
L’équipe Hydrogéologie en société se donne pour objectif de construire un dialogue équilibré entre scientifiques et habitants à propos des eaux souterraines en Mauritanie. Dans les oasis de l’Adrar, cela se traduit par un dispositif de recherche sur la salinisation des eaux, impliquant les oasiens. Après une année de travail sur le terrain, une journée de dialogue a été organisée avec ces derniers, pour favoriser l’échange de connaissances. Nous rendons compte de trois moments parlants de cette journée : une scène de théâtre réalisée avec les oasiens pour expliciter l’histoire du dispositif scientifique ; la présentation de l’état d’avancement du suivi des nappes par les oasiens et un exercice de cartographie des liens entre histoire, géologie et salinité. Ce travail donne à voir l’intensité des échanges de savoirs qui peuvent se nouer entre habitants et scientifiques, mais aussi l’exigence que cela implique en termes d’engagement des différents participants dans l’interaction.
Notre projet de recherche porte sur l’impact des microplastiques sur les moustiques du genre Culex , vecteurs de pathogènes. Nous l’avons d’abord centré sur l’écologie, la chimie et la physique, puis élargi aux sciences humaines et sociales pour mettre en question les représentations que les scientifiques et autres acteurs impliqués avaient du nexus moustique-plastique-eau. Des entretiens semi-directifs, intégrant le dessin comme médium, ont révélé, parmi l’équipe, des visions fragmentées du projet, influencées notamment par un déficit de communication à son lancement, donnant lieu chez ses membres à un sentiment de légitimité limité à leurs propres domaines d’implication. Cette expérience met ainsi en évidence l’importance d’une communication interne renforcée, tout en ouvrant des réflexions sur l’ouverture des approches interdisciplinaires vers la transdisciplinarité.
Ce texte propose des réflexions sur la réalisation de recherches interdisciplinaires en s’appuyant sur le retour d’expérience du projet MobilAir. Ce projet associant 8 disciplines de recherche en sciences humaines et sociales et en sciences de l’environnement visait à identifier des mesures sectorielles permettant d’atteindre des objectifs ambitieux de réduction de l’impact sanitaire de la pollution atmosphérique urbaine et à en mener une évaluation interdisciplinaire.
Cet article propose une restitution d’une série de résidences de réflexions transdisciplinaires sur les « nouvelles intendances des territoires » et sur les « territoires vivants » dans le contexte du changement climatique et de la transition écologique. Ces résidences, réalisées de 2021 à 2024 dans le cadre des différentes éditions du festival « Agir pour le vivant » à Arles, ont exploré des approches innovantes de gouvernance, de participation citoyenne et de relations entre humains et non-humains. Divers chercheurs ou experts en écologie, agronomie, sciences sociales et humanités environnementales, architecture et conservation de la nature mais aussi des élus et activistes ont présenté des études de cas et conduit des analyses croisées. Les défis de la confiance, du piratage des règles, du dialogue, de la prise en compte des dimensions spirituelles et émotionnelles, et du renouvellement des récits et des modes de penser sont identifiés. Le théâtre-forum apparaît comme un outil pertinent pour jouer, délibérer au sujet des enseignements de ces résidences et pour favoriser la rencontre entre l’action collective et l’action publique.
Ces dernières années, l’escalade en milieu naturel a été le théâtre d’une forte croissance ainsi que de mutations culturelles à l’origine d’une multiplication des conflits d’usage. Qu’ils se produisent entre pratiquants ou avec des non-pratiquants, ces derniers révèlent la difficulté de partager un même espace dans le cadre d’une activité essentiellement individuelle. Nous proposons ici une approche de ces conflits par les communs, inspirée de l’économie institutionnelle, en considérant l’espace de pratique comme une ressource à partager et à préserver. Cette approche, au-delà des perspectives de recherche qu’elle ouvre, permet d’envisager des pistes d’action pour une meilleure gestion des sites. Elle pourrait être à l’origine de modes de gouvernance locaux fondés sur une éthique du commun et ouverts à tous, humains pratiquants ou non mais aussi non-humains.
