
Cet article propose une problématisation linguistique, énonciative et discursive, de la notion de place. Il dresse un bilan de la notion de place dans les dictionnaires et grammaires les plus reconnus en linguistique, puis avance un certain nombre de distinctions, concernant les places et le système des places, les stratégies de placement et les tactiques de positionnement. L’article souligne l’importance du travail de figuration de soi opéré par les locuteurs à travers des tactiques de positionnements intersubjectifs reposant sur l’expression de sa singularité langagière (son idiolecte), sur la construction d’une image visant à mieux convaincre l’autre (son ethos) et sur son aptitude à se conformer aux normes situationnelles et génériques (son style), toutes ces facettes du soi en interaction se synthétisant dans le concept de figure d’auteur responsable de ses dires. L’article confronte ensuite ces stratégies et tactiques de figuration dans des situations de lutte des places agonistiques (une fable de La Fontaine, une confrontation politique) qui, par-delà les différences de dispositifs, mettent en relief le poids structurant du système des places et des rapports de force, qui pèsent sur des stratégies de placement et des tactiques de positionnement, lesquelles, n’allant pas toujours de pair, aboutissent à toutes sortes de troubles dans la place.
Marie Houllemare explore dans Justices d’Empire. La répression dans les colonies françaises au 18e siècle le rôle central de la justice dans la consolidation de l’empire colonial français. À partir d’archives transnationales, elle met en lumière les dynamiques locales et impériales, en analysant des pratiques juridiques variées, du bannissement aux exécutions publiques. L’ouvrage souligne la coexistence de systèmes juridiques multiples et leurs interactions, tout en se centrant principalement sur les moyens répressifs employés aux colonies.
La récente publication de Bernard Lahire sur les structures fondamentales des sociétés humaines constitue une contribution d’ampleur témoignant d’une ambition forte pour les sciences sociales. Il est ici proposé de rendre compte de manière détaillée de ses propositions épistémologiques et théoriques, sur la production de connaissance dans les sciences sociales, le dégagement des structures fondamentales (comparaison homme/animal ; différence entre le social et le culturel), et les effets du biologique sur le social (rôle majeur de l’altricialité secondaire).
L’œuvre collective de Dulac est ambitieuse théoriquement car elle propose un syncrétisme entre divers points de vue sur le social : réalisme et constructivisme, déterminismes des structures sociales et liberté des choix individuels. Elle est ici mise en miroir des positions de Lahire sur les structures fondamentales des sociétés et de Boullier sur les propagations. La discussion porte sur quatre enjeux importants de la scientificité des sciences sociales : la prise en compte des équipements de l’activité scientifique et des Science and Technology Studies et notamment l’absence des méthodes numériques ; la question du réductionnisme et le souci du Tout ; la place de l’action et la distribution d’agentivité ; le « modèle bilantiel » du social. Toutes ces questions sont parfois clairement tranchées, parfois plus contradictoires ou ambiguës comme il se doit dans un travail collectif. Elles ne prennent en compte ni l’économie, ni la psychologie, trop individualistes selon Dulac, ni la biologie, hors du champ du social. Oser traiter les questions clés du statut théorique du « social » constitue une œuvre salutaire et exigeante.
Un soir de novembre 2019, à Beyrouth, un universitaire de passage s’est retrouvé face à un immeuble en construction occupé par des réfugiés syriens. Ont alors surgi en lui des impressions fortes. D’abord un trouble devant cette verticalité en béton brut, qui contraste avec la réminiscence d’une enfance vécue dans un village aux construction basses. Puis sont arrivées les questions sur ces hommes, ces femmes, ces enfants qui ont fui la guerre civile et trouvé refuge dans un immeuble dépourvu de façade et du moindre confort. Qui sont-ils vraiment ? Comment vivent-ils au quotidien ? Partiront-ils pour retourner chez eux ou continuer leur migration ? Un individu croise – à la distance d’une largeur de rue – le destin d’une population en exil et s’interroge.
Chaque nuit, la Terre s’illumine de milliards de lumières, révélant la présence des humains à l’univers et le secret de leurs activités et de leur organisation aux observateurs avertis. Cette vision nocturne de la Terre, longtemps réservée aux locataires de la Station spatiale internationale, est accessible à tous depuis 2012 grâce au projet Black Marble de la Nasa, carte ultime du Monde, c’est-à-dire de l’humanité habitant la Terre.
Comment une intelligence artificielle résonne-t-elle avec une image ? Comment raisonnons-nous avec une IA ? Ce texte débute avec une figure produite par ChatGPT, répondant à un prompt lui demandant d’interpréter graphiquement, en noir et blanc, une photographie que je lui proposai en couleur. S’ensuit un récit. Celui d’un géographe (moi) produisant des histoires pour donner sens à ce que l’IA a généré, dans le même temps qu’il se questionne, sur le mode de l’autofiction, à propos de l’« imagination » de sa discipline. Celle-ci n’est-elle pas toujours-déjà d’ordre narratif ? Liée à une propension à faire des histoires, tout autant qu’à une aptitude à voir des formes, décrire des signes, mesurer des relations ? Le texte, délibérément allusif, s’achève sur l’image à l’origine de celle qui ouvre la réflexion, façon de mesurer l’écart entre la résonance et les interprétations buissonnières qui précèdent, en même temps qu’un appel à tester d’autres « interprétations ».
Le figuratif et l’abstrait constituent-ils deux mondes bien distincts ? À y regarder de plus près, ces deux univers s’interpénètrent dans de riches confins au point qu’on peut considérer l’abstrait comme un cas particulier du figuratif. Le couple figuration/abstraction s’imbrique de manière stimulante au couple concret/abstrait, qui parle d’autre chose.
