Dans les oasis du sud-est du Maroc, les incendies constituent un fléau plus qu’alarmant pour les pouvoirs publics. Ces incendies sont provoqués par une combinaison de facteurs, tels que les conditions climatiques, l’insuffisance de l’entretien des oasis et des causes anthropiques. Pour y faire face, les acteurs des pouvoirs publics ont mis en place une stratégie nationale de gestion des risques liés aux catastrophes naturelles, basée sur un système de gestion intégré visant à mieux préserver les écosystèmes. Cet article s’inscrit dans cette perspective de gestion durable. Il a pour but : i) d’analyser la coordination territoriale entre les différents acteurs, en étudiant des modes de prévention et de gestion des incendies, et ii) de proposer des pistes pour une coordination plus inclusive, intégrant les différents acteurs impliqués dans leur gestion. Pour ce faire, nous avons mené 40 entretiens avec les acteurs concernés par les incendies dans la collectivité territoriale de Toudgha El Oulia (province de Tinghir, région de Draa Tafilalet), et nous avons organisé deux ateliers multi-acteurs afin d’explorer la mise en place d’une plateforme territoriale de développement. Les résultats montrent que le mode de gestion des incendies à Toudgha El Oulia est caractérisé par une multiplicité d’acteurs, dont les rôles et attributions se chevauchent. La coordination actuelle entre les acteurs impliqués dans la gestion des incendies est techniciste et interventionniste. Les enquêtés proposent une configuration alternative qui combine prévention et intervention, centrée sur les acteurs locaux. La création d’une plateforme institutionnelle multi-acteurs, réunissant les divers acteurs de la gestion des incendies et abordant toutes ses dimensions, pourrait constituer un gage de gestion intégrée et durable de ce fléau au sein de la collectivité territoriale de Toudgha El Oulia.
In Morocco, agricultural and rural development policies, to facilitate their deployment, encourage the establishment of local development organizations such as cooperatives. Their massive creation can be understood both as an opportunistic strategy for rural populations, and as a top-down directive from public authorities to involve these populations in territorial development responsibilities. The aim of the article is to analyze the ability of the leaders of these organizations to seize the mechanisms offered by public authorities and funders to carry out development actions in their territories. Through semi-directive interviews with the leaders of twenty-two local development organizations in the oasis territory of the Todgha Ferkla valley, we analyze how local leadership, organizations and development actions intersect in this valley. The results show strong and multiple opportunities structures for the creation of local development organizations. These opportunity structures enable the emergence of new types of local leaders. Their role in local development is illustrated through two examples. The technical, institutional and strategic support of these organizations, along with the successful succession of current leaders, could ensure the sustainability of their territorial development initiatives.
Dans les oasis de Todgha Ferkla au sud-est du Maroc, les agriculteurs ont recours à la recharge de la nappe comme une réponse innovante afin d’atténuer le déséquilibre entre l’offre et la demande en ressources hydriques. Ce déséquilibre est accentué par les phénomènes de changements climatiques, notamment la sécheresse et par la course accrue vers le pompage par le biais de la mise en place de puits et de forages. Afin d’analyser les attitudes des agriculteurs de la vallée de Todgha Ferkla vis-à-vis de la recharge et d’explorer leur prédisposition à s’approprier et adopter cette innovation, nous avons mené vingt-trois entretiens avec les leaders d’organisations agricoles en charge de la gestion des eaux au sein des oasis de cette vallée. Les résultats montrent que les enquêtés ont une définition sommaire de la recharge englobant à la fois ses finalités, ses fonctions et ses infrastructures, et connaissent les principales techniques de recharge de la nappe. Ils ont des attitudes positives par rapport à la recharge de la nappe et sont prédisposés à adopter les techniques les plus appropriées à leur contexte telles que les bassins de recharge au sein de leurs parcelles et à entretenir les seuils de recharge notamment lorsqu’ils sont intégrés dans la gestion des ouvrages de la recharge. L’implication effective des acteurs des pouvoirs publics et des locaux dans une réflexion collective pourrait garantir les effets positifs, atténuer les effets néfastes de tels dispositifs de recharge de la nappe et soutenir la durabilité de fonctionnement des infrastructures.