Les appels à mettre en place des recherches participatives et/ou sur le long terme se multiplient pour faire face aux enjeux relatifs à la gestion de la faune sauvage. S’ils sont souvent entravés par l’existence de conflits, des alliances inédites sont parfois susceptibles de voir le jour. Pour mieux comprendre les conditions de leur émergence, nous analysons le cas d’une recherche-action collaborative menée depuis 2018 dans le département du Doubs (France). Associant des acteurs des mondes cynégétique, agricole, environnementaliste et de la recherche académique, elle se fonde sur une expérimentation ayant pour objectifs de mesurer les effets du classement du renard comme espèce susceptible d’occasionner des dégâts et de poser les bases d’un processus de concertation. À partir d’une enquête ethnographique menée pendant trois ans (plusieurs dizaines d’heures d’observation participante et 22 entretiens semi-directifs avec les participants à cette recherche-action), nous montrons que son émergence est liée (1) à l’existence de pratiques de coopération antérieures autour de la lutte contre les pullulations de campagnols ; (2) à la convergence d’une mobilisation pour défendre la cause du renard, de la mise à l’agenda politique du renouvellement de la liste des « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts », et de l’orientation du monde de la chasse vers les enjeux de conservation de la biodiversité ; et (3) à l’absence d’enjeux de conservation concernant les populations de renard. Enfin, nous soutenons que les conflits concernant la gestion de la faune sauvage doivent être pensés comme une forme de socialisation pouvant donner lieu à des changements effectifs en matière de conservation.
Cet article propose une analyse institutionnaliste de la situation qui prévaut dans la pêche artisanale à Kayar au Sénégal, laquelle oppose deux communautés de pêcheurs, les Kayarois et les Guet-ndariens. Reposant sur une analyse documentaire et une enquête de terrain, ce travail appréhende, d’une part, la manière dont ces deux communautés de pêcheurs conçoivent l’accès aux ressources et espaces halieutiques et, d’autre part, la façon dont se sont mis en place certains dispositifs de régulation de la pêche artisanale. Il en ressort que les pêcheurs guet-ndariens peuvent être assimilés à des acteurs à la Hardin puisqu’ils considèrent l’accès aux ressources halieutiques comme ouvert, libre et gratuit, contrairement aux pêcheurs de Kayar qui peuvent être assimilés à des acteurs à la Ostrom car ils ont établi très tôt des règles communes de gestion des ressources et de leur environnement. Paradoxalement, les dispositifs de cogestion qui ont été mis en place au niveau local, à partir de 2005, semblent avoir une influence davantage bénéfique sur les Guet-ndariens que sur les Kayarois qui ont tendance à se démobiliser face à ces règles contraignantes.
À partir de la description croisée d’un parcours professionnel, d’un projet de recherche-action et du fonctionnement d’une équipe de recherche interdisciplinaire, cet article présente comment un doctorant en sciences de l’environnement, en reprise d’études, construit une posture de recherche par, avec et pour l’opérationnalité. Ce témoignage porte d’abord sur ses expériences dans le monde de l’assainissement écologique. Il se poursuit par la construction et l’animation d’un projet dédié à une gestion soutenable des urines humaines via leur valorisation agricole sous la forme d’un fertilisant appelé lisain. Un regard réflexif est porté sur cette entrée dans une recherche transdisciplinaire et transformative croisant savoirs expérientiels et académiques. Celle-ci mobilise les méthodes des sciences sociales pour produire des savoirs qui participent à des transformations pratiques dans la gestion des urines. Les auteurs montrent en quoi cette recherche-action autant que la mise en relation de mondes différents qui l’accompagne engendrent des tensions qui s’avèrent productives pour la production et la mise en œuvre de ces savoirs.
Le découpage conceptuel entre humain et non-humain rend difficile la prise en compte des enjeux spécifiques liés au statut octroyé aux êtres et aux matériaux vivants dans les biotechnologies. Ce découpage produit des paradoxes théoriques qu’il est nécessaire de lever afin de rendre intelligibles des questions épistémologiques et scientifiques fondamentales pour saisir les enjeux profonds relatifs à la définition du vivant dans les débats autour de ce que l’on désigne sous le terme d’Anthropocène. La conception machinique du vivant est au cœur de ces paradoxes et procède d’un réductionnisme qui, parce qu’il est impropre à décrire le vivant, tend à invisibiliser les limites concrètes du modèle d’exploitation et d’expérimentation sur lequel reposent les biotechnologies. Une critique de fond de cette conception permet d’ouvrir de nouvelles voies de dialogue entre sciences sociales et sciences du vivant en valorisant la diversité épistémique en biologie afin de dépasser les limites épistémologiques du réductionnisme génétique.
