
Abstract: Hélène Cixous and Gilles Deleuze are both committed to inventing an open-ended, creative, and experimental mode of thinking, one that arises from encounters with difference and is always engaged with the realm of virtuality and becoming. Thinking should not be about recognizing what is already known but about creating new ways of experiencing and understanding the world. Cixous's poetic prose situates itself at the border of poetry and philosophy, engaging in a poetic deconstruction of philosophy and psychoanalysis. The philosophers that Cixous references most in her texts are Derrida, Heidegger, or Kierkegaard. While Deleuze wrote a laudatory text on Cixous, she, for her part, never mentioned him in her writings. Cixous, however, shares with Deleuze a profound interest in immanence, life, the event, singularity, or multiplicity. This essay explores how Cixous's writing takes place on a plane of immanence with life, giving expression to what Deleuze describes in "Immanence: A Life…" as an impersonal life that exceeds the boundaries of the self and connects us to a much wider pre-subjective plane of immanence. Focusing on Cixous's Vivre l'Orange (1979), the author explores the convergence between Cixous's poetic project and Deleuze's philosophy. First, we discuss how Cixous's discovery of Lispector's writings in the late 1970s triggered an ethical turn in her poetics, a turn that led her to embrace many fundamental aspects of Deleuze's philosophy of immanence. Second, we will ask if Cixous's deconstructive approach, which is indebted to Derrida's notions of the gift and justice, risks reintroducing transcendence and ultimately fails to live up to the goals of Deleuze's ethics.
Abstract: L'article analyse le roman Ada d'Antoine Bello, où une IA nommée Ada défie la créativité humaine en écrivant des œuvres littéraires, allant jusqu'à remporter le prix Pulitzer. Ada commence par des pastiches, suivant la mimesis d'Aristote, puis évolue pour produire des créations originales à une vitesse impressionnante. Cette capacité de reproduction rapide évoquerait la "reproductibilité technique" de Walter Benjamin, qui craint la perte d'aura des œuvres mécaniques. Néanmoins, Ada apporte une touche d'humour et parvient à combiner des textes existants de manière suffisamment innovante et cohérente pour être considérée comme une créatrice. Cependant, sa création est critiquée pour l'absence de contexte historique. Henri Bergson souligne que le processus créatif humain est un flux continu et introspectif, une dimension absente chez Ada. Jacques Derrida, avec sa notion de "différance", approfondit cette idée en montrant que toute création est intertextuelle, mais Ada manque de la subversion et du jeu de sens qui caractérisent la déconstruction. Malgré cela, Ada parvient à captiver grâce à l'interprétation libre des lecteurs, rejoignant la vision de Roland Barthes dans La mort de l'auteur, où l'intention de l'auteur s'efface pour laisser place à l'expérience du lecteur. Pour aller plus loin, Ada doit apprendre à exprimer des émotions authentiques afin d'atteindre une profondeur véritablement humaine et transcender le simple résultat technique pour accéder à l'art. L'article pose ainsi la question de la redéfinition de la créativité et explore la possibilité d'une collaboration entre l'humain et la machine, où chacun apporterait sa propre singularité.
Abstract: Auteur de concepts féconds tels que la typoésie, Jérôme Peignot grandit au sein d'une famille de fondeurs de caractères d'imprimerie dont il tire le goût prononcé pour la typographie et plus largement la littérature. Au-delà de ses contributions denses à l'art radiophonique et ses nombreuses conférences, il publie ses textes dès la fin des années 1940 dans des revues et chez des éditeurs de renom. Il est auteur pêle-mêle de fictions au Seuil et chez Gallimard, d'essais sur l'art de l'écriture, mais aussi, plus récemment, de "typoèmes" et de sonnets. Parmi ses derniers ouvrages, il y a Portraits en miroir (2017) dans lequel il partage ses discussions avec plusieurs figures majeures du XXème siècle. Un entretien avec cet auteur hors norme semblait d'autant plus nécessaire que l'importance de son parcours et de son œuvre reste à ce jour trop peu reconnue. Cette conversation tourne autour de ce qui était alors son dernier livre, Ma Part d'infini (2021), cahier de réflexions sur l'art et la mort—avec ce goût pour la citation et la fragmentation qu'il admire tant chez Bataille, Barthes et Quignard. Mais cette discussion laisse surtout libre cours aux pensées de Jérôme Peignot dans le moment où il se trouve de sa vie, certes affaibli physiquement mais pas intellectuellement, à quelques jours de célébrer ses quatre-vingt-dix-neuf ans, et deux mois avant son décès, le 19 juillet 2025. Outre le fait de nous avoir accordé son ultime entretien, Jérôme Peignot nous livre ici également des extraits inédits écrits par ses soins.
