
Le silence est fréquemment rencontré en thérapie familiale et peut mettre à l’épreuve le cadre, le processus et la posture du thérapeute. Cet article propose de l’appréhender comme une modalité relationnelle du processus thérapeutique, en l’articulant à la notion de résonance. En engageant le corps, le silence ouvre une expérience incarnée pouvant informer le clinicien sur le fonctionnement du système. Deux vignettes cliniques sont présentées. La première concerne un adolescent mutique, dont le silence est abordé comme une opération relationnelle entrant en résonance avec les éprouvés du thérapeute. La seconde porte sur une thérapie de couple en situation d’impasse relationnelle, dans laquelle le recours à la sculpture relationnelle permet une relance du processus thérapeutique. L’article met en évidence comment l’élaboration de la résonance, associée à une éthique du silence et de la retenue, peut soutenir les mouvements de transformation au cœur des systèmes humains en thérapie.
S’inscrivant dans la tradition des Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, cet article propose une réflexion critique et clinique sur le silence à partir d’une approche résolument systémique. Il s’agit de considérer le silence comme matériau et forme de langage, comme modalité relationnelle à part entière. Le thérapeute systémicien co-construit le silence avec son patient, en contient ses propres résonances (gêne, inconfort, insécurité…) tout en respectant le besoin et le sir du sujet de silence, « silence de vie », fait de sens et libre de toute injonction. Il met les silences au service de la thérapie tout en protégeant et en consolidant l’alliance thérapeutique. Il est l’artiste qui possède l’art d’entremêler les sons et les silences et de créer avec tout cela, un changement thérapeutique pour son patient. Notre propos va se limiter ici au silence intrinsèque à la séance de psychothérapie, co-construction du thérapeute et de son patient, à l’exclusion des silences du fait de pathologies psychiatriques ou organiques ou du fait du jeune âge d’un patient.
Cet article examine les innombrables déclinaisons du silence de l’inceste dans toute sa complexité individuelle, interpersonnelle, groupale et collective, articulant quatre catégories de traumatisme. Un traumatisme compris comme une rupture dans la continuité de l’existence. Si cette rupture procède par coupure (type I), il faut invoquer le silence de la sidération. Si elle procède par usure (type II), on doit surtout souligner le silence des témoins, vécu comme complice par la victime. La rupture traumatique peut également être le résultat d’une pression continue, celle qu’exerce l’omerta incestueuse et qui s’avère un redoutable vecteur de transmission transgénérationnelle de l’inceste. Ou encore d’une tension extrême, celle du clivage de loyauté dans lequel sont pris la victime et les témoins, et qui explique leur aliénation au système incestueux.
Dans les systèmes humains, familles, couples, institutions, dispositifs de soin et pratiques de réseaux, le silence est souvent interprété comme un manque, une résistance ou un défaut de communication. Cet article propose une approche croisée, clinique et phénoménologique, du silence comme phénomène relationnel à part entière. En s’appuyant sur la pensée systémique, la clinique du traumatisme, la psychosomatique et la phénoménologie du vécu, nous montrons que le silence ne constitue pas une absence de sens, mais une modalité spécifique de présence, d’affectivité et de régulation des liens. Plusieurs vignettes cliniques illustrent comment le silence peut être tour à tour protecteur, pathogène ou thérapeutique. Écouter le silence devient alors un geste clinique fondamental, engageant une éthique de la relation et du soin.
La décennie noire en Algérie (1990–2000) a constitué un traumatisme collectif majeur, suivi de l’instauration d’un silence institutionnel présenté comme condition de pacification et de réconciliation nationale. Dans une perspective systémique, cet article analyse les effets de ce silence sur la transmission transgénérationnelle du traumatisme au sein des familles. Trois entretiens de recherche avec des familles algériennes ayant subi la violence terroriste ont été analysés avec une analyse phénoménologique interprétative (IPA). Les résultats montrent que le silence agit comme un organisateur central du fonctionnement familial, à la fois protecteur et pathogène. Il se manifeste par des non-dits et des interdits de parole entravant la symbolisation et la transmission narrative. La discussion met ces résultats en perspective avec les travaux internationaux sur le traumatisme collectif et souligne les enjeux cliniques pour la thérapie familiale.
