sont travaillés de l’intérieur par le sentiment d’isolement et la langueur provoquée par l’attente de la prochaine rencontre. C’est un principe de vie, un état de chose contre lequel on ne peut rien. L’exprimer est une affaire sérieuse. Enfin, le chanteur doit s’effacer derrière sa représentation. La troisième erreur de Bun’bazar se situe là. Il attire outrageusement l’attention sur lui et, du fait de sa médiocre performance, sur les traits les moins enviables de la gent humaine : l’instabilité et la duplicité.
En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, ancienne colonie de peuplement français du Pacifique Sud, le « voleur de voitures » est une figure identificatoire centrale dans le débat public. Deux lectures de ce phénomène social y dominent : l’une fait de ces jeunes des exécutants manipulés par le mouvement indépendantiste, l’autre, les victimes d’une perte de repères culturels. À partir d’une enquête ethnographique menée dans les bassins miniers de la côte Est la Grande Terre, île principale de l’archipel, je propose dans cet article une autre approche : analyser le vol de voitures comme un mode de socialisation masculine inscrit dans une économie du prestige entre pairs. Les techniques de vol s’acquièrent en bande, au contact d’aînés dont le passage par la prison renforce l’influence, tandis que la voiture, porteuse d’un imaginaire d’émancipation, incarne moins un bien à posséder qu’un objet à s’approprier pour le détruire. La comparaison des registres de justification mobilisés par ces jeunes révèle qu’ils alternent les explications selon les contextes, soit en retournant les catégories raciales héritées de la colonisation, soit en revendiquant la colère comme catalyseur du passage à l’acte. Par la restitution de leur dimension relationnelle, l’article montre que ces pratiques peuvent ouvrir l’accès à des statuts socialement reconnus ou enfermer dans des trajectoires de stigmatisation, et ce, en fonction des mécanismes de criminalisation qui en façonnent la réception.