
Les violences de genre en milieu scolaire (VGMS) ont fait leur entrée sur l’agenda international de l’éducation et font l’objet d’une attention particulière en Afrique subsaharienne. Parmi un certain nombre d’acteurs internationaux, une dynamique de prise d’influence sur les acteurs nationaux et locaux est en cours afin de les engager dans la lutte contre les VGMS. Une des dimensions centrales de ce processus concerne l’enjeu définitionnel : la signification de VGMS est a priori déterminée par ses éléments constitutifs – violence, genre, école –, mais il s’agit de termes multidimensionnels. Sur la base de recherches en Afrique francophone et plus particulièrement au Bénin, il s’avère que la variation des acceptions du terme VGMS est un obstacle à la production de données probantes et à une plus forte mobilisation pour réduire ces pratiques qui sont néfastes pour les victimes et les autres élèves.
L’Inde se distingue des autres pays des Suds par l’antériorité de ses programmes en faveur de la préscolarisation, combinant à l’entrée précoce dans le processus d’éducation un accès plus équitable à un système de santé et de nutrition dans un contexte de fortes inégalités socio-économico-spatiales. À la suite des actions publiques menées dans l’État du Tamil Nadu et le territoire de Pondichéry dès 1975, l’offre préscolaire a évolué sous la pression de la population et de l’importance croissante du secteur privé. En s’appuyant sur 130 entretiens semi-directifs collectés entre 2013 et 2015, cet article a pour objectif de montrer les implications de la préscolarisation dans la vie des femmes et des fillettes. Les résultats montrent tout d’abord que la scolarité du jeune enfant résulte de choix complexes où le biais du genre et la modification du rapport de forces intrafamiliales ont toute leur importance. En effet, offrir un mode de garde gratuit et sécurisé devait favoriser l’émancipation féminine des mères par le travail à l’extérieur, la poursuite de la scolarité des filles aînées, la réduction des inégalités de genre à l’entrée à l’école des fillettes et ouvrir un espace à la voix féminine. Les nombreuses enseignantes ont joué et jouent encore pour cela un rôle important : médiatrice entre les familles et les institutions, leur statut et leur réussite professionnelle encouragent aussi la poursuite des études des filles.
Les manuels scolaires d’instruction morale en Chine constituent un champ d’interaction entre l’idéologie socialiste promue par l’État qui prône une politique d’égalité entre les sexes et la société chinoise où de nombreuses inégalités entre hommes et femmes continuent d’être observées. Une analyse des représentations sexuées a été menée sur deux séries de manuels d’époques différentes (1988 et 2002-2003). Nos résultats montrent que, en dépit d’un message a priori égalitaire (transmis notamment par la parité entre les sexes sur la couverture des manuels), de profondes inégalités demeurent dans les activités, les rôles et les qualités attribués à chaque sexe. Paradoxalement, ils montrent aussi que les représentations sexuées sont parfois plus marquées dans les manuels étudiés que dans la réalité. Des évolutions sont malgré tout observées entre les deux séries de manuels, qui reflètent celles effectivement à l’œuvre dans la société.
De 1941 à 1991, la scolarisation des Éthiopiennes s’est inscrite dans les projets de centralisation et de « modernisation » mis en œuvre sous l’autocratie « progressiste » de Hailé Sélassié (1941-1974), puis le marxisme-léninisme du Derg (1974-1991). Malgré des visions distinctes de l’avenir de la nation, la politique d’éducation des femmes a constamment été conçue en tension entre émancipation et assignations sexuées. Il convient alors de se pencher sur les manières dont ces discours et leurs inflexions se sont traduits dans les savoirs et les pratiques scolaires, puis de comprendre comment les femmes scolarisées se sont approprié et ont transmis les modèles de féminités enseignés. Il s’agira, en définitive, de comprendre comment les Éthiopiennes scolarisées ont questionné leurs rôles sociaux et leurs positions dans la société pour agir sur les rapports sociaux de sexe.
