
Le 11 juillet 1947, Jérôme Carcopino (1881-1970) bénéficiait d’un non-lieu après avoir été révoqué de ses fonctions, brièvement emprisonné et traduit en justice pour sa participation au régime de Vichy, où il fut en particulier secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse de 1941 à 1942. À l’appui de son mémoire justificatif produit devant la Haute Cour de justice de la République, Carcopino avait joint divers témoignages de collègues qu’il estimait pouvoir porter à son crédit, dont un échange épistolaire avec Marc Bloch. Composé de neuf lettres, éditées pour la première fois à la suite de cet article, ce court dossier témoigne des échanges entretenus entre les deux hommes, normaliens, liés par la figure de Gustave Bloch, maître de l’un et père de l’autre. Ces lettres reflètent à la fois le passé et le présent de deux figures de l’Université de la III e République, aux relations courtoises en dépit de leurs situations dramatiquement asymétriques sous Vichy. Procurer une édition critique de ces lettres répond à un double objectif : contextualiser l’histoire de leur écriture, à une époque où correspondre avec une autorité ministérielle n’a rien d’anodin, et comprendre le ressort de leur exposition dans un cadre judiciaire pour soutenir la cause d’un accusé. Après avoir obtenu sa réintégration dans l’Université en 1951, Carcopino publia en 1953 un livre plaidoyer, Souvenirs de sept ans , où il relatait son action de 1937 à 1944 et qu’il achevait par la reproduction, instrumentalisation s’il en est, d’un fac-similé de l’une des lettres de Marc Bloch.
En quittant Paris pour l’armée en 1939, Marc Bloch laisse sa bibliothèque dans son appartement de la rue de Sèvres. Celle-ci, riche de plusieurs milliers de volumes est saisie par les Allemands au début de 1942 et expédiée en Allemagne. Les restitutions, opérées principalement à la fin des années 1940, ne concernent qu’une fraction de l’ensemble des livres rassemblés par Bloch au cours de sa carrière. L’université de Paris, puis l’une de ses héritières, l’université Paris 1- Panthéon Sorbonne, ont acquis en plusieurs temps, par achat puis par un don de la famille, une grande partie des livres revenus d’Allemagne, soit environ 1 800 volumes. Ceux-ci furent affectés à la bibliothèque Halphen, bibliothèque de travail des médiévistes. L’article replace l’histoire de cette bibliothèque dans le contexte des relations entre Bloch et le monde universitaire français et étrangers. Il vise à restituer l’importance de la constitution du fonds dans l’histoire intellectuelle de Bloch. L’examen de cette partie substantielle, mais tout de même partielle, du fonds illustre les catégories scientifiques mobilisées par Bloch dans son travail. Les dédicaces et signatures permettent d’évaluer l’ampleur de son réseau d’amitiés et de relations dans le milieu académique français et, au-delà, à travers toute l’Europe. Ce fragment éclaire la consistance d’un outil de travail remarquable, construit patiemment, à coups de comptes rendus et d’achats par un savant d’une envergure exceptionnelle.
Cet article se propose de revenir sur la question de la reproduction sociale au sein des institutions universitaires françaises au début du xx e siècle à partir de l’exemple du célèbre historien Marc Bloch (1886-1944), normalien dont le père, Gustave Bloch (1848-1923), fut lui-même non seulement normalien mais également professeur à l’École normale supérieure. La question se pose en des termes spécifiques en un temps où l’ENS perdit son autonomie pour devenir un institut pédagogique intégré à l’université de Paris : Marc Bloch fut donc à la fois un pur produit de l’ENS et de l’Université et il eut toujours à cœur de nourrir sa pratique professionnelle avec cette double culture. En s’appuyant sur les nombreuses archives que sa formation à l’ENS a laissées, il est possible de comprendre comment se déroulait la formation d’un historien à l’ENS à l’époque de Marc Bloch, comment la personnalité de ce dernier s’y est peu à peu affirmée en s’appuyant sur certaines dispositions propres à un héritier intellectuel, et d’observer de quelle manière cet héritage normalien a pu être plus ou moins activé pendant l’ensemble de son parcours d’historien et de citoyen.