Depuis leur existence en tant que systèmes agro-écologiques façonnés par l’homme, les oasis de Toudgha ont été constamment aux prises avec des défis de gestion de l’eau, qu’elle soit de surface ou souterraine. Pendant des siècles, cela a incité les populations locales à envisager une gestion de l’eau adaptée au contexte local, incarnée par la Jmaâ, une institution régie par les lois coutumières « Orf ». Ultérieurement, les Associations des Usagers des Eaux Agricoles (AUEA), ont émergé dans une perspective de modernisation. Dans le but d’explorer la continuité ou la discontinuité entre ces deux institutions, notre étude analyse les règles de gestion collective des ressources hydriques dans la vallée de Toudgha et leur évolution. Pour ce faire, nous avons mené 50 questionnaires auprès des agriculteurs, des membres de la Jmaâ et des AUEA, ainsi que 8 entretiens avec des représentants de l’administration. Les résultats de cette recherche ont révélé que la gestion sociale au sein de la Jmaâ a efficacement organisé l’irrigation et résolu les conflits sporadiques entre les tribus de la vallée. Cette gestion a évolué avec le temps, marquée par la disparition de certaines règles et l’introduction de nouvelles. En ce qui concerne les institutions communautaires de gestion de l’eau, les AUEA commencent à occuper une place croissante en tant qu’institution « moderne », formelle et reconnue par les autres acteurs. Les points de vue des acteurs interrogés varient en ce qui concerne la Jmaâ, bien qu’elle conserve un ancrage historique et continue de fonctionner dans certains villages.
Au Maroc, les politiques agricoles et rurales, pour faciliter leur déploiement, encouragent la mise en place d’organisations de développement local telles que les coopératives. La création massive de ces organisations peut être comprise à la fois comme une stratégie opportuniste de la part des populations rurales, et comme une injonction descendante des pouvoirs publics en vue d’associer ces populations aux responsabilités de développement territorial. L’objectif de l’article est d’analyser la capacité des leaders de ces organisations à se saisir des mécanismes offerts par les pouvoirs publics et les bailleurs de fonds pour mener des actions de développement sur leurs territoires. À travers des entretiens semi-directifs avec les leaders de vingt-deux organisations de développement local dans les oasis de la vallée de Todgha Ferkla, nous analysons comment s’entrecroisent le leadership local, les organisations et les actions de développement dans cet espace. Les résultats montrent l’existence de fortes et multiples structures d’opportunités de création d’organisations de développement local. Ces structures d’opportunités permettent l’émergence de nouveaux types de leaders. Leur rôle dans le développement local est illustré à travers deux exemples. L’accompagnement technique, institutionnel et stratégique de ces organisations, ainsi que la réussite de la relève des leaders actuels, pourraient constituer un gage de pérennité de leurs actions de développement territorial.
Dans les oasis du Sud-Est du Maroc, les organisations de développement local ont souvent occupé une place centrale dans le développement rural. Au cours des deux dernières décennies, leur nombre a connu un accroissement remarquable malgré les défis auxquels elles sont confrontées tels que le manque d’autonomie financière et le faible accompagnement technique et stratégique. Partant de la curiosité sur l’importance du collectif dans la dynamique de constitution de ces organisations, notre article a pour but d’analyser les facteurs de réussite des organisations de développement local à travers la mesure de performance de l’action collective à l’aide d’une grille d’analyse co-construite avec les acteurs du terrain. Pour ce faire, nous avons identifié, lors d’un stage de développement réalisé dans les oasis de Todgha, des facteurs et indicateurs de mesure de la performance de l’action collective. Liés à l’origine des organisations, à leur gouvernance et à la nature de leurs activités, ces facteurs ont été regroupés dans une grille. Suivant un processus itératif et évolutif, cette grille a été d’abord élaborée et discutée avec trois organisations de développement local, puis validée avec 9 chercheurs ainsi que des acteurs du terrain (experts, agriculteurs, membres d’organisations de développement local, institutionnels). Dans un deuxième temps, la grille a été appliquée à deux organisations de développement local dans les oasis de Todgha. Les résultats montrent que la performance des organisations dépend de facteurs internes tels que les caractéristiques des membres et des leaders de ces organisations (bonté, persévérance, confiance…), et des facteurs externes comme leur capacité à saisir les opportunités de financements, de partenariat et de coopération. Appliquée à un contexte oasien, cette grille pourrait être utilisée et adaptée à d’autres contextes pour évaluer la performance des organisations.
Local development organisations are now widespread in rural regions of North Africa. In the past, these organisations were usually only involved in a few sector-specific activities. This study investigated the activities of 24 local development organisations in the Saharan regions of Morocco, Algeria and Tunisia. The fields of action of these organisations have expanded in the past decade, thanks to their increased capacity to handle relations with other actors. They have become active in defining what development means at the local level, although public administrations do not yet acknowledge such a role.
Ce texte s’appuie sur une investigation de terrain menée dans la vallée de Todgha qui fait face à des transformations de son activité agricole depuis plusieurs décennies. Celles-ci sont notamment le fruit de mutations techniques soutenues par les politiques publiques marocaines visant à favoriser des formes d’agriculture plus entrepreneuriales. Après avoir rappelé les grandes caractéristiques de notre terrain d’étude, nous mettons en évidence quelques-uns des enjeux identifiables dans cette vallée dans le domaine de la gestion des ressources en eau.