L’enseignement primaire au Niger est, entre autres, marqué par des inégalités de sexe. En 2013-2014, l’écart entre les taux bruts de scolarisation des enfants des deux sexes était de 12,9 points de pourcentage au détriment des filles. Cette sous-scolarisation féminine est particulièrement prononcée dans les régions rurales, et est en partie liée aux représentations de la femme dans la société. Cependant, à Niamey, les données du ministère de l’Enseignement primaire, de l’Alphabétisation, de la promotion des Langues nationales et de l’Éducation civique affichent une quasiparité entre filles et garçons à l’école primaire. Celle-ci implique-t-elle une égalité dans la scolarité des enfants des deux sexes ? L’importante scolarisation des filles dans cette région urbaine signifierait-elle qu’en ville les représentations sociales sur les enfants des deux sexes sont égalitaires ? Cet article s’appuie sur les données d’une enquête réalisée dans sept écoles primaires, auprès de vingt-trois familles de Niamey et auprès des autorités publiques. Au sein d’une première partie, nous indiquerons les facteurs liés à l’offre scolaire et à la demande éducative qui permettent une scolarisation élevée des filles à Niamey. Une seconde partie s’intéressera aux attentes et aux rôles socialement construits et réservés aux femmes qui restent très présents et influencent la scolarité primaire des filles.
Objet d’une politique éducative depuis les années 2000, l’offre arabo-islamique connaît une évolution constante avec la multiplication des écoles et la croissance des effectifs. La dimension religieuse qui définit ce secteur éducatif, garante de la transmission de valeurs musulmanes, constitue un élément de compréhension de l’évolution des représentations sociales en matière d’éducation des filles. Bien que la formation arabo-islamique soit souvent présentée comme concurrente de l’école officielle dans les choix éducatifs des familles, qui s’inscrivent dans des logiques d’optimisation, il n’est pas rare que les deux enseignements soient considérés comme davantage complémentaires qu’opposés. Si la dimension spirituelle, identitaire, et accessoirement économique des stratégies familiales est indéniable, ces dernières s’inscrivent surtout dans une dynamique de scolarisation sous conditions, et qui vise la reproduction des rôles sociaux attribués aux femmes. C’est là toute l’ambiguïté de l’offre arabo-islamique qui oscille entre la promotion de l’accès au savoir, donc à l’autonomie, et le maintien d’un cadre de contrôle des jeunes filles et des femmes.
L’article porte sur les enjeux de la scolarisation à l’école secondaire des jeunes filles de populations pastorales en Afrique de l’Est. Fondé sur des enquêtes de terrain chez les Maasai de Tanzanie, il confronte les différents discours et pratiques éducatives des divers acteurs de l’éducation en présence : les Maasai eux-mêmes dont les attitudes à l’égard de l’école et de la scolarisation secondaire des filles en particulier divergent en fonction de leur engagement dans les activités pastorales, de leur rapport à la culture maasai et de leur religion – les enseignants et les personnes en charge de l’éducation qui œuvrent en faveur de la scolarisation des filles, tels les membres d’une église chrétienne à l’initiative d’une école secondaire privée qui financent la scolarisation de jeunes filles de pasteurs contre l’avis de leurs parents. L’ethnographie de cette école constitue un cadre privilégié pour l’analyse de ces positions divergentes et réduisant ensuite la focale aux élèves, celle de l’identité des jeunes filles scolarisées.
Le plaisir sexuel est une construction culturelle et sociale dont l’analyse ne peut être séparée de son explication biologique et psychologique. En raison de sa puissance, il est strictement contrôlé et s’inscrit dans un système complexe de normes et de tabous. À partir de résultats obtenus d’une ethnographie dans les zones rurales et urbaines de Cochabamba, dans les Andes boliviennes, cet article ambitionne d’interpréter les pratiques et les représentations liées à la différence d’accès au plaisir sexuel, en focalisant l’analyse sur la complexité des relations de genre et générationnelles, où continuent de prévaloir les relations de domination. Il montrera finalement comment les femmes, contournant certaines normes sociales, expriment leur désir et recherchent d’autres formes de plaisir.
