
À la lumière des éléments de continuité et de rupture entre la tradition réaliste française et l’oeuvre proustienne, cette contribution interroge les programmes économiques qui ciblent quelques femmes de la Recherche , en fonction de leur position sociale et de leur trajectoire. Distinguant, d’une part, les modes et les modèles de gestion des richesses et, de l’autre, les couches qui composent la société proustienne, notre objectif est de montrer l’exemplarité (au sens de représentativité) des figures féminines en matière économique.
La captivité d’Albertine, effective dans La Prisonnière , la rend disponible pour le narrateur. Elle l’est dans sa quête de plaisir et dans sa quête de vérité. Cet article s’efforce de montrer que le personnage d’Albertine est constitué en objet de connaissance par le narrateur. En vivant à ses côtés, il parvient non seulement à remettre en question des savoirs de l’époque, mais aussi à élaborer un modèle d’analyse pour rendre compte des conflits qui déchirent la société française du début du xx e siècle.
En nous inscrivant dans la double perspective de la lecture à clef et de la lecture comparative de l’oeuvre romanesque et historique de Mme de Lafayette – perspectives magistralement ouvertes par Alain Niderst et Patrick Dandrey –, nous formulons l’hypothèse que la figure de Louise de La Vallière, à la fois personnage historique et héroïne imaginaire, pourrait constituer l’une des clefs du roman. En effet, ses amours avec le roi et son cheminement spirituel étaient connus de ses contemporains – parmi lesquels Mme de Sévigné, proche amie de l’autrice présumée de La Princesse de Clèves – et sa conversion fut magnifiée par Bossuet dans le sermon de sa profession religieuse. Mme de Clèves apparaîtrait ainsi comme une Louise de La Vallière transfigurée : épurée, idéalisée, façonnée par ce processus de « transposition, métamorphose et maquillage » (Patrick Dandrey) que le roman impose à ses sources historiques.
À partir de l’analyse des positions et des postures éthiques portées dans l’univers fictionnel d’ À la recherche du temps perdu par des personnages secondaires, et qui s’opposent à celles du narrateur-héros, cet article interroge la possibilité de lire la Recherche contre son propre narrateur. Au-delà de la vexata quaestio du rapport entre Marcel Proust et le narrateur de son roman, il s’agit de souligner une autre distinction tout aussi fondamentale mais moins systématiquement mise en avant par la critique proustienne : celle qui sépare la voix du narrateur – personnage situé au sein de l’univers fictionnel du roman –, du monde de la Recherche dans son ensemble.
L’article a pour objet l’examen des liens puissants existant entre les figures de captives et de fugitives chez Proust (Albertine, notamment) et le personnage de Shéhérazade, dans Les Mille et une nuits – intertexte majeur de la Recherche . Sont étudiées successivement trois figures incarnées par la sultane des Indes – double du Narrateur proustien, mais aussi « modèle » possible pour Albertine : celui de l’épouse captive, à la merci de son époux, celui de la séductrice (habile en fables captivantes) et enfin celui de l’artiste de la fugue.
Citadin qui affectionne Paris, André Breton ne se trouve en pleine nature que dans des circonstances exceptionnelles, comme un voyage de noces. Justement, un chapitre de L’Amour fou (1937) rapporte la visite des Îles Canaries par les nouveaux mariés, puis une partie d’ Arcane 17 (1947) relate le séjour de Breton et de sa dernière épouse en Gaspésie. À ces occasions, la communion avec la nature a pour effets d’exalter la passion amoureuse et de stimuler la créativité artistique. De plus, dans Arcane 17 , elle régénère la sensibilité brisée par des épreuves personnelles et par la Deuxième Guerre mondiale.
La nouvelle « L’Appel d’Albertine » ( A’erbeidina de huhuan , Pékin, Zuojia, 2024 [2021]) de Yan Bin, réécrit le destin d’Albertine. Le narrateur du roman proustien retient captive la jeune femme qui, soupçonnée d’homosexualité, disparaît sans plus donner de nouvelles. En réponse, la nouvelle chinoise invente un frère à Albertine intentant un procès en diffamation contre les « Mémoires de Marcel ». Dans son plaidoyer, sa soeur innocente fuit le pervers Marcel et la capitale corrompue en quête de rédemption. Cette oeuvre de « transfiction » propose un contre-modèle littéraire à l’aune des débats sur l’émancipation féminine dans la Chine moderne.