In Morocco, agricultural activities based on groundwater use increasingly face risks of aquifer overdraft and market saturation. However, farmers and public organizations responsible for agriculture and water resources rarely communicate to identify how these risks could be overcome. A participatory scenario-planning process was organized in a small region to identify a pathway towards agricultural activities that are sustainable in terms of groundwater resource use and profitability. Actors jointly determined this pathway thanks to the organization of preparatory workshops held separately with each actor before they met together, and the progressive integration of agriculture development and groundwater use in scenario design.
This chapter discusses the dualistic discourse and policies in Morocco as well as the technological determinism which often accompanies such discourse. It starts with a historical review of agricultural development in Morocco. The chapter presents two case studies on the diffusion and use of drip irrigation in collective projects and discusses findings regarding farmers' practices of drip irrigation in Morocco more generally. The dualist prism that has dominated agricultural development discourses entails technological determinism, just as it critically depends on this type of determinism. The National Irrigation Water Saving Program (PNEEI) which started in 2007 with the ambitious objective of converting 550,000 ha from surface irrigation to drip irrigation led to widespread dissemination of drip irrigation. The state-managed Gharb irrigation scheme, located in northwest Morocco, is the largest scheme in the country and has recurrent water service crises. The irrigation service has long been undermined by technical and institutional difficulties.
La Petite Agriculture Familiale (PAF) est fortement fragilisee par la conjonction de plusieurs facteurs; d'abords le foncier avec la complexite des statuts, les problemes des heritages, indivision et morcellement. Ensuite les marches ; en dehors de la production laitiere et des produits de terroirs (recemment impulses par le Plan Maroc Vert), la PAF est tres faiblement connectee aux filieres. Et enfin le financement et les incitations de l'Etat ; seul 10% des exploitations agricoles du pays disposent des garanties conventionnelles qui leurs permettent de contracter des prets bancaires. Si la PAF deploie des strategies et des formes de bricolage technique et institutionnel pour acceder aux ressources productives (ex. eaux souterraines), la competition avec les grandes entreprises agricoles risque de la mettre en dehors du circuit de production. Il en decoule que l'installation des grandes entreprises agricoles autours des territoires fragiles (oasis, plaine en surexploitation des eaux) devrait etre soumise a une rigueur extreme en ce qui concerne les impacts environnementaux et socio-economiques. L'histoire du rural marocain et les politiques publiques le concernant depuis la periode du protectorat, ont abouti a une diversite notable et un dualisme tradition/modernite qui occulte toute une diversite de modes de production. Les efforts de l'Etat pour resorber les grandes inegalites economiques entre les deux poles de l'agriculture se declinent en grandes strategies et programme de developpement : le PMV, l'Initiative Nationale pour le Developpement Humain, le programme de lutte contre les disparites sociales en milieu rural. (Resume d'auteur)
Purpose: The aim of this study was to analyze the motivations of non-conventional innovation actors to engage in innovation processes, how their involvement changed the technology and their own social-professional status, and to analyze their role in the diffusion of the innovation.Design/methodology/approach: We studied the innovation process of drip irrigation in Morocco. We interviewed 35 farmers in two villages, selected to represent a diversity of farms, and observed their drip irrigation systems. We interviewed several local artisans and traders, and intermediaries about their social-professional pathway, using a checklist to understand their motivations and their involvement with drip irrigation.Findings: We showed how a variety of non-conventional actors became involved in drip irrigation, leading to the progressive creation of an active inter-related socio-technical network involved in the sales, manufacturing, fitting, and use of drip irrigation systems. This network challenged an imported technology promoted by irrigation companies that targeted large-scale farmers, and transformed it into drip irrigation systems adapted to a wide range of situations and farmers, including small-scale farmers. The involvement of these actors led to reciprocal changes in the technology and in the socio-professional status of the intermediaries, hence accelerating the diffusion of the innovation.Practical implications: Understanding the motivations of non-conventional innovation actors helps comprehend the multiple pathways of innovation processes, and the socio-professional pathways of innovation actors. It is worth considering integrating these actors in state programs and other planned innovation processes, as they are near to field realities and to innovation users, and are able to adapt a technology to local requirements.Originality/value: The results of this study contribute to the scientific debate about the mutually beneficial alliance of non-conventional actors and technical innovations.
