
L’article analyse les dynamiques de concurrence entre fractions de la petite bourgeoisie culturelle et de la bourgeoisie économique autour des pratiques écologiques alternatives, notamment sur l’usage des circuits courts alimentaires tels que les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP). Les systèmes amapiens, historiquement construits par des acteurs militants, incarnent des formes de rupture avec les logiques productivistes dominantes. Cependant, l’institutionnalisation progressive de l’écologie a favorisé l’émergence d’offres concurrentes mobilisant des référentiels similaires (circuits courts, labels « bio »). À partir d’une enquête menée à Lyon (2013-2019), l’article interroge l’effet de concurrence des avancées de l’écologie bourgeoise ou dominante sur les systèmes amapiens, sur les acteurs militants qui organisent depuis des années ces systèmes, comme sur les adhérent·es, susceptibles de se détourner de ces systèmes au profit d’offres alimentaires moins contraignantes.
Qu’est-ce qu’un point de vue ouvrier sur l’environnement ? Existe-t-il un rapport spécifiquement ouvrier à l’environnement ? Ces questions animent une importante recherche historiographique depuis une dizaine d’années, qui s’intéresse notamment aux liens entre santé professionnelle et débordements industriels. Dans cet article, nous proposons de reprendre ces questions en nous fondant sur un cas emblématique de pollution industrielle, le bassin minier et pyrométallurgique de Salsigne dans l’Aude, et en nous appuyant sur une source originale : les rapports de délégués à la sécurité des mines et usines de Salsigne. Notre article interroge ainsi, à hauteur d’ouvrier, les limites de l’« environnement » perçu par ces délégués, et par conséquent la portée de leur éventuel « environnementalisme ».
Cet entretien croisé entre Karl Jacoby et Guillaume Blanc offre une mise en perspectives internationales des luttes engendrées par l’appropriation nationale de terres considérées comme « naturelles » par les dominants, au détriment des populations subalternes qui y vivent. De générations, d’espaces académiques et de terrains de recherche nationaux différents, l’un et l’autre ont grandement contribué à faire l’histoire des parcs nationaux. Leur dialogue permet de mettre au jour les processus incrémentaux par lesquels le regard de l’historien de l’environnement se forme et se transforme pour comprendre comment la mise en parcs de la nature est fondée sur un discours et des pratiques hégémoniques de la wilderness – la croyance en une « nature sauvage » – qui contribuent à invisibiliser, délégitimer et rendre déviants, voire délinquants les rapports à la nature et les pratiques de la nature des subalternes.
Ce numéro double propose d’analyser l’écologie à partir des confrontations sociales qu’elle engendre et au sein desquelles se redéfinissent des manières de faire groupe et de se positionner. Loin d’un processus homogène, l’écologisation apparaît comme une dynamique relationnelle faite de requalifications réciproques : elle transforme les pratiques et les positions sociales, tout en étant elle-même continuellement redéfinie par les groupes qui s’en saisissent, la contestent ou l’instrumentalisent. À partir d’enquêtes empiriques variées, les contributions montrent comment les engagements militants, les politiques publiques ou les milieux professionnels produisent des écologies en concurrence. Ce dossier met en évidence le rôle central des morales de classe dans ces confrontations, qui tracent les frontières de l’acceptable ou l’inacceptable face aux écocides contemporains. La dernière partie revient sur les apports de l’histoire environnementale pour inscrire ces dynamiques dans une temporalité longue en exposant les continuités entre écologisation, requalification morale et conflictualité sociale.
La recherche d’une « transition écologique durable » semble aujourd’hui favoriser des solutions technologiques. Comment les populations réagissent-elles à ces technologies d’adaptation au changement climatique ? S’appuyant sur des données ethnographiques recueillies autour d’un projet d’usine de dessalement à Huntington Beach (Californie), cet article analyse les usages et déploiements des registres de l’« écologisme » et de l’« adaptation ». L’opposition au dessalement ne repose pas tant sur une critique des atteintes à l’environnement que sur une éthique écologiste pondérée, façonnée par un environnementalisme bourgeois et libéral, et adossée aux logiques de marché. Loin de chercher à s’émanciper des intérêts corporatifs et étatiques souvent décrits comme contraires aux intérêts locaux, de nombreux opposants au dessalement adoptent une posture fondée sur le désir d’une adaptation au climat d’inspiration capitaliste, au nom d’un dessalement « responsable ». Cette configuration exprime une posture idéologique capitaliste que l’article propose de nommer le NIMBYisme libéral. Les opposants perçoivent le secteur privé comme « irrespectueux du littoral », faisant ainsi référence à des enjeux de culture communautaire et d’idéologie plutôt qu’à une position écologique en soi. L’article approfondit ainsi la compréhension des politiques contemporaines de l’adaptation au climat, en problématisant les conceptions naïves de l’« écologisme » dans le contexte de la crise climatique.