L’île de La Réunion est un département d’outre-mer français et une région ultra périphérique européenne dont les caractéristiques démographiques, sociales et économiques sont en forte résonance avec les caractéristiques géographiques et physiques du territoire. L’éloignement de la métropole et du continent européen, l’exposition à sept des huit risques naturels majeurs, la dichotomie entre les espaces côtiers et montagneux sont ainsi à mettre en relation avec des taux de pauvreté, de chômage et d’inégalités parmi les plus élevés de France. Dans ce contexte, le vieillissement très rapide de la population réunionnaise et la prise en charge des personnes âgées en perte d’autonomie sont des défis pour les pouvoirs publics, mais aussi une occasion de promouvoir des approches originales fortement ancrées dans la dynamique territoriale. Cette communication s’intéresse donc à analyser ce mouvement de contraintes et d’opportunités sociales et démographiques et la manière dont il interagit avec le territoire pour en faire un lieu d’innovation institutionnelle.
En quoi l’urbanisation rurale en Chine transforme-t-elle l’espace physique et structure-t-elle l’espace social ? Cette question fondamentale, en période d’importantes mutations de la société chinoise, est ici proposée à l’aune d’un cas singulier. La cité universitaire Daxuecheng , dans la proche banlieue de Canton sur l’île de Xiao Guwei , terrain convoqué dans ce travail, a été soumise à d’importantes transformations en un « temps court » à la suite de l’impulsion volontariste des politiques d’État. Cet ordonnancement rapide – une décennie – permet de justifier l’analyse selon laquelle en un même espace physique cohabitent ou se superposent des populations aux usages du lieu et aux caractéristiques sociales très différenciés.
Dans les sociétés rurales Wê situées à l’ouest de la Côte d’Ivoire, le dispositif de renouvellement de la chefferie connaît ces dernières années des mutations inédites qui consacrent l’effritement du mode de désignation consensuelle au profit du mode électoral. L’objectif de cette étude est d’en analyser les enjeux. Les données recueillies à l’aide de la méthode qualitative sont analysées dans une perspective systémique. La tendance qui se dégage montre que la transformation des modes de désignation dans la gouvernance locale qui sont passés du mode consensuel à l’électif sous l’influence combinée de facteurs multiples est davantage liée à l’immixtion d’acteurs politiques, dont la logique d’action consiste en la maîtrise de l’espace villageois dans la perspective des compétitions électorales locales ou nationales.
Depuis les années 2000, les couples binationaux sont confrontés au même problème – celui du droit au séjour du partenaire étranger. Certes, certains se trouvent dans des situations plus complexes que d’autres, mais ce qui les réunit, c’est d’être soumis aux règles de plus en plus restrictives de la politique d’immigration en France. Ils sont contraints de dévoiler leur vie personnelle devant les institutions des étrangers (préfecture, consulats et tribunaux) afin d’obtenir le droit au séjour du ressortissant étranger non européen, le plus souvent issu des pays dits du Sud. De ce dispositif sont produits des couples et des sujets « suspects » ou « vrais ». Les hommes étrangers se retrouvent ainsi soupçonnés d’emblée comme de potentiels « escrocs sentimentaux à but migratoire » tandis que les femmes françaises, surtout lorsqu’elles sont plus âgées que leur conjoint, sont susceptibles d’être jugées comme des victimes naïves, cumulant souvent des dissymétries conjugales qui seraient la preuve d’une fausse conjugalité. À partir des matériaux issus de ma thèse de doctorat et collectés auprès de couples binationaux de même sexe et de sexe différent, je propose d’analyser dans cet article la mise en place de ce dispositif de soupçon qui vise à trier, vérifier et juger la conjugalité de ces couples.
La politique d’éducation à la sexualité ABC ( Abstinence, Be faithful, use a Condom ) est utilisée au Vanuatu, et à travers le monde, pour lutter contre le VIH et les autres infections sexuellement transmissibles. Si les éléments du slogan ABC sont présentés comme des alternatives équivalentes dans les documents nationaux écrits en langue anglaise, ainsi que sur la plupart des supports des organismes de prévention locaux, l’article montre que les acteurs de la santé sexuelle et reproductive du Vanuatu tendent à transformer cette approche. Ils présentent une lecture moralisante et hiérarchiquement décroissante du slogan ABC, lorsqu’ils le traduisent en langue bislama.