Abstract: Dans le dernier ouvrage publié de son vivant, À Léonard Snetlage, Docteur en droit de l'Université de Goettingue (1797), Giacomo Casanova répond au Nouveau dictionnaire français contenant les expressions de nouvelle création du peuple français (1795) de Léonard Snetlage où ce juriste commente les néologismes apparus au cours de la Révolution. Hostile à cette dernière, Casanova critique l'introduction de termes inédits dans la langue française en usant d'arguments à la fois esthétiques et politiques. Ce rejet est toutefois paradoxal, dans la mesure où l' Histoire de ma vie revendique une liberté absolue dans le domaine de l'invention linguistique. Écrivain francophone qui défend son droit à contourner les règles strictes de la grammaire française au moyen de néologismes et d'italianismes, Casanova se fait le censeur des évolutions survenues dans la langue française depuis 1789. À la révolution des mœurs, il préfère l'indiscipline isolée ; aux changements collectifs radicaux, les marges de liberté que s'invente une personne exceptionnelle au sein d'une société hiérarchisée. En s'érigeant en défenseur tardif de la pureté de la langue française contre les innovations révolutionnaires, Casanova entend préserver la stabilité d'un ordre linguistique et politique où seules les transgressions individuelles sont légitimes.
Résumé: L’Africain (2004) de J.M.G. Le Clézio et Autoportrait en vert (2005) de Marie NDiaye mélangent l’écriture et la photographie installant une dynamique entre texte et image, autobiographie et photobiographie, roman et autoportrait. L’expérimentation photobiographique permet à Le Clézio de redéfinir sa relation avec le père tout en explorant les ressources de la mimétique et de l’imaginaire de la photographie. Parfois faisant appel au texte, parfois évoqué par le texte, l’image photographique joue pleinement un rôle dynamique dans l’œuvre de Le Clézio qui voit le reflet du père se juxtaposer sur sa propre vie. Si l’image photographique dans le roman ndïayen aide également la narratrice à établir une relation plus confiante et harmonieuse avec la mère, sa fonction se différencie en ce qu’elle revêt un caractère fantastique et mystérieux. Provenant de sources différentes, la photographie chez NDiaye a une prise d’autant plus saisissante en ce qu’elle rejoint le monde qui l’entoure, un monde jadis mystérieux et incompréhensible. Les deux auteurs exploitent finement la manière par laquelle cet outil visuel participe à élargir l’horizon affectif et enrichir l’expérience fantastique en explorant les possibilités multiples de l’écriture de soi.
Résumé: Dans son ouvrage intitulé Scrabble , Michaël Ferrier revient sur son enfance au Tchad en 1979. Il poursuit par là-même son travail sur la mémoire et son inscription dans le temps. L’écrivain utilise ici le jeu de Scrabble, une contrainte à la manière de Georges Perec, pour illustrer le mécanisme plus général permettant le surgissement des souvenirs. L’enfant parcourt les rues de N’Djaména toujours plus loin, de la même manière que les mots s’étendent sur le plateau du jeu. Ces mots de mémoire initient la mémoire des mots, libérant les souvenirs qui, mis en mots sur la page, finissent par écrire le livre.
Abstract: This article explores self-insertion in 21st Century literature using Michel Houellebecq's The Map and the Territory as a touchstone. Here, Houellebecq writes himself as a fictional character only to kill his fictional self within the book. Beyond the simple level of a pun, this act can't help but invite a comparison with both Barthes' "Death of the Author" and Foucault's "What is an Author?" Both texts fundamentally question the definition of an author, particularly along lines of discourse. In other words, a "symbolic" author supersedes the position of the actual author. What Houellebecq ultimately does with his self-insertion is question the subject/Subject itself by highlighting the postmodern negation of the author through his in-text death. Citing Zizek's idea that negation's opposite should be considered insistence, the article concludes that Houellebecq's making-absent of the author is actually a revival of the "dead" subject.