À partir du dépouillement des archives municipales de Roubaix, d’observations et d’entretiens, l’article montre comment la mise en place de la politique zéro déchet à partir de 2014, par une mairie de droite, a progressivement conduit à scinder en deux la politisation des déchets. D’une part, le zéro déchet, politique largement basée sur la sensibilisation et présentée comme une « écologie souriante », cible plus ou moins implicitement les classes moyennes et supérieures blanches, dans le prolongement des politiques de gentrification antérieures. D’autre part, la politique de propreté qui vise les quartiers où vivent essentiellement les classes populaires non blanches prend un tournant répressif et contribue à justifier le déploiement d’une politique sécuritaire. Le rapport présumé aux déchets et aux enjeux environnementaux construit une hiérarchie écologico-morale qui vient justifier des modes de gouvernement des conduites socialement et racialement différenciés.
Cet article analyse la judiciarisation croissante des enjeux environnementaux marins en France à travers le cas de la surmortalité des dauphins. À partir d’une enquête croisant observations et entretiens, il met en lumière la manière dont les ONG environnementales – Sea Shepherd France et France Nature Environnement – mobilisent le droit pour pallier la carence de l’État en matière de conservation de la biodiversité marine. Au-delà des tribunaux, cette judiciarisation conduit à un renforcement du policing environnemental qui transforme des pratiques tolérées en infractions, politise certains illégalismes, et reconfigure l’organisation des contrôles entre autorités publiques et associations. En interrogeant les effets différenciés et localisés de la surveillance environnementale, cet article montre comment se façonne un ordre socioécologique en mer.
Cette étude des classements au sein des alternatives écologiques paysannes-artisanales en zone rurale procède à une double évaluation des mobilités sociales. Selon les critères de la société conventionnelle, le statut professionnel, l’aide de la famille, avec la perspective, à terme, d’un héritage, sont des atouts qui permettent de se projeter dans des métiers dits « déclassés ». Selon les normes du monde social des alternatives, c’est la polyactivité professionnelle, manuelle, militante et la résidence dans un environnement biodiversifié, dense en alternatives qui est perçue comme une mobilité ascensionnelle. Un haut niveau d’entraide et d’hospitalité, ainsi qu’une distribution des tâches à l’échelle de maisonnée permettent d’atténuer un certain nombre d’écarts. Le cumul des engagements – de la vie domestique à l’espace public – demeure cependant hautement valorisé. S’opère alors une sélection genrée et racialisée.
Cet article interroge les relations entre l’origine sociale des militant·es écologistes protestataires et leurs ambitions éthiques. Les milieux militants enquêtés font en effet circuler des normes encourageant l’exemplarité morale individuelle et la réforme écoresponsable du style de vie. La socialisation militante peut dès lors peser sur les choix d’orientation et de carrière, contribuant au façonnage des trajectoires scolaires et professionnelles. Ces choix demeurent néanmoins encadrés par les attentes, explicites ou implicites, des familles d’origine des militant·es et, plus généralement, du milieu social de classe moyenne ou supérieure dans lequel ils et elles ont grandi. Le poids de l’origine sociale se ressent également dans l’adoption de pratiques écoresponsables, lesquelles s’enracinent fréquemment dans une continuité dispositionnelle avec les routines quotidiennes antérieures. L’injonction morale à « verdir » son mode de vie vient pourtant simultanément générer des tensions intrafamiliales, notamment lorsque les jeunes militant·es s’engagent dans des trajectoires de mobilité sociale considérées comme insuffisamment prestigieuses par leurs parents. Les militant·es écologistes rencontrés entretiennent ainsi un rapport ambivalent à leur origine sociale. Elle dépend à la fois de leur position objective au moment de l’enquête et de la représentation subjective qu’ils et elles ont de cette situation. En effet, les groupes militants étudiés encouragent leurs membres à interroger leur position dans les rapports de pouvoir, enfermant les militant·es dans une dénonciation paradoxale des inégalités sociales et environnementales, alors que leurs pratiques reconduisent, au moins partiellement, des dispositions et usages hérités des classes moyennes et supérieures dont ils et elles sont issus. Ce rapport à soi peut être lu comme une subjectivation éthique singulière, produite par la socialisation militante écologiste.
