
Dans cet entretien, Arnaud Bontemps aborde les effets du recours aux cabinets de conseil sur les savoir-faire des agents publics. À partir de ses expériences professionnelles, il montre comment ce recours assèche des compétences administratives existantes, auxquelles les décideurs publics préfèrent renoncer en arguant de la contrainte budgétaire, et empêche d’en développer de nouvelles, liées à des enjeux émergents, dans les domaines du numérique ou de l’alimentation durable par exemple. De la LOLF aux accords-cadres, il revient ensuite sur quelques déterminants structurels au fondement d’un recours accru aux consultants privés, qu’il envisage comme autant de leviers potentiels à réformer.
À partir d’une base de données inédite, constituée des parcours quasi exhaustifs des directeurs et directrices d’administrations centrales (1991-2024), cet article étudie les effets des changements de Premiers et Premières ministres sur les nominations à ces postes d’encadrement dirigeant de l’État. L’étude des parcours des directeurs et directrices sur plus de trente ans montre que ces postes ne font pas l’objet d’un renouvellement quantitatif notable dans les six mois suivant la nomination d’un gouvernement, ce qui écarte l’idée d’un spoil system à la française. L’analyse séquentielle des parcours esquisse l’idée d’une évolution des parcours qualitative plutôt que quantitative, au long cours, à la fois au profit des parcours « généralistes » et « publics spécialisés ».
Cet article examine les effets marchands et politiques de l’activité de petits cabinets de conseil qui, spécialisés sur la thématique des politiques urbaines du numérique et des données, se présentent comme des garants de la « souveraineté numérique » des collectivités. S’appuyant sur une participation observante de quatre ans dans un de ces cabinets, 32 entretiens et une analyse documentaire, il montre que la mobilisation marchande de cette notion contribue notamment à la redéfinition du cadrage de l’action publique et produit des effets ambivalents sur les modalités de mise en administration des enjeux numériques : ces cabinets encouragent les administrations publiques à internaliser certaines ressources, tout en participant directement à la contractualisation entre clients publics et vendeurs privés.
Alors que 165 délégués du Défenseur des droits sont présents au sein des établissements pénitentiaires français, la densité de ce maillage territorial contraste avec la méconnaissance de leur action exercée en détention. Comme en dispose le code pénitentiaire, cette dernière est pourtant une composante du contrôle extérieur des établissements pénitentiaires assuré par deux autorités administratives indépendantes : le Défenseur des droits (DDD) et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL). Face à l’imprécision des normes régissant les compétences de chacune des autorités, cet article propose, à partir d’entretiens réalisés auprès de délégués, de faire entrer en résonance la réalité de leur quotidien avec la construction institutionnelle à l’œuvre en faveur de la protection des droits et libertés des personnes détenues.
En plein essor, le recours aux consultants dans l’action publique européenne s’inscrit dans une longue pratique d’externalisation qui dépasse la simple « capture » du secteur public par des prestataires privés. S’appuyant sur un panorama contemporain du conseil en politiques européennes, cet article montre l’émergence de nouveaux rôles professionnels et de formes d’intervention qui engendrent des tensions profondes : entre ethos de proximité et exigence d’expertise indépendante, entre position d’intermédiation incontournable et subordination vis-à-vis des clients. Nous les analysons à partir de trois enquêtes de terrain portant sur l’assistance technique et la politique de cohésion.
La collecte et l’usage des données publiques progressent mais restent insuffisants pour répondre aux besoins croissants de l’évaluation, essentielle au débat démocratique et à la transparence. Plus que la quantité, c’est la qualité, l’accessibilité et l’exploitation des données qui posent problème. Le cadre réglementaire avance mais demeure fragmenté, compliquant l’analyse. Les juridictions financières soulignent ces lacunes actuelles mais témoignent aussi de leur engagement dans le renforcement des méthodes et le recours à des approches innovantes, y compris lors d’évaluations territoriales. Leur dialogue avec les chercheurs et experts s’élargit, via notamment la création d’un prix de thèse, la création de partenariats et la mise en place de conseils scientifiques.