Le secret n’a pas bonne presse dans notre société actuelle. Et pourtant. Véritable outil de travail du professionnel psy, il participe au développement de l’enfant par le travail sur le processus d’autonomisation/individuation et par la création de liens « secure », de sentiments d’appartenance aux groupes. Il facilite l’installation d’une alliance thérapeutique et soutient l’importance de l’intimité. Son dévoilement, si nécessaire, tiendra compte de la manière, de la temporalité, du contexte, de l’impact psychique, émotionnel, relationnel et social.
Après avoir évoqué comment la mise en récit de silences entourant des évènements traumatiques pouvait initier un processus créatif, nous décrirons avec le support d’exemples cliniques comment, dans le cadre de la thérapie, la rupture de certains silences peut conduire elle aussi à une forme de renaissance du sujet à lui-même et à une redéfinition des relations intra familiales. A l’opposé nous verrons ensuite comment il arrive parfois que le silence soit le bienvenu en faisant taire les mots inutiles et blessants.
Cet article explore les effets du silence parental sur le développement socio-émotionnel de l’enfant à partir d’une étude clinique menée en thérapie familiale. Dans une perspective systémique, le silence est envisagé comme un processus interactionnel organisant le lien familial. La méthodologie de la recherche repose sur une analyse thématique inductive des entretiens cliniques (Braun & Clarke, 2006), mise en articulation avec des données quantitatives issues d’outils standardisés d’évaluation de la régulation émotionnelle. Les résultats montrent que le silence parental est vécu par les enfants comme une forme d’indifférence ou d’insensibilité. Face à cette absence de réceptivité émotionnelle, la fille aînée développe une hyperactivation émotionnelle et relationnelle visant à maintenir le lien, tandis que la plus jeune adopte une stratégie d’inhibition émotionnelle et une réaction de figement, pouvant être comprise comme une réponse de survie à une surcharge affective difficilement mentalisable. La discussion met en lumière les dimensions défensives et transgénérationnelles du silence parental et en examine les implications cliniques pour le travail thérapeutique en thérapie familiale.
Les grandes manifestations des jeunes pour le climat, ou contre les violences policières, ont été arrêtées par la pandémie au Covid-19. Elles n’ont pas repris, bien que les enjeux mondiaux en matière de changement climatique et de démocratie restent d’actualité. Dans cet environnement sociétal dégradé, en perte de repères et anxiogène, la santé mentale des jeunes est impactée. L’absence de nouvelles prises de position collectives est d’autant plus inquiétante. Que signifie ce silence ? Les jeunes auraient-ils déjà fait le deuil de notre monde, ou sont-ils en train de s’y adapter ? Pourtant les processus de leur construction mentale nécessitent le passage par le collectif, ce qui les inscrit en porte à faux par rapport à notre fonctionnement sociétal individualiste. Comment pouvons-nous les outiller pour leur permettre de porter à nouveau la voix de notre humanité ?
Le silence occupe une place centrale, complexe et ambivalente dans la rencontre thérapeutique. Parfois vécu comme un moment d’apaisement, à d’autres moments comme une tension à résoudre, il constitue un phénomène relationnel à la fois personnel, culturel et systémique. Cet article propose une exploration approfondie du silence en thérapie à travers une perspective hybride : philosophique, anthropologique, systémique et clinique. Trois vignettes cliniques illustrent comment les moments d’arrêt modifient les dynamiques familiales, conjugales et individuelles. Enfin, l’article propose des implications pratiques et éthiques pour une utilisation ajustée du silence dans le travail thérapeutique.
Cet article analyse la construction identitaire de l’enfant sourd né de parents entendants, situation qui concerne environ 95 % des enfants sourds. L’identité, comprise comme un processus dynamique de continuité et de transformation, est abordée dans son évolution historique et théorique, elle est ensuite envisagée dans sa dimension culturelle et linguistique, à travers l’émergence d’une identité sourde collective fondée sur la langue des signes. Enfin, la famille est étudiée comme lieu central de socialisation et de transmission symbolique où se joue la reconnaissance ou la fragilisation identitaire de l’enfant. L’originalité de cet article réside dans sa perspective systémique : l’identité de l’enfant sourd n’est pas seulement individuelle mais co-construite avec la famille et son environnement. La capacité de celle-ci à reconfigurer ses pratiques et représentations détermine l’agentivité de l’enfant et la possibilité d’une double appartenance, au monde des Sourds et à celui des entendants.