Captivity, migration, and labor markets—rather than “civilizing” missions or anarchic state evasion—defined the southwest frontier of the Ming Empire. Reframing James C. Scott’s Zomia thesis, this article shows that communities in the inhospitable highlands did not simply flee the Ming state; they competed with it by acquiring people, labor, and expertise. Obtained via forceful capture, targeted recruitment, or voluntary defection, some newcomers were valuable for their manual labor, others for their military or reproductive capacities or knowledge of statecraft. This article uses two case studies to illustrate this labor economy. Duzhang, initially acephalous, turned to regime-building through large-scale raiding in the sixteenth century, absorbing Han and non-Han captives and defectors who supplied it with skills and legitimacy. Bozhou, long ruled by tributary chieftains ( tusi ), drew willing Han migrants and advisers; the Ming countered not just with arms but with litigation, weaponizing law to fracture the Bozhou polity before the decisive war of 1599–1600 that ended with its “barbarization.” Across the frontier, Miao mercenaries leveraged their military prowess to secure valuable resources like land, women, and silver from the highest bidders. The result was a hybrid political field where coercion and consent were blurred, migration surged, and rival regimes—imperial and indigenous—vied fiercely for control of human labor. Ming imperial expansion emerges not as an inevitable conquest but as a pragmatic, improvised, and contingent reaction to relentless competition for labor at its margins.
Cet article propose une relecture de l’exposition du Louvre « Revoir Watteau. Un comédien sans réplique. Pierrot , dit le Gilles » (2024) en confrontant la scénographie et le catalogue. Le propos met en évidence la polyphonie du personnage de Pierrot comme de l’œuvre de Watteau. Parce qu’il circule entre le théâtre, les arts visuels et la littérature, Pierrot permet d’éclairer plusieurs siècles de recompositions scéniques et de faire dialoguer l’histoire et l’historiographie de l’art, des spectacles et de la ville.
Cette note critique propose la lecture par une sociologue de la famille et de l’économie contemporaine des livres de Claire-Lise Gaillard et d’Aïcha Limbada ainsi que de la thèse de Pauline Mortas, portant respectivement sur le marché de la rencontre, la nuit de noces et le marché des objets utilisés dans le cadre de la sexualité dans la France du xix e et du début du xx e siècle. La lectrice souligne les apports d’une approche féministe matérialiste pour explorer le façonnement historique des intimités conjugales et hétérosexuelles, qui informent encore nos imaginaires collectifs. Les trois ouvrages partagent une matrice théorique commune qui place la domination masculine, les rapports de pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes et les violences de genre au centre de l’analyse. Le marché de la rencontre, la nuit de noces et les pratiques sexuelles sont non seulement les réceptacles de normes de genre diffusées dans la société, mais ce sont aussi des lieux de production de ces normes. La note se focalise aussi sur les outils méthodologiques à la disposition des sciences sociales – tant en histoire qu’en sociologie – pour documenter les pratiques intimes, conjugales et sexuelles du passé et du présent.
Focusing on two books that seek to renew the study of Native North American history, Indigenous Continent: The Epic Contest for North America by Pekka Hämäläinen (2022), and The Rediscovery of America: Native Peoples and the Unmaking of U.S. History by Ned Blackhawk (2023), this review article offers an opportunity to survey the current state of the field. Both authors raise two of the major questions that animate the scholarship: that of Native Americans’ agency, widely acknowledged and accepted by the historical community, and that of their rationale for action, for which contrasting visions divide historians. Here, I consider the extent to which Blackhawk’s and Hämäläinen’s emphasis on Native agency may in fact have the effect of obscuring reflection on those logics. Although Hämäläinen, unlike Blackhawk, insists on the risks of teleology and strives to highlight the variety of modes of colonial intrusion, the two historians are united in their renouncement of a form of anthropology that once sought to render the cultural integrity of Native Americans. The analytical lexicon they propose (for example, the term “empire”) sometimes leads to an erasure of cultural difference and a distortion of history. This article therefore argues for a renewed complementarity between history and anthropology.