Au Maroc, l'utilisation des eaux souterraines pour l'irrigation a permis un developpement agricole rapide dans de nombreuses regions, mais a aussi fait emerger des situations de baisse des niveaux piezometriques des nappes qui menacent la durabilite de cette agriculture irriguee. L'article presente une action de recherche portant sur la conception d'un projet de territoire agricole durable alliant developpement agricole et usage perenne des ressources en eau souterraine. L'etude a eu lieu dans la zone d'Ain Timguenay (province de Sefrou), qui connait un fort developpement de la production de pommes et de prunes depuis une quinzaine d'annees. Le programme de recherche a implique les agriculteurs, la commune rurale d'Ain Timguenay, les institutions du Ministere de l'Agriculture et l'Agence de bassin hydraulique du Sebou. Une analyse des dynamiques agricoles locales et des tendances nationales a servi de support aux discussions. L'etude de l'aquifere et de ses usages a permis d'etablir un bilan sommaire et un ordre de grandeur des surfaces qui pourraient encore etre plantees sans que les consommations en eau soient superieures a la recharge de l'aquifere en annee pluviometrique moyenne. Une reflexion prospective menee avec les agriculteurs a mis en evidence deux scenarios possibles a l'echelle locale: 1) un scenario ou les difficultes economiques que rencontrent actuellement les exploitations de la zone se renforcent, conduisant a un ralentissement des nouvelles plantations, d'ou une pression limitee sur la nappe ; 2) un scenario ou les exploitations reussissent a faire face aux defis actuels de production et de commercialisation et de ce fait continuent a planter, ce qui conduit a une consommation en eau bien superieure a la recharge de la nappe. L'ensemble des acteurs impliques a participe a l'elaboration d'un troisieme scenario permettant de concilier developpement economique et utilisation durable de l'aquifere. Les actions prevues pour un tel scenario incluent notamment la signature d'un contrat de nappe qui permettrait d'impliquer une association des usagers d'eau agricole dans la gestion de la nappe. (Resume d'auteur)
Actuellement, plusieurs politiques publiques marocaines promeuvent la création d’associations de développement et de coopératives où les jeunes leaders trouvent leurs place grâce à leur mobilisation dans l’action collective. En s’appuyant sur des recherches empiriques réalisées entre 2006 et 2014 dans le Moyen Sebou et dans la région d’El Hajeb au Nord du Maroc, nos résultats montrent que : i) les jeunes leaders sont maintenant fréquemment présents dans les associations et les coopératives ; ii) les jeunes leaders mobilisent des ressources nouvelles (techniques, managériales, linguistiques, etc.) qui sont différentes de celles des notables traditionnels (grande propriété, moyens financiers, etc.) ; iii) les jeunes n’arrivent pas à accéder à la commune rurale, parce que les ressources dont ils disposent ne sont pas en lien avec ce que les électeurs attendent d’un président de commune rurale. De ce fait, si la gestion de l’action collective est devenue un espace important pour les jeunes leaders, l’accès à la gestion de la commune rurale est encore réservé à des formes traditionnelles de leadership.
ResumeDans les perimetres irrigues au Maroc, les exploitations agricoles de petite taille rencontrent des difficultes pour convertir individuellement leur equipement d'irrigation gravitaire en irrigation localisee, d'oU l'interet pour une conversion collective. Les acteurs qui accompagnent cette conversion collective mettent souvent en avant les aspects techniques, au detriment d'un appui a la maturation de ces projets au niveau des groupes d'agriculteurs. L'article presente une grille pour l'analyse et le suivi de la maturation de projets collectifs de conversion a l'irrigation localisee. La grille a ete testee dans le cas de projets de conversion collective situes dans les oasis au Maroc. La grille s'est revelee utile pour structurer un diagnostic initial, a partir duquel ont ete organises des ateliers et une visite de systemes irrigues en irrigation localisee et pour evaluer les apprentissages des agriculteurs suite a ces activites. Cette grille pourrait aussi etre utilisee dans le cas d'autres projets engageant un collectif d'acteurs. AbstractIn irrigation schemes in Morocco, it is difficult for individual small-scale farms to shift from surface to drip irrigation. Such cases represent an opportunity for a collective shift to drip irrigation. However, actors who provide support for a collective shift to drip irrigation tend to focus on technical issues and fail to help the project mature in farmers' groups, thus increasing the risk of failure. This article proposes a grid for analysing and monitoring projects concerning a collective shift to drip irrigation. The grid was tested in such projects in Moroccan oases and proved to be useful in obtaining an initial diagnosis. In turn, the diagnosis was used to design two workshops with farmers' groups and a visit to irrigation schemes where drip irrigation was already in use. The grid also proved useful to assess the learning of the farmers who participated in these activities. This analytical grid could also be used for other types of collective projects.