Les traditions culturelles de nombreux pays bloquent les possibilités des femmes violées ou sévèrement maltraitées de porter plainte. Même si leur constitution annonce défendre les droits des femmes, en pratique, les traditions, les coutumes, la « kanun », la loi du sang et les codes d’honneur continuent à régir la société et à contraindre les femmes au silence. Cet article illustre comment le silence est fissuré et rompu par l’inconscient et le non verbal.
Cet article explore les effets du silence entourant les violences sexuelles de masse subies par les femmes esclavisées dans les sociétés post-coloniales créoles (Antilles et île de la Réunion). Ce silence apparaît comme un dispositif à la fois politique et relationnel, structurant les liens intimes à travers un « arché-trauma » dont la transmission, faute de symbolisation, s’opère dans l’ombre. En analysant le concept d’abjection-érotisée, l’étude démontre comment ce mutisme originel produit une diffraction horizontale de la violence, transformant le foyer contemporain en une « micro-plantation » où les corps agissent ce que les mots ne peuvent nommer. Le silence institutionnel engendre ainsi des figures cliniques spécifiques : l’Homme-Cénotaphe, marqué par une défiliation radicale, et la femme Poto-Mitan, dont le « retour du stigmate » tente de restaurer une souveraineté psychique. La violence conjugale est ici décryptée comme le langage tragique d’une mémoire dont les mots ont été confisqués par l’histoire. Enfin, les auteurs proposent le marronnage psychique comme une voie de résistance symbolique, permettant de rompre avec la répétition traumatique et de réinvestir une capacité de subjectivation libérée du déni colonial.
L’adage dit que le silence est d’or. C’est vrai dans certaines circonstances et pourvu qu’il ne dure pas trop. En effet, les silences durables, chroniques au sein des systèmes familiaux, se transmettant de génération en génération, sont souvent synonymes de non-dits, de secrets de famille. À travers deux cas cliniques, les auteurs essaient de mettre en exergue toute l’ambiguïté du silence car en dépit du rôle protecteur de l’homéostasie familiale, qui lui est assigné, le silence est aussi source de souffrance et de maltraitances psychiques.
Cet article propose une clinique du silence dans les familles transparentales. À partir d’une recherche doctorale auprès de quinze parents trans en France, le silence est envisagé comme technologie régulatoire située. Il protège face à la stigmatisation, au gatekeeping et aux « outings » administratifs, mais peut appauvrir le récit familial et effacer la place parentale. Articulant perspectives systémique, narrative et de régulation émotionnelle, l’analyse cartographie des boucles familiales co-produites par les institutions, susceptibles de se rigidifier en scripts et de générer une perte ambiguë. Nous y présentons le modèle TRESSAGE : transcontextualiser, repérer les stratégies de régulation (suppression, réévaluation, partage), externaliser les forces tierces, rejouer des situations, et ajuster itérativement selon la boussole Lien-Lisibilité-Coût, avant de généraliser des protocoles écosystémiques. L’enjeu est de passer du non-dit imposé au silence habité, c’est-à-dire choisi, réversible, co-porté, tout en redistribuant le pouvoir de nommer.
Cet article a pour objectif d’analyser la fragilisation de la santé psychique des étudiants juifs en France depuis les massacres du 7 octobre 2023 en Israël. La méthodologie de recherche repose sur une analyse qualitative inspirée de la « Grounded Theory » (Glaser & Strauss, 1967) basée sur la réalisation d’entretiens de recherche. Les premiers résultats issus de 41 entretiens mettent en lumière plusieurs thématiques dont celle de « silences cumulatifs » : au silence de la déliaison sociale a succédé un silence « excluant de l’intérieur » faisant résonance avec les silences des traumatismes historiques transmis d’une génération à l’autre. Ces silences entraînent un profond sentiment d’abandon, d’insécurité accentuée par l’incapacité de l’institution universitaire à faire Loi, suscitant un grand mal-être des étudiants stigmatisés, et conduisant, pour la majorité des participants rencontrés à un repli sur soi, familial et à la dissimulation de leur identité pour se protéger. La trajectoire de vie de ces adultes en construction provoque une fragilisation de leur santé psychique, mettant en lumière des risques de troubles psychiatriques. Ces premiers résultats devraient amener l’université à en prendre conscience et mettre en place des dispositifs adaptés.