L’article, basé sur des enquêtes ethnographiques et archivistiques, examine la reconnaissance d’associations d’entreprises dans le domaine des politiques de biodiversité depuis les années 2000. Si la consécration d’un rôle public des firmes a lieu au grand jour, elle repose sur des phénomènes inégalement visibles. Des dirigeants d’institutions publiques de la biodiversité, bénéficiant de pouvoirs étendus par des réformes ministérielles de l’administration de la science, ont pris part à l’intronisation de clubs d’entreprises dédiés à l’environnement. Ceux-ci ont profité de leur nouveau statut pour réorienter un dispositif d’action publique, en contrôlant les critères d’attribution d’un label. L’article présente les ressources – accumulées dans les sphères publique et privée – mises à la disposition d’agent·es du monde des affaires. Il met en lumière certains rapports de force présents dans l’espace hiérarchisé des associations patronales. L’analyse du cas et la littérature spécialisée permettent de discuter le concept de « capture réglementaire ».
Cet article s’intéresse à la manière dont l’habitat collaboratif constitue une expérience socialisatrice contribuant à des écologisations des styles de vie des habitants. Sur la base d’un recrutement socialement homogène reposant à la fois sur des pratiques alternatives et écologiques ainsi que sur l’insertion dans un réseau de relations socialement situées, les trajectoires collaboratives font intégrer aux individus des manières de penser, de mettre en pratique et de dire l’écologie. Ces normes collaboratives et écologiques sont coproduites par un ensemble d’acteurs privés et publics (mouvements militants, État et collectivités territoriales, groupe d’habitants, promoteurs immobiliers et accompagnateurs professionnels spécialisés dans la participation). Ces écologisations contribuent au positionnement social des habitants en permettant leur accession à la propriété mais surtout en renforçant leur distinction morale.
Les ingénieur·es français·es participent historiquement d’un salariat de confiance du capitalisme. Iels constituent une fraction de classe faiblement politisée située dans ou à proximité du champ du pouvoir économique et industriel. Pourtant, on observe, depuis le milieu des années 2010, un certain nombre d’indices forts de l’engagement écologique des ingénieur·es. Cet article vise à comprendre les recompositions internes au groupe socioprofessionnel des ingénieur.es et les luttes de classement qu’iels opèrent dans leur appropriation interprétative, discursive et pratique des enjeux écologiques. Nous cherchons à comprendre et à analyser les stratégies de reproduction, voire de revalorisation, entreprises par une fraction de classe doublement bousculée, à la fois par la perspective écologique catastrophiste et par la rationalisation du travail. Fondé sur une approche mixte qualitative et quantitative, l’article montre deux grandes familles de stratégies opposées par lesquelles les ingénieur·es préoccupé·es par les questions écologiques luttent pour assurer le maintien de leur position dominante, et qui recomposent les fractures internes à la profession. On peut observer d’un côté des formes de renouvellement, voire d’élargissement, de la position des ingénieur·es, pour lesquel·les l’écologie permet de renforcer leur position contestée et, d’autre part, une fraction, notamment parmi les plus jeunes et issu·es des écoles les plus prestigieuses, qui reconvertissent leurs capitaux scolaires et culturels dans d’autres champs au travers de l’engagement écologique.
Cet article (publié à l’origine en anglais dans la revue Environmental History en 1997) s’appuie sur le conflit qui a eu lieu au début des années 1900 dans le parc d’État d’Adirondack, dans le nord de l’État de New York, pour encourager les historiens de l’environnement à accorder davantage d’attention à la classe sociale en tant que catégorie d’analyse. Les premiers historiens de l’environnement avaient tendance à négliger la classe sociale pour deux raisons : ils étaient enclins à considérer les êtres humains comme un tout indifférencié (une tendance importée des sciences) et ils acceptaient sans critique l’idée que les premiers écologistes, issus de l’élite, se considéraient comme les sauveurs de l’environnement. Les troubles sociaux qui ont éclaté au début du XXe siècle – fusillades, incendies criminels, destruction de clôtures, etc. – que beaucoup à l’époque ont qualifiés de « guerre dans les Adirondacks », appellent une dénaturalisation de la catégorie même de la nature afin de révéler la lutte des classes inhérente à ce qui semble être les paysages les plus « sauvages » et « naturels ».
L’écologisation des pratiques agricoles se décline selon des voies multiples et concurrentielles qui redéfinissent aujourd’hui l’opposition binaire entre agriculture conventionnelle et agriculture biologique héritée de la critique de la modernisation agricole. Depuis l’institutionnalisation de l’agroécologie en France, des formes d’écologisation hybrides sont de plus en plus souvent articulées à des logiques de productivité et de performance économiques, soulevant de multiples interrogations. Face à ce nouvel « espace des possibles agroécologiques », comment les agriculteurs et agricultrices s’approprient-ils les exigences d’écologisation de leurs pratiques ? Comment se positionnent-ils, au sein de l’agriculture biologique et par-delà, face à la pluralisation des modèles de production revendiquant des vertus environnementales ? Dans quelle mesure l’élargissement de l’espace des acteurs habilités à définir ce qui incarnerait la forme d’agriculture écologisée la plus légitime remet-il en question la hiérarchisation antérieure de cet espace, où l’agriculture biologique occupait la position dominante ? Mobilisant un important matériau empirique issu de méthodes mixtes (questionnaire, entretiens), cet article montre comment ces appropriations et redéfinitions participent à des processus croisés de politisation et de dépolitisation des enjeux agricoles et environnementaux.