Les citadins construisent la ville de façon multiforme. Parfois, ils y façonnent, en pensée et en pratiques, des lieux où ils déploient des possibles qui leur permettent une distance par rapport à leur statut social, aux logiques dominantes des espaces, aux inégalités... Ces lieux qui engagent un « faire ville » singulier sont cependant fragiles en raison des tensions qui les traversent mais aussi des réaménagements urbains et de politiques discriminantes des autorités à l’encontre de certaines populations. Pourquoi les gens continuent-ils de fréquenter avec assiduité des lieux publics alors même qu’ils n’y sont pas forcément les bienvenus ou qu’ils y ressentent parfois des gênes, des peurs vis-à-vis de l’autre ? Cet article s’intéresse à l’attachement aux lieux, à ses sources, à ses formes et à la façon dont il s'envisage en situation de coprésence négative dans deux lieux publics en région parisienne.
L’écriture inclusive procède d’une intention louable ; sa mise en œuvre est pourtant un chemin pavé d’obstacles. Pour tenter de mieux cerner sa nature, on propose ici d’explorer les limites de cette innovation en examinant son application aux limites de l’écriture : la pictographie, c’est-à-dire la communication par le biais d’images iconiques (pictogrammes). Il apparaît que ce détour révèle quelques-unes des faiblesses actuelles de cette invention communicationnelle. L’écriture inclusive atteindra-t-elle un jour la maturité qui lui donnera accès aux voies et moyens d’une formalisation efficace de la langue, ce que fait l’écriture « standard » – et non inclusive –, qui permettrait son adoption généralisée et définitive ? L’article esquisse les difficultés qu’elle devra pour cela surmonter.
Prenant appui sur l’édition – tardive – de Lieux de Georges Perec, cette recension propose une réflexion sur les méthodes géographiques et urbanistiques de transcription du réel. Épuisement, inventaire, reconduction, étude de l’infra-ordinaire et autres idées fixes perecquiennes s’y révèlent comme autant d’outils à remobiliser au sein des enquêtes de terrain, a fortiori sensibles.
Cet article entend mobiliser le champ du théâtre et des arts de la scène pour mener un questionnement théorique sur les spatialités. En faisant de la dramaturgie un récit spatial(isé) – ce qui permet de dépasser l’opposition entre espace et spatialité – l’article interroge les modalités des récits qui se déploient sur scène. Dès lors la scénographie devient une condition pour l’avènement de ces récits. Cette discussion théorique s’appuie sur le spectacle Espæce créé par Aurélien Bory à partir d'Espèces d’espaces de Georges Perec.
Cet article s’inscrit dans le champ de recherche des pratiques de mobilites quotidiennes enfantines etudiees a travers des traces numeriques issues de capteurs (geolocalisation, audiovisuels) et enrichies d’informations semantiques et contextuelles. Nous montrons comment la trace constitue une notion partagee entre les differentes disciplines (geographie, informatique, psychologie environnementale, sociologie) engagees dans la recherche Mobi'kids qui vise a comprendre les conditions d’evolution des mobilites quotidiennes d’enfants. Nous proposons d’abord un cadre conceptuel autour de la trace pour definir de facon interdisciplinaire les mobilites et rapports a l’espace des enfants et leur famille. La trace comme entite observable est ensuite utilisee pour definir et mettre en oeuvre un corpus original de : traces brutes, traces geolocalisees sequencees, traces enrichies semantiquement et narratives, traces sensibles. Enfin, la trace comme concept analytique est organisee et transformee a differents niveaux d’echelles par des operations de correction et de categorisation dans l'optique d’une exploitation interdisciplinaire des donnees.
La lecture du livre « Où suis-je ? » de Bruno Latour convainc que, au moins autant que l’enjeu écologique de la planète, c’est bien, dans son entière plénitude, la question de l’habiter qui est posée. Dès lors, les considérations écologiques, en particulier l’annonce apocalyptique de la fin, peuvent-elles être les entrées exclusives de cet enjeu pour l’humanité tout entière, soit chacun et chacune de ses membres, et bien au-delà encore ?
Le Centre culturel international de Cerisy-la-Salle (Normandie, France) organise chaque année plusieurs colloques résidentiels d’une semaine entre fin avril et fin septembre. Les participants sont logés dans le château et ses dépendances. L’auteur relate sa participation à l’un de ces colloques dans le but d’illustrer ce qu’il entend par « enchantement », une notion qu’il cherche depuis des années à fonder sur la base de récits ethnographiques.
Cet article interroge les manieres dont les usagers et usageres de drogue marginalisees frequentant des lieux d’accueil a bas seuil habitent l’espace urbain dans deux villes : Bordeaux et Berlin. Grâce a une approche de geographie sociale enrichie de sociologie des emotions et de methodes de cartographie critique, nous avons mene des entretiens de cartographie emotionnelle, rendus sous forme de collages cartographiques. La topographie de l’habiter de chaque ville est presentee, de meme que la construction permanente de « chez-soi », ainsi que les relations avec les autres, entre (entr)aide et entrave. Les enquetes montrent comment les usagers et usageres de drogue marginalisees habitent la ville dans l’adversite.
La présence de Freda Josephine McDonald au Panthéon, nécropole nationale française, n’interroge pas seulement les souvenirs attachés à chaque personne enterrée ici. Elle questionne la part de l’État et celle de la société globale dans les processus de mémorisation. En outre, habitante atypique et singulière du lieu, Joséphine Baker signale d’importants changements dans le choix des figures ici honorées.