La période de réformes économiques qui s’est ouverte à partir des années 1980 en Chine a été associée de manière récurrente à la fois à une période de libération sexuelle et de réaffirmation des identités sexuées. Prostitution et pornographie ont gagné une place publique de plus en plus prégnante, par la généralisation de pratiques de corruption au service de décideurs masculins. Le débat public chinois a dans ce contexte produit une critique sévère de l’irréalisme des idéaux de l’ère maoïste, tout en s’inquiétant de l’occidentalisation supposée des nouvelles générations. Le point commun le plus notable à ces débats est le rejet du constructivisme par l’acceptation généralisée du désir sexuel, en particulier masculin, comme « besoin naturel ». Deux morales, l’une prônant la maîtrise du désir, l’autre son accomplissement, s’y opposent. Le discours qui s’est imposé situe ainsi la question du désir sexuel entre animalité et civilisation en le considérant à la fois comme normal et comme répréhensible, et en en faisant ainsi un enjeu de l’identité morale chinoise.
Résumé Depuis 2003, des milliers de filles vietnamiennes ne naissent pas en raison de constructions sociales relatives aux enfants selon leur sexe, entraînant la pratique d’avortements pour enfanter un garçon. Pourtant, l’élargissement des possibilités de migration pour les filles a des répercussions positives sur leur statut par rapport aux fils, mais ces derniers conservent une valeur spirituelle centrale. Ces logiques sociales genrées divergent des logiques politiques visant à contrer des conséquences dramatiques sur la structure de la population. Les projets de lutte contre la sélection sexuelle prénatale sont inégalement compris et mis en œuvre à l’échelle locale et s’adressent davantage aux pratiques discriminatoires qu’aux causes sous-jacentes de la préférence pour les garçons. En mobilisant des entretiens menés avec des couples et des acteurs politiques locaux en 2012-2013 dans trois provinces vietnamiennes, cet article analyse la reproduction des représentations autour de la préférence pour les garçons dans le contexte actuel, malgré les campagnes étatiques pour changer les comportements.
L'article prend en compte la présence croissante de femmes et de filles nigérianes impliquées dans le trafic sexuel en Italie ainsi que les conditions de vie des autres migrantes primo-arrivantes nigérianes dont le sort potentiel est aussi la prostitution. Le premier temps de la réflexion est consacré aux violences subies par les migrantes au cours de leur périple du Nigeria vers l'Italie. Le deuxième temps, aux difficultés d'accès à l'interruption volontaire de grossesse ainsi qu'aux parcours de vie à l'étranger, où aux violences physiques et psychologiques liées au voyage à travers la mer Méditerranée s'ajoutent des violences institutionnelles découlant du fonctionnement de l'appareil législatif italien, mais aussi des représentations négatives circulant sur les Nigérians en migration. Il s'agira d'analyser comment ces femmes dans leur diversité vivent ces expériences, ainsi que leurs stratégies de survie et de résistance.
Résumé Si les processus de patrimonialisation des espèces animales ou des territoires commencent à être bien décrits à travers de nombreuses études, il est moins courant de s’intéresser à l’impact de la patrimonialisation d’une espèce sur celle du territoire qui l’abrite. Dans le cas du whale watching (observation des baleines), l’objet de cet article est justement de traiter cette question dans le sud-ouest de l’océan Indien à travers la présentation de trois expériences de mise en patrimoine de sites naturels fréquentés par les baleines. À travers une analyse bibliographique, des documents officiels institutionnels et une recherche originale menée à Madagascar, il est montré que la construction d’une identité patrimoniale autour de la création d’une « Route des Baleines » depuis 2013 dans le sud-ouest de l’océan Indien se heurte à la fois à une imprécision territoriale de cette appellation et à une non-congruence des logiques d’acteurs, à la fois pour des raisons territoriales et identitaires.