
Dans ce qui devait être un élément essentiel d’une thèse, qui sera soutenue en 1975, le chapitre « Dionysos » ne peut être lu comme une analyse anthropologique, ni de l’essence, ni même de la fonction du dieu dans le panthéon grec ancien ; il est un chapitre de l’histoire même de la pensée de Maldiney – lui-même aurait dit de sa dramatique –, un moment de son élaboration, qui sera « aufgehoben », recueilli et resoulevé, sans être jamais dépassé, vers d’autres tentatives de rendre compte d’une existence qui serait l’intégrale de tous ses possibles et impossibles.
Cet article cherche d’abord à mettre en lumière la façon dont Henri Maldiney discute, principalement dans son Aîtres de la langue et demeures de la pensée , des premiers penseurs grecs (Anaximandre, Héraclite et Parménide) dans leur approche logique de l’Un. Ce dire de l’Un, qu’il faut comprendre en le distinguant du nommer , est un dire de l’articulation de l’Un, un dire lumineux qui cherche à mettre en vue de ce qui se refuse à la mise en vue. L’articulation de l’Un a cependant déjà reçu une détermination plus précise chez les penseurs de l’origine eux-mêmes : homologie chez Héraclite, tautologie chez Parménide. Ainsi se pose une question importante sur laquelle porte essentiellement notre article : comment Maldiney voit-il l’articulation de l’Un en son dire, est-elle homologique, tautologique ou les deux à la fois selon différents rapports ? Cette question est d’une grande importance car elle nous oblige à discuter du péril pour la phénoménologie de s’en tenir à la tautologie et montre aussi comment Maldiney a pris une distance importante par rapport à Heidegger sur cet enjeu.
L’interprétation que Maldiney fait de l’harmonie situe Platon, dont deux œuvres sont privilégiées (le Parménide et le Philèbe ), en aval, dans une tradition hénologique néoplatonicienne, et en amont dans le sillage des Pythagoriciens Philolaos et Archytas, dont Héraclite serait l’émule et Anaximandre le prédécesseur. En découle une interprétation de la musique qui tend à minimiser l’importance d’autres interprétations en particulier celle d’Aristoxène de Tarente, et qui, en se plaçant sous l’égide du Logos opposé à l’ Epos , prétend récuser la possibilité d’une harmonie de type homérique. Dans le cadre de cet article, l’examen se concentre sur la thèse maldinienne de l’harmonie comme « puissance » tensionnelle de l’Un. On montre comment la musique grecque ancienne illustre pour Maldiney cette conception en soulignant l’importance des notions de transformation et de tension, tant d’un point de vue technique que philosophique, en relation avec la notion platonico-pythagoricienne d’ èthos . Enfin, il est mis en évidence comment la pensée de Heidegger de la tonalité affective ( Befindlichkeit ) est à la source de l’interprétation maldinienne de l’hénologie attribuée à Platon et de sa conception de l’ èthos .
Au sixième chapitre de son ouvrage, Aîtres de la langue et demeures de la pensée (1975), Henri Maldiney ressaisit le sens d’être du système musical grec selon une double exigence philosophique que l’article s’attache à expliciter. Il s’agit de penser, d’une part, la solidarité d’essence qui lie la musique au logos , en investissant à nouveaux frais les intuitions fondatrices d’Otto Johannes Gombosi et tout particulièrement de Johannes Lohmann, pour qui la mousiké ( das Musische ) participe au même niveau de la mathématique et de la grammaire. D’autre part, le domaine recouvert par la mousiké doit être compris à partir du rapport que celle-ci entretient avec le kosmos , dans la mesure où il en va, pour l’un comme pour l’autre, de soumettre l’illimité à un ordre, c’est-à-dire à la limitation dont le Philèbe fournit l’examen. La double distribution de cette exigence appelle en effet, chez Maldiney, une relecture « musicale » de ce dialogue platonicien qui engage une requalification du statut de la mousiké au sein de la philosophie.