Cet article présente une expérience de formation à la coopération en situation de « pluralisme des savoirs », qui réunit pluri-, inter- et transdisciplinarité. Son originalité est de s’intéresser moins aux savoirs formalisés qu’au rapport des sujets au savoir et, dans ce contexte, de chercher à développer les dispositions à la créativité interdisciplinaire en travail de groupe. L’apprentissage par les pairs et les mises en situation (« jeux sérieux ») sont les outils utilisés à cet effet. Les sessions mettent en place des épreuves qui font apparaître la centralité de la dynamique identificatoire dans le groupe de formation, les registres opposés de création et de contrôle, notamment dans la phase d’évaluation des projets interdisciplinaires, l’ambivalence des rôles d’expert et de chercheur, et la question de la diversité des rapports au politique. Il conclut sur le caractère décisif de ces différents aspects, dans tous les moments de la recherche inter et transdisciplinaire.
La théorie des capabilités d’Amartya Sen offre une vision originale des éléments à prendre en compte pour évaluer le niveau de développement d’une société en mettant l’accent sur les conditions permettant à chacun de choisir librement la voie pour parvenir à ce à quoi il aspire. Ces conditions, qu’il nomme capabilités, sont proches des objectifs que se fixent les démarches participatives d’accompagnement, qui visent le développement des capacités des participants à prendre en charge par eux-mêmes leurs questions prioritaires. Cet article décrit comment ce cadre d’évaluation de A. Sen a été utilisé dans une expérience d’application de la démarche TerriStories au Sénégal, en 2022, pour répondre à deux objectifs : mieux formaliser les objectifs spécifiques de ce type de démarche d’accompagnement et estimer dans quelle mesure ces capacités visées étaient améliorées par la démarche appliquée.
Les approches participatives incluant non seulement des agriculteurs, mais également des citoyens dans la conception de futurs désirables en agriculture se développent, mais restent assez limitées et peu étudiées dans le domaine de l’élevage où la crise de confiance avec la société est croissante. Notre article propose d’élargir la façon dont le rôle des citoyens dans les processus de conception de futurs systèmes d’élevage peut être envisagé, en proposant un cadre d’analyse permettant de caractériser les dynamiques d’apprentissages engendrées lors de la participation de citoyens au sein d’un dispositif d’intermédiation dans ce secteur. À partir de l’analyse d’un dispositif d’intermédiation dans le Massif central, nous mettons en évidence que la participation de citoyens a engendré (i) une prise en compte et un croisement de différents types de connaissances ainsi qu’(ii) une intégration des valeurs, ce qui a amené à (iii) un recadrage des enjeux et à la formulation de nouvelles problématiques, et (iv) à des changements de perception, de posture et de pratiques, questionnant l’avenir de la recherche sur les systèmes d’élevage.
Ce compte rendu présente les débats d’une journée d’études sur la démocratie environnementale et les mobilisations écologiques. L’événement a analysé les limites des dispositifs participatifs, mis en place à la suite de la Convention d’Aarhus, et les demandes de démocratisation. Malgré des avancées, la participation citoyenne reste entravée par des contraintes institutionnelles et une répression accrue des mouvements environnementaux. Des formes alternatives d’engagement, telles que les zones à défendre (ZAD) et les expérimentations autonomes, réinventent la participation directe mais peinent à s’étendre. La tension entre autonomie et institutionnalisation demeure centrale, posant la question de l’efficacité des dispositifs actuels face à l’urgence écologique.
Le colloque « Contre nature. Land sharing ∼ land sparing. Complexité, diversité et renouvellement des arbitrages entre aménagement et conservation de la nature » s’est tenu à Paris en janvier 2025. Il a exploré les tensions entre aménagement du territoire et conservation de la nature, face à l’urgence écologique et environnementale globale. Centré sur les modèles de land sparing (séparation stricte des espaces naturels et anthropisés) et land sharing (intégration de la nature dans les espaces aménagés), il a analysé leur pertinence dans des configurations et des contextes spatiaux variés. Cinq sessions ont croisé sciences sociales et sciences de la nature, analysant les politiques publiques, les dynamiques paysagères, les conflits d’usages et les récits d’une transition écologique qui pourrait advenir. L’événement a aussi mis en débat les défis de traduction et d’adaptation de ces concepts pour repenser l’aménagement à l’ère des changements globaux.
