
Il existait en Polynésie une littérature orale avant que ne s’ajoute la littérature océanienne écrite, apparue dès l’arrivée des premiers navigateurs européens au cours du xvie siècle et qui s’est considérablement développée à partir de leur venue à Tahiti (1767). De l’écriture du voyage à la production autochtone, l’auteur propose de classer les littératures produites sur et en Polynésie en cinq segments différents avec leurs problématiques propres, puis il rend compte des bibliographies publiées depuis les années 1930, avant d’évoquer la vitalité de la critique littéraire actuelle, à partir de quelques thèses et ouvrages récents.
Cet article explore l’histoire du droit de propriété et d’usage des terres à Hawai‘i du milieu du xxe siècle jusqu’à aujourd’hui, en suivant le cas particulier des terres du sommet du Mauna Kea, point culminant de l’île Hawai‘i. Depuis les années 1960, ce volcan en sommeil est devenu l’un des principaux sites mondiaux pour la construction d’observatoires astronomiques et également le théâtre d’une opposition multiforme au développement de ces infrastructures. Dès les années 1970, cette opposition a systématiquement centré son action sur la question du statut des terres. Dénonçant dans un premier temps le non-respect des clauses des baux de location et de sous-location des terres du sommet, les mouvements de protection de la montagne ont progressivement questionné la légitimité même de mettre ces terres en location. L’histoire des terres du Mauna Kea illustre l’ambiguïté fondamentale de la situation coloniale d’Hawai‘i.
Le mouvement indépendantiste kanak se caractérise par une articulation entre le politique et le culturel dont la description permet de saisir les enjeux de l’entrée de Déwé Gorodé dans la fiction à partir de 1994. Par sa poésie et ses récits, Déwé Gorodé a procédé à ce qu’elle a nommé la « revisitation de l’histoire » (Stefanson, 1998). Le recueil poétique Sous les cendres des conques (1985), les nouvelles du recueil Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier (1994) et le roman Tâdo Tâdo Wéé ! ou « No more baby » (2012) déroulent un récit intime et collectif de la revendication indépendantiste kanak. Ces trois œuvres marquent des moments de transition tant littéraire que politique : le passage de la poésie au récit et une forme de bilan de l’action politique à travers le roman historique. Comment les fictions pensent-elles la politique ? Nous explorerons l’œuvre de Déwé Gorodé en l’analysant d’abord comme document et réparation. Dans un deuxième temps, nous verrons comment la narration et la fiction servent d’outils de modélisation sociale et politique.
Cet article se propose de participer aux discussions historiographiques sur les rapports entre missions et colonialisme à partir de l’étude d’un mouvement de rejet des missionnaires catholiques par les Garis, population de l’ouest de Guadalcanal aux îles Salomon, de 1933 à 1936. Le cas souligne l’importance des rapports de domination entre les autochtones et la mission catholique, malgré la diversité interne à la mission, mais il montre aussi un moment de renégociation de l’acceptation de la présence missionnaire par les autochtones.
L’article propose d’analyser quelques poésies de Dire le vrai, écrites par Déwé Gorodé et Nicolas Kurtovitch en Australie en 1997 et publiées en Nouvelle-Calédonie en 1999. Il s’agit de montrer que le discours consensuel n’est rendu possible qu’à partir du moment souverain de l’écriture dans l’ailleurs de l’espace littéraire en cours de constitution.
‘Seducing the fish?’ : marine interspecies relations on Lavongai Island (Papua New Guinea) « Amadouer les poissons » ; cette formule est celle d’un homme de l’île de Lavongai, qui l’a employée pour décrire l’influence de sa magie sur ces animaux. Cette thèse de doctorat en anthropologie interroge l’application de cette expression à une telle pratique, qu’elle prend comme porte d’entrée vers les interactions des habitants de Lavongai avec les animaux marins plus généralement. Elle aborde ces pratiques destinées à « appeler les poissons » en les inscrivant dans une ethnographie généraliste pour questionner les relations interspécifiques marines. Elle se fonde sur 12 mois d’enquête ethnographique réalisée sur l’île de Lavongai (ou Nouvelle-Hanovre). Elle apporte des matériaux ethnographiques détaillés et des analyses concernant les principaux aspects de la vie sociale lavongai : l’organisation clanique, les relations de parenté, l’organisation foncière, et le cycle funéraire. Elle propose également une étude de cas des relations entre humains et non-humains dans une localité côtière de l’Océanie Occidentale. Elle démontre que les poissons et autres êtres aquatiques sont significatifs sur le plan économique, rituel, et culturel pour les gens de Lavongai, puisqu’ils sont présents dans les mythes et des danses dans lesquelles les humains tentent de s’identifier à eux. Elle documente les savoirs lavongai concernant les animaux marins, leur reproduction, leur développement, leurs histoires de vie, les lieux où ils demeurent, et leurs comportements. Elle analyse également ce matériau ethnographique au travers de deux approches théoriques. Premièrement, le cadre ontologique (Descola 2005) met en lumière l’existence d’un raisonnement homologique liant la « physicalité » (le corps, les substances) et « l’intériorité » (« l’esprit » ou for intérieur) des humains et de certains oiseaux ; un procédé caractéristique du totémisme. Chaque clan porte le nom d’un oiseau « totem », et ses membres partagent des propriétés physiques et internes avec cet oiseau. Néanmoins, il existe des limites à l’application de ce modèle ici, qui conduisent à proposer que, dans le contexte d’une ontologie totémique, il pourrait être difficile de distinguer ce qui relève de la physicalité de ce qui relève de l’intériorité. Les considérations concernant la physicalité et l’intériorité des animaux non-totems évoquent par ailleurs le naturalisme (continuité des physicalités, discontinuité des intériorités entre humains et non-humains), ce qui suggère des formes d’hybridation et de composition ontologiques. Deuxièmement, en inscrivant ces données dans une approche biosémiotique, cette thèse éclaire l’existence d’un dense réseau de sémiose interspécifique. Celui-ci suppose l’interprétation par les humains de signes émis par des poissons, des esprits d’ancêtres défunts, ou des oiseaux. Les humains tentent également d’adopter le « point de vue des poissons » afin de se figurer leur perception des signes qu’ils leur adressent, à différentes fins : les « appeler » pour les « domestiquer » ; les encourager à rester quelque part grâce à un interdit de pêche appelé vala ; faire rester longtemps dans l’estuaire des gobies riranga ; les piéger avec des leurres. En d’autres termes, les gens de Lavongai prêtent des capacités sémiotiques et une agentivité considérables à ces animaux. Enfin, afin de tenter de concilier ces deux approches, cette thèse propose une perspective dans laquelle les interactions interspécifiques relient considérations ontologiques et processus biosémiotiques. Puisque les ontologies évoluent, se recomposent, et s’hybrident, les signes échangés entre humains et autres êtres à propos desquels ils ont des représentations ontologiques pourraient être des moteurs importants de ces changements.
