
En prenant l’exemple des quartiers riverains du Bosphore à Istanbul, je tire le fil des matériaux de construction utilisés pour construire ou aménager l’habitat afin de comprendre qui construit, comment, dans quelles conditions, avec quels moyens, à quel rythme, avec quelles contraintes et quelles stratégies. J’observe notamment que l’utilisation de matériaux peu chers confirme la construction par des populations ouvrières, tandis que l’usage du bois témoigne des migrations depuis la région de la mer Noire, notamment de populations lazes. Le recours au béton permet un habitat évolutif, incrémental, qui correspond ainsi aux moyens, aux besoins et aux contextes sociaux, économiques, politiques, réglementaires. Le choix des matériaux indique aussi le rôle important des acteurs non professionnels, qui s’explique par les moyens financiers réduits ou par le cadre réglementaire (les professionnels refusent parfois les chantiers dans les zones non ouvertes à l’urbanisation). Enfin, l’usage de matériaux légers, maniables sans machines, est l’indice d’une construction à bas bruit, qui se fait discrète, dans un contexte d’interdiction ou de limitations des constructions, ajouts et aménagements, dans certaines zones protégées autour du Bosphore. Les matériaux de construction sont ainsi les révélateurs des conditions de production de l’espace urbain, en apportant des indices sur les acteurs, les rythmes, le statut du sol, tant du point de vue de la propriété que des réglementations urbaines.
Cet article porte sur le devenir de la voiture en fin de vie et les casses, dans leurs liens avec la ville, en raisonnant à deux échelles. Tout d’abord, nous appréhendons la genèse et le devenir des casses en ville, comme lieu de collecte, de tri, de traitement et de vente de pièces de seconde main, associés à des savoirs et à des pratiques de réparation de voitures d’occasion ou d’importation. Nous montrons ensuite comment les casses s’inscrivent dans des réseaux à la fois locaux, nationaux et transnationaux, dans lesquels circulent à la fois des pièces, des voitures, des individus et des savoirs. La mise en miroir des casses, à partir d’enquêtes à Abidjan, Charjah, Douala et Paris, permet d’identifier les dimensions à la fois intra et inter-urbaine des économies circulaires de la voiture usagée. Elle révèle aussi les enjeux communs liés aux régulations de la voiture en ville et de sa fin de vie. Tandis que les casses et places marchandes de la voiture d’occasion sont menacées d’évictions en ville, de Paris à Abidjan, de nouvelles routes et agencements apparaissent, en articulation avec l’émergence de zones logistiques telle Charjah (Émirats arabes unis), entrepôt global des voitures d’occasion en attente de reventes.
À travers une approche croisée, combinant analyse internaliste des récits filmiques et lecture externaliste des conditions de production, cet article interroge les recompositions contemporaines des représentations de la Chine dans le cinéma hollywoodien. Il montre que ces représentations ne relèvent ni d’un simple aggiornamento esthétique ni d’un basculement idéologique spontané, mais s’inscrivent dans un faisceau de déterminations économiques, industrielles et géopolitiques. L’essor du box-office chinois, les quotas d’importation ou les dispositifs de coproduction ont conduit les studios américains à reformuler intrigues, personnages et décors pour répondre aux attentes du marché chinois. Ce réajustement structurel a des effets symboliques majeurs : en passant de l’altérisation menaçante à la valorisation stratégique, la Chine y gagne en légitimité géoculturelle. En ce sens, Hollywood devient l’un des vecteurs du soft power chinois, non par propagande directe, mais par intégration silencieuse dans la grammaire narrative dominante. En intégrant la Chine dans les récits dominants produits par Hollywood, le cinéma ne se limite pas à enregistrer les rapports de force : il les met en forme et les rend opératoires. Dans ce théâtre mondialisé des luttes symboliques, la fabrique de l’altérité devient un levier de narration géopolitique, où s’élaborent, à travers la mise en scène de corps, de territoires et de récits, les nouvelles géographies du pouvoir global.
Cette recherche s’inscrit dans le cadre du tournant récent de la théorie critique urbaine (Brenner et Katsikis, 2020 ; 2023) en proposant une étude de la matérialité des paysages opérationnels du métabolisme portuaire dans la ville-région de Los Angeles. En mobilisant une approche axée sur les flux, l’analyse spatialise le réseau logistique du bassin angeleno, qui facilite la circulation de ces flux matériels à travers et au-delà de l’espace urbain. Cette perspective met en lumière les territoires de transit souvent négligés, étudiés ici de manière systémique à l’aune de l’expansion des activités portuaires et des réseaux logistiques. Les cas de Bloomington et West Carson, situés respectivement en amont et en aval du métabolisme portuaire de Los Angeles, sont caractérisés par une pollution atmosphérique accrue et le développement d’infrastructures circulatoires. Ces dynamiques sont interprétées comme des manifestations de processus d’urbanisation différenciés, amplifiés par des rapports de pouvoir asymétriques et alimentés par les flux capitalistes mondiaux. L’approche matérielle adoptée illustre les tensions et les impacts locaux engendrés par l’irruption de ces flux globaux. Cet article propose une contribution théorique et méthodologique en appliquant une approche métabolique à l’étude des systèmes logistiques et de leurs ramifications. Cette démarche permet une compréhension holistique et inclusive des transformations territoriales liées à ces systèmes. En conclusion, l’autrice appelle à une analyse approfondie des processus décisionnels et des modes de gouvernance qui structurent les flux métaboliques et ainsi façonnent l’assemblage urbain.