Abstract: This article examines the role of theatricality in Édouard Louis's En finir avec Eddy Bellegueule (2014), focusing on three concentric zones of training: family, school, and the novel itself. I argue that the first two zones stage theatrical learning for Eddy, and that together with the third they constitute a transtextual training for the novel's reader. At the familial level, hyper-theatricalized performances of gender and violence define the household, with parents and neighbors modeling roles that Eddy internalizes and resists. At school, repetition, rehearsal, and play form a laboratory of self-fashioning, wherein Eddy both enacts and destabilizes the role of the dur while exploring alternative masculinities. Finally, the novel functions as a stage where quotation, doubling, typographic estrangement, and intertextual homage guide readers toward perceiving Louis's project not as straightforward autobiography but as a politically charged mode of theatrical truth. Drawing on Judith Butler, Deborah Tannen, and David Kornhaber, alongside critical readings by Sohomjit Ray, Loïc Bourdeau, Delphine Edy, Morgane Cadieu, and others, I contend that Louis's writing theatricalizes precarity and gendered scripts so readers might recognize the systemic violence embedded in routine gestures. Theatricality thus emerges as both theme and interpretive mode, redefining Louis's oeuvre within debates on autofiction, performance, and political testimony.
Abstract: Dans La Chambre claire , Roland Barthes privilégie les photographies de portrait, mais inclut une exception notable : un paysage de Charles Clifford représentant Alhambra. En revisitant le texte, nous avons découvert que cette image révèle une concurrence théorique entre Barthes et Freud autour de das Unheimliche . Barthes évite l'expression "inquiétante étrangeté", traduction dominante de das Unheimliche, et préfère "inquiétante familiarité", plus conforme à l'ambiguïté et à la réciprocité de la notion. À travers l'article "Une inquiétante étrangeté" de Chevrier et Thibaudeau, il entre dans le débat, mais renverse rapidement leurs conclusions et celles de Freud : ce qui, chez eux, suscite l'inquiétante étrangeté devient, chez Barthes, heimlich et nullement inquiétant. La discussion sur das Unheimliche atteint son apogée dans la scène finale de La Chambre claire, où un automate surgit soudainement comme incarnation ultime du punctum. Une fois encore, dans les textes classiques, l'automate évoque la peur, tandis que chez Barthes, il conduit à l'image de la Mère et à l'amour irréductible. Partant de l'ambiguïté et de la réciprocité inhérente à das Unheimliche, Barthes associe la photographie à une force de résurrection : en combinant les éléments de la vie et de la mort, la photographie s'inscrit dans une dialectique. Elle offre la possibilité d'inverser le passage de la vie à la mort, permettant ainsi de retrouver et d'affirmer la vie dans ce qui a été perdu.
Abstract: Les travaux de Cécile Mainardi, poète française contemporaine, sont marqués par la pensée du langage telle que développée par John L. Austin et Ludwig Wittgenstein. Alors même que la philosophie du langage ordinaire d’Austin fait preuve d’une exclusion arbitraire, celle de la poésie, la pensée poétique de Mainardi place la poésie au centre du langage ordinaire. Le poème devient pour elle un lieu qui fait ressurgir certaines caractéristiques linguistiques centrales à une pensée du langage. La poésie n’est plus une limite à la philosophie, mais propose des expériences de pensée linguistiques qui viennent questionner la philosophie. Cette contribution s’attache à explorer comment Mainardi propose de reconfigurer la philosophie du langage ordinaire pour y faire entrer la poésie, et pour montrer que la poétique est toujours déjà présente dans la pensée du langage.
Résumé: Raphaël Confiant est l'un des représentants les plus prolifiques de la littérature francophone des Antilles. L'écrivain martiniquais est connu, entre autres, pour son ouvrage l' Éloge de la créolité écrit avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. Un texte qui pourrait être considéré comme un manifeste de la littérature créole et qui souligne l'importance de la tradition caribéenne et la valeur du métissage. Dans cet entretien accordé par l'écrivain, apparaissent des pensées, des paroles et des opinions qui font partie de la poétique de l'auteur et qui enrichissent la connaissance de son fascinant parcours artistique et littéraire, mais aussi de son activité de traducteur. C'est précisément la traduction qui prend un aspect original et inédit qui nourrit la langue créole et la langue française dans une relation certainement fructueuse. Dans son discours, Confiant s'interroge également sur la notion d'identité fixe et met en avant l'importance de la mémoire antillaise, qu'il considère comme éclatée et en perpétuelle évolution. Sa démarche littéraire, marquée par l'utilisation de la langue créole, est un acte de résistance contre l'uniformisation culturelle et une manière de valoriser la richesse et la diversité de la culture caribéenne. L'auteur parle également de l'importance d'un genre littéraire tel que le roman policier. Ce genre lui permet de se libérer des contraintes de la littérature habituelle et d'explorer une forme d'écriture plus libre.