Il est prévu que les contrats de long terme de vente directe (aussi appelés power purchase agreement ou PPA) remplacent en partie les aides étatiques telles que les obligations d’achat pour la production d’électricité renouvelable (EnR) française. Ces contrats sont également annoncés comme un moyen d’accélérer le développement des EnR. C’est au titre d’un « retard français » en la matière par rapport à des pays européens pionniers tels que l’Espagne que des dispositions juridiques ont été adoptées, ces dernières années, pour faciliter le recours à ces contrats en France. Dans le développement des PPA peu d’attention a été portée par les acteurs à la justice énergétique. Dans le contexte de fluctuation et de dérégulation des prix de l’énergie que nous connaissons actuellement, cette exigence paraît plus que jamais indissociable de la décarbonation du secteur énergétique envisagée par les pouvoirs publics. À qui bénéficient en majorité ces contrats aujourd’hui ? Pour quelles raisons ? Qu’est-il prévu de mettre en place pour en généraliser les bénéfices ? Ces contrats sont-ils un vecteur d’une territorialisation de la production et de la consommation d’EnR ? Pour répondre à ces questions, cet article analyse le développement de ces contrats et de leur cadre juridique à l’aune de trois piliers de la justice énergétique. Pour ce faire, il s’appuie sur une analyse documentaire dont une revue de presse, des débats parlementaires et des rapports, une analyse quantitative des PPA ainsi qu’une série d’entretiens avec des producteurs d’énergie renouvelable et des consommateurs signataires de PPA.
Les solutions fondées sur la nature (SFN) sont des aménagements promus pour répondre aux enjeux du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité. Le concept, développé à la fin des années 2000, suit une institutionnalisation croissante à toutes les échelles de l’action publique et dans de nombreux secteurs des politiques publiques. Les appréhensions de ce concept, aux contours multiples, diffèrent selon les acteurs et les institutions. Cette ambiguïté productive peut aussi être source de tensions entre acteurs et intérêts contradictoires. Une conférence organisée à Strasbourg en juin 2024 visait à créer un espace pour faire dialoguer les sciences humaines et sociales autour des SFN pour les risques liés à l’eau. Cet article présente la synthèse des travaux et des échanges ayant eu lieu lors de cette conférence.
Les collaborations inter- ou transdisciplinaires autour de la compréhension des feux et de leur gestion sont plébiscitées, mais leur mise en œuvre ne va pas pour autant de soi. À partir du partage d’expériences de plusieurs scientifiques et gestionnaires, le présent article restitue la démarche que nous avons adoptée pour comprendre ces difficultés et tire quelques constats et propositions. On constate notamment la dominance des sciences biophysiques et le poids de la modélisation dans les interfaces entre recherche et gestion. Au sein des sciences humaines et sociales, on observe également des partitions entre disciplines et sous-disciplines, ainsi qu’une « interdisciplinarité inachevée » dans l’analyse des changements de régimes de feu. La spécialisation disciplinaire a conduit à une autonomisation du questionnement et des méthodes, qui ne sont plus explicitées ni analysées au regard des autres approches et du terrain. Nos propositions consistent à remettre en question les catégories implicites concernant les pratiques et les savoirs liés aux feux et à définir des protocoles de recherche permettant des problématisations communes à partir d’études de cas localisées et « concrètes ».
Avec les changements globaux, certaines espèces d’insectes dont la prolifération est néfaste pour la santé humaine, comme la processionnaire du pin (Thaumetopoea pityocampa), colonisent de nouveaux territoires auparavant inadaptés à leur développement. Une enquête par questionnaire menée en 2022 auprès de 494 habitants de deux métropoles françaises (Orléans et Caen), aux paysages contrastés et inégalement confrontées à cette colonisation, montre que les déterminants des choix de plantations d’arbres hôtes potentiels de la processionnaire du pin sont liés au profil des habitants, notamment à leur âge, ainsi qu’à des paramètres résidentiels, notamment la dimension du jardin. Ces choix individuels ont un impact sur la résilience de l’ensemble de la canopée urbaine et forestière face à l’insecte. Cette étude met en relief l’importance de prendre en compte les arbres des jardins privés dans les stratégies de gestion de ces insectes par le paysage ne recourant pas aux pesticides.