Cet article explore la question du savoir en lien avec l’art et l’expérience à travers le prisme d’un sortilège dont les effets puissants sont difficiles à évaluer : dans quelle mesure ce que nous vivons et pensons est-il l’effet d’un enchantement ? À la recherche du temps perdu de Proust, selon moi, peut nous éclairer sur la peur du désenchantement et ses conséquences. Je m’appuie sur les travaux de Leo Bersani pour analyser les sortilèges projetés sur le roman par certains modèles philosophiques et littéraires. La jalousie y apparaît comme une forme spécifique de crainte du désenchantement, qui mène à des dynamiques de possession et de violence. Dans la lignée de Sara Ahmed, j’examine les moments de désorientation et leur potentiel queer, notamment leur capacité à permettre à Albertine de s’éclipser. Comme le souligne Ahmed dans Queer Phenomenology , la désorientation surgit lorsque l’objet familier nous échappe soudainement : elle n’est pas radicale en soi, mais dépend de la manière dont nous réagissons à cette rupture et aux directions nouvelles qu’elle rend possibles. L’article se concentre sur la figure d’Albertine, en interrogeant la manière dont l’orientation sexuelle trace des lignes et des trajectoires, qui peuvent aussi dévier. Plutôt que d’aborder le lesbianisme d’Albertine dans une perspective historique ou biographique, je l’envisage ici comme un dispositif de désorientation, en m’intéressant aux lectures et aux formes qui en préservent l’ambiguïté. The Albertine Workout d’Anne Carson me permet de réfléchir au travail d’interprétation du texte proustien, ainsi qu’au lesbianisme comme élément insaisissable, échappant à la logique de possession du narrateur.
Dans Le Temps Retrouvé , après avoir longtemps tenu tête à ses maîtres aussi bien qu’à certains personnages appartenant à sa classe sociale, Françoise doit résister à d’autres menaces de sujétion discursive lors de l’éclatement de la Grande Guerre. Comme toujours, sa résistance se déploie sur un plan intersectionnel, connoté par des conflits qui ont trait à la fois à son genre, à sa classe sociale d’appartenance et aux péculiarités de son usage de la langue. Ses luttes verbales avec le protagoniste / narrateur commencent dès sa première apparition dans Combray , et assument pendant le conflit une intensité qui gagne à être relue à la lumière d’une véritable socio-politique de la dispute entre sujets parlants. Cet aspect du personnage de Françoise a déjà été étudié par quelques critiques. Il est quand même frappant qu’il n’y ait pas d’étude sur Françoise dans Le Temps Retrouvé , quand elle est pourtant la seule femme avec qui le protagoniste partage sa maison. Pendant la guerre, Françoise est une femme âgée appartenant à une classe inférieure, à qui le rôle de domestique dans une famille de la haute bourgeoisie donne accès à des hommes de pouvoir. Face à la Terreur qui menace sa famille et ses proches, et à la propagande nationaliste qu’elle comprend à sa façon, elle fait alors appel à son expérience d’espionnage et d’interprétation du discours des maîtres. Elle s’engage en fait avec ténacité dans le projet de soustraire les jeunes hommes à qui elle tient de l’anonymat et du massacre. D’autre part, elle doit se défendre des pièges sadiques que lui tend le concierge de l’hôtel des Guermantes, qui fait preuve du plaisir qu’un certain type de masculinité ressent en plaçant des sujets féminins dans l’ignorance. En plus, le narrateur se plaît à humilier une femme qui garde sur lui un regard attentif et intelligent, en ridiculisant ses fautes de français et son incompréhension de la politique internationale. Et cependant, le narrateur admire aussi sa résistance aux absurdités du « bourrage de crâne ». En effet, en tant que femme âgée, socialement subordonnée et parlant une langue minoritaire, la « vieille servante » construit un véritable contre- discours qui lui permet de garder son agence épistémique et pragmatique.
Dans les tableaux de l’unique peintre de la Recherche qu’est Elstir, réel et imaginaire figurent en relation de dialogue, d’échange, d’enveloppement réciproque ou de réversibilité, tel que dans l’ontologie merleau-pontyenne. De fait, en posant que l’imagination n’est pas simplement la faculté de produire et d’utiliser les images, mais le mode de la donation de la chose elle-même (la chose en personne), Proust lui reconnaît un rôle principiel et principal dans la définition du réel. Suturé d’une dimension imaginaire ouverte à l’infini, le réel a beau garder sa résistance, il est sujet à de multiples métamorphoses et se définit comme instabilité. Ce que rend parfaitement l’art pictural d’Elstir à travers la métaphore, plus apte à recréer stylistiquement et artistiquement une réalité totale et plurielle.
Le cycle romanesque de Proust a inspiré de nombreuses adaptations dans des genres très variés. La présente étude se penche sur les perspectives de deux adaptatrices cinématographiques, Chantal Akerman ( La Captive , 2000) et Nina Companeez ( À la recherche du temps perdu , 2011) afin de retracer un modèle du féminin à travers le personnage d’Albertine. La comparaison combine une approche quantitative des éléments cinématographiques et une analyse de l’image du féminin à travers sa relation à l’art. Chaque réalisatrice amplifie les motifs dans le prolongement de l’esthétique proustienne. Elles mettent en scène une jeune femme qui agit au sein d’un ordre patriarcal. Tandis qu’Akerman montre une Ariane à la fois statique et ambivalente, Companeez dépeint un personnage dynamique dont l’évolution suit un parcours linéaire.