Résumé: Depuis une quinzaine d'années, et plus particulièrement depuis la parution des Années , une attention particulière a été accordée au rôle des images dans les récits d'Annie Ernaux. Si la musique semble occuper une place moindre dans son œuvre, la critique y a souvent vu un usage similaire, comme s'il s'agissait uniquement de donner une voix aux photographies. Le propos de cet article est de montrer en quoi les musiques, et surtout les chansons, viennent mettre au jour un autre aspect de l'autobiographie ernalienne. Centrales dans Les Années , mais également présentes dans d'autres récits, ces dernières offrent une énonciation particulière et dévoilent une nouvelle structuration de la conscience du sujet écrivant. De Dalida à Elvis Presley, en passant par Annie Cordy ou Sidney Bechet, elles placent la narratrice au carrefour de plusieurs générations. En s'inscrivant ainsi dans le récit, les œuvres musicales dessinent une cartographie narrative, mais également sociale, accompagnant l'écrivaine dans son passage d'un milieu à un autre. À travers elles, il s'agit de s'écrire dans un chœur de voix qui traversent les époques et les lieux. Paradoxalement, c'est dans cette écriture chorale et multiple, qu'une nouvelle subjectivité apparaît : celle de l'autrice qui semble parfois délaisser son projet d' « autobiographie impersonnelle », pour glisser des marques intimes impossibles à retranscrire autrement qu'en chansons.
Abstract: In Marcel Proust's La Prisonnière , the narrator's voyeuristic act of undressing Albertine in a bid to decipher her becomes a manifestation of his suspicions and anxieties about her fidelity and sexuality. Despite being laid bare, Albertine's body is resistant to easy interpretation, repelling the narrator's attempts to read her like a text. Her breasts and genitals, once exposed, defy categorization and understanding, leaving the narrator at a loss. It is only when she turns, revealing specific physical features like her hooked-nose and the bend of her leg, that the narrator seizes upon these details as potential clues to deciphering her body. He likens Albertine's hooked nose to espionage, an observation influenced by fin-de-siècle anti-Semitic propaganda, and the bend of her leg which resembles a swan's neck is correlated with mythological and biblical allusions. These seemingly disparate connections point to the fact that the narrator fears ascertaining most: Albertine has sexual relations with other women. They also point to a quintessentially Proustian logic in which associations, even if misattributed, serve as the condition (though not necessarily the cause) for a given discovery or revelation.
Abstract: Dans leur grande majorité, les romans pour la jeunesse de la comtesse de Ségur (publiés entre 1858 et 1871) inscrivent leur géographie fictionnelle dans des espaces ruraux que domine le château aristocratique entouré de dépendances extérieures comme le potager, le parc et le petit bois. Dans cette topographie autarcique, le jardin occupe une place centrale, particulièrement dans les trois premiers romans, la « trilogie de Fleurville ». Cette étude se propose d'examiner les représentations du jardin dans les circuits narratifs de ce cycle romanesque, sa portée symbolique dans l'agencement des lieux de vie et la façon dont les personnages l'investissent. Le jardin ségurien est un locus amoenus , aire d'apprentissage et de créativité aménagée par et pour les enfants, qui valorise la solidarité de leur groupe et la faculté d'« agentivité » de ses membres. Le jardin matérialise alors la « force du lieu faible », concept emprunté à la théorie des « liens faibles » en sociologie des réseaux sociaux. Mais le jardin est également un emplacement de transit et de circulation, un espace-frontière qui s'ouvre sur le locus horribilis où arrivent les accidents, les noyades dans la mare ou les rencontres catastrophiques dans la forêt. Dans cette dialectique spatiale, l'abri-jardin est aussi antichambre de l'ailleurs. On verra comment la double nature du jardin permet à la petite fille d'explorer cet ailleurs et d'échapper ainsi – bien que temporairement – à l'avenir clos vers lequel le récit l'entraîne.