L’article explore les pratiques de réemploi, de récupération et de recyclage dans les ressourceries et recycleries, en les analysant sous l’angle des différents rapports sociaux à l’écologie. En s’appuyant sur les résultats d’une enquête qualitative, il propose une analyse de la diversité des motivations des acteur·ices impliqué·es (bénévoles, salarié·es, client·es et donateur·ices), qui oscillent entre contraintes économiques, engagement écologique et recherche de façons de travailler et consommer « autrement ». En partant de l’évolution des pratiques de « débrouille » populaires, historiquement motivées par des contraintes économiques, vers une requalification écologique, il aborde les conditions de l’émergence et de la professionnalisation du secteur du réemploi. Il illustre ensuite comment les discours écologiques dominants, axés sur la responsabilisation individuelle, sont repris et diffusés par une partie des structures et de leurs salarié·es. Il souligne néanmoins les limites de cette intégration en s’intéressant aux critiques qui peuvent être échangées en coulisses par ces salarié·es et aux travailleur·ses associatif·ves qui inscrivent l’action de leur structure dans une remise en cause plus large des modes de production et de consommation.
Cet article s’intéresse aux effets des contextes scolaires locaux sur la manière dont les parents des classes moyennes et supérieures se perçoivent en tant que ressortissants de l’action publique éducative. En comparant les dynamiques à l’œuvre dans les métropoles de Lille et Toulouse, où l’offre scolaire diffère fortement, l’article montre que les structurations contrastées des marchés éducatifs dans ces deux villes suscitent des médiations locales variables de la politique d’affectation dans les écoles. Ces contextes influencent la manière dont les parents conçoivent leur position vis-à-vis de l’administration scolaire. Évoluant dans un marché scolaire plus libéralisé, les parents lillois se perçoivent plutôt comme des usagers d’un service public d’éducation. Dans le marché scolaire toulousain plus « contraint », les parents se conçoivent davantage comme des administrés soumis aux décisions des autorités éducatives. Ces positions induisent des conceptions différentes du rôle de l’État dans le processus d’affectation.
Cette introduction considère l’appartenance et l’engagement religieux comme des constructions évolutives et processuelles, susceptibles de se reconfigurer au cours des trajectoires individuelles sous l’influence des expériences sociales et politiques. Ce faisant, elle s’inscrit dans la continuité des recherches qui analysent, à l’échelle individuelle, la perméabilité du religieux aux dynamiques sociales et politiques. Elle déplace ainsi la focale vers les ajustements ordinaires de l’appartenance religieuse, là où la littérature privilégie les moments de rupture ou traite le religieux comme une variable stable. S’appuyant sur les contributions réunies dans ce dossier, qui mobilisent des matériaux qualitatifs et des archives, cette introduction analyse les enjeux méthodologiques propres à la saisie de ces ajustements. Elle montre que les reconfigurations de l’appartenance religieuse sont multidimensionnelles – dissociant l’identification, la croyance et l’engagement institutionnel selon des temporalités spécifiques. Elle examine les médiations qui les rendent possibles, et étudie comment le genre et la classe structurent différemment les modalités de ces reconfigurations et les ressources mobilisables.
Le marché des biens et des services musulmans (certification halal, finance islamique, etc.) qui se développe en Fédération de Russie depuis une quinzaine d’années témoigne de l’intrusion d’une logique économique dans le champ religieux. La modest fashion constitue un poste d’observation pertinent des effets de cette dynamique. À partir d’une enquête ethnographique menée à Moscou, Kazan et Grozny entre 2016 et 2019, cet article analyse la façon dont des femmes musulmanes, un groupe subalterne à double titre en raison du genre et de la confession, en transplantant la notion polysémique de « modestie » de l’univers religieux à l’univers marchand, se prêtent à des jeux complexes d’incorporation, de diffusion et de redéfinition de « valeurs traditionnelles » que le régime mobilise à des fins de légitimation. Il montre ainsi que la pénétration de pratiques et d’un imaginaire du marché dans le champ religieux entraîne une reconfiguration des espaces d’action dans le contexte autoritaire russe.