Dans le roman contemporain océanien, la valorisation de la tradition et la culture est souvent essentielle : il traite de la richesse immatérielle, des objets, de la langue, des coutumes à préserver – ou à réinventer – dans des situations de type colonial, certes différentes en Polynésie, Nouvelle-Calédonie, Vanuatu, Nouvelle-Zélande, Hawai’i, Samoa… La tradition a été souvent détruite ou altérée ; même si toute culture se modifie, cet effritement des valeurs est vécu avec la nostalgie de sa conservation ou sa reconstitution, et vu comme source de tous les maux des sociétés insulaires : ainsi la préoccupation politique domine dans Waimea Summer (Holt), Pouliuli (Wendt), Once Were Warriors (Duff), Where We Once Belonged (Figiel), Dogside Story (Grace), The Whale Rider (Ihimaera), Hombo (Spitz), L’Épave (Gorodé), Quand le cannibale ricane (Tavo)... La réaction positive, suite aux fractures sociétales et à la dérive de la tradition, aboutit à prôner plutôt la transmission de valeurs choisies et repensées.
Cette histoire économique décrit les fondements, le développement et l’effritement de l’économie de comptoir calédonienne, à partir de l’étude des mouvements du port de Nouméa. Les importateurs, les négociants et les armateurs étaient des acteurs influents en Nouvelle-Calédonie, car le système colonial et pénitentiaire ne pouvait se passer d’eux. Certains sont devenus incontournables sur le plan économique, en dominant les flux de marchandises à partir du port. Avec la création de l’Union Calédonienne de Navigation et de Commerce en 1902, les principales maisons de commerce de la place unissent leurs forces et obtiennent l’adjudication du service du Tour de côtes. Subventionnée par l’administration, l’économie de comptoir est alors verrouillée pendant toute la première moitié du XXe siècle. Les principaux armateurs se partagent les bénéfices et la domination des routes maritimes, qui gravitent autour du port de Nouméa. Dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre Mondiale, le pays connait de profonds changements économiques et sociaux. Malgré tout, les maisons de commerce dominantes se maintiennent. Elles sont en première ligne pour tirer profit du changement de dimension de l’économie calédonienne, mais, dans le même temps, l’élargissement du marché rend possible l’apparition de nouveaux acteurs. L’oligopole de collusion, décrit par Jean Freyss, était un héritage majeur de l’économie de comptoir calédonienne. Il s’effrite à mesure que le marché s’élargit, que la population augmente et que la démocratie s’impose. Depuis la disparition du service du Tour de côtes subventionné, dans les années 1950, il n’est plus possible de parler d’économie de comptoir au sens strict, mais les héritages sont nombreux. Aujourd’hui, les anciennes maisons de commerce de la période coloniale sont encore bien placées sur les circuits de distribution et la fiscalité calédonienne renferme aussi des traces de cet héritage
Cette contribution porte sur l’engagement féministe de Déwé Gorodé et rend hommage à son courage et sa ténacité exceptionnels. Pour contextualiser cet engagement, je m’attache d’abord à la singularité de son parcours pionnier qui fait d’elle le type même d’une « outsider intégrée » pour reprendre l’expression de Patricia Hill Collins (1986). Après avoir décrit comment dans sa jeunesse, confrontée à la mise en concurrence des luttes anticoloniale et féministe, elle s’est positionnée à contre-courant dans le mouvement nationaliste en affirmant son féminisme dans ses textes tant politiques que littéraires, je m’intéresse ensuite à son passage au sein du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie en tant que chargée de la condition féminine (2004-2017) et à la bataille qu’elle a menée pour l’accès des femmes kanak au Sénat coutumier. L’article montre enfin que ses romans, publiés entre 2005 et 2012, expriment la radicalité de sa pensée féministe alors même que sa parole dans l’institution était plus retenue.