L’article étudie le rôle joué par les consultants dans les programmes de réforme de l’État faisant intervenir l’évaluation des politiques publiques entre 2007 et 2015. Il donne à voir un modèle où les agents contractuels chargés de concevoir et déployer des évaluations coproduisent, avec des multinationales du conseil généralistes, un système d’évaluation qui exclut les PME du conseil spécialisées. En étudiant la circulation des agents, les stratégies commerciales des consultants et leurs modalités de contractualisation avec l’État, l’article donne à voir un programme de réforme de l’État dépendant de consultants « caméléons », positionnés en soutiens éphémères d’une technologie de gouvernement.
Cet article analyse la manière dont le droit de la commande publique encadre et, paradoxalement, facilite le recours croissant des administrations françaises aux cabinets de conseil. À partir d’une approche socio-politique des usages du droit, les autrices montrent que l’absence de cadre juridique spécifique, les logiques de « simplification », l’usage d’instruments contractuels flexibles et l’imprécision dans la définition des besoins administratifs créent des marges de manœuvre partagées entre agents publics et consultants, contribuant à une dépendance durable entre les deux parties et à l’industrialisation du conseil public.
Entre 2013 et 2023 au Pérou, c’est un peu plus de 10 milliards d’euros qui ont été dépensés, par l’ensemble du secteur public, dans des activités de conseil. Dans un pays où la frontière entre « public » et « privé » est historiquement poreuse, cette centralité des activités de conseil dans les affaires publiques ne peut se réduire à une seule « privatisation » de l’État. Revenant sur les dynamiques socio-historiques ayant permis l’apparition des principaux cabinets péruviens de conseil, cet article entend démontrer que l’espace du conseil n’est pas homogène. Il est traversé de rapports de pouvoir qui sont liés à des enjeux professionnels, à des reconfigurations bureaucratiques ainsi qu’à des transformations dans les rapports de pouvoir au sein du champ entrepreneurial.
Les politiques urbaines relèvent d’un secteur d’action publique en pleine effervescence au Bénin et leur mise en œuvre se fait au travers de projets de planification au développement et d’aménagement financés par des bailleurs de fonds internationaux. Ces derniers ont recours à des cabinets de conseil qui les appuient techniquement et politiquement dans leurs programmes. Au travers d’une analyse du profil et des activités de ces acteurs, l’article montre que les consultants privés font partie intégrante de la sphère de l’aide et participent activement à la fabrique des politiques urbaines. Leurs prestations s’inscrivent dans un marché concurrentiel de l’aide au développement et, bien que leurs diagnostics et recommandations puissent être l’objet de critiques par les destinataires des programmes, les consultants usent de leur capital bureaucratique pour peser politiquement et tenter d’orienter le contenu des programmes.
Après avoir rappelé le contexte de sa nomination au secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP), Laure de La Bretèche évoque la répartition attentive du travail qui préside en réalité aux « collaborations » entre consultants et membres des corps d’inspection. Elle décrit les dispositifs de la commande publique (allotissement, « tourniquet ») qui permettent, selon elle, d’assurer un contrôle administratif sur l’usage des cabinets privés. Elle revendique, comme un choix politique fort, une rupture avec la place prise par les cabinets en stratégie durant la période de la révision générale des politiques publiques (RGPP) et insiste, conséquemment, sur l’importance d’assurer un pilotage moins politique du recours aux cabinets de conseil, qui redonne aux hauts fonctionnaires la place qui leur revient dans le gouvernement de l’action publique.
Le pouvoir des grands cabinets de conseil sur les organismes publics ne tient pas seulement à la mobilisation de leurs réseaux et de leur capital social. Une part grandissante de leur pouvoir relève du « courtage », fondé sur leur capacité à exploiter leur contrôle sur les autres ressources professionnelles comme porte d’entrée vers les contrats de conseil. Une autre repose sur l’infrastructure, c’est-à-dire sur leur contrôle des systèmes technico-managériaux. Prises ensemble, ces trois formes de pouvoir contribuent à expliquer leur influence sur les États aujourd’hui.