Si l’histoire et l’historiographie italiennes n’étaient pas au cœur des préoccupations de Marc Bloch, il s’y intéressa néanmoins à la fois comme auteur de La société féodale et comme codirecteur des Annales . Cet article propose d’éclairer d’un jour nouveau ses liens avec les chercheurs italiens, en identifiant en Gino Luzzatto (1878-1964) – lui aussi médiéviste et historien de l’économie – le collègue avec lequel Bloch se sentit le plus proche, tant sur le plan intellectuel que personnel. Il s’appuie pour cela sur les traces rares mais révélatrices de leurs échanges, élargissant ainsi les approches existantes de l’histoire de l’historiographie. Bien qu’il ne subsiste pratiquement aucune correspondance entre Bloch et Luzzatto, un faisceau de sources indirectes, parmi lesquelles des lettres de tiers, des comptes rendus, des références bibliographiques, des dédicaces, des gloses manuscrites et des fiches, permet de reconstituer leurs intérêts communs et atteste leur admiration mutuelle. Les deux historiens ne se rencontrèrent qu’une seule fois, à Venise, en septembre 1934, mais ils partageaient des affinités qui dépassaient le seul cadre académique, liées aussi à leur condition de Juifs assimilés et à leur engagement antifasciste. Luzzatto manifesta un intérêt prononcé pour les travaux de Bloch consacrés à l’histoire de l’agriculture, des techniques et de la propriété foncière, dont il contribua, après la Seconde Guerre mondiale, à en maintenir vivants l’héritage et la réception en Italie.
Les documents produits par l’Église catholique pour traiter un « abus » du sacré n’ont pas les violences sexuelles pour objet. Ainsi, les dossiers de l’Inquisition pour « sollicitation » poursuivent l’abus de la confession : le confesseur qui incite une personne à des « actes honteux » (sexuels) abuse du sacrement, non d’une personne. Or, avant les témoignages récents des personnes victimes, l’histoire des violences repose sur ces traces indirectes des faits. Le passage de l’abus à la violence, souvent rapide, manque d’une méthode partagée. Dans cet article, je propose trois critères pour identifier les violences sexuelles commises par des clercs dans des dossiers pour sollicitation : le non-consentement, la dépendance oppressive au confesseur, qui force la résignation aux actes sexuels, et la reconnaissance par l’entourage. Ces critères, appliqués aux 191 procédures pour sollicitation devant l’Office de Modène, entre 1605 et 1727, et à 360 relations de direction spirituelle, permettent d’attester 121 cas de violences sexuelles autour de la confession. Je porte enfin un nouveau regard sur la médiation, méconnue quand un clerc est auteur de violences. Un arrangement advenu en 1717 est étudié pour comprendre comment le silence se fait, en famille et dans l’Église, après le viol répété d’une jeune femme par son curé. Les outils présentés visent à lancer des recherches coordonnées, pouvant s’appliquer à tous les contextes méditerranéens et impériaux où l’Inquisition a juridiction.
This article considers the role of Greek war workers, often called “mercenaries,” in the transmission of culture from the Near East and Egypt to Greece, as well as the impact of their activities on the formulation of their own ethnic identity, from the eighth to the sixth century BCE. It opens with a discussion of the scholarly terminology applied to foreign war workers from ancient Greece to the present, showing its ambiguities and limitations. The evidence for the presence and activities of Greek war workers in the eastern Mediterranean is then presented in a comparative framework, leveraging case studies from other periods, with special attention paid to the army of the Neo-Assyrian kings and the role of Scandinavians in the Byzantine army of the Macedonian dynasty. In conclusion, a broader overview of ethnic formations and subdivisions within imperial armies, drawing on case studies from antiquity, the Middle Ages, and beyond, makes it possible to reevaluate the formation of an Ionian identity in the archaic eastern Mediterranean.
Lors des affaires judiciaires traitées devant le podestat et son juge des maléfices, des hommes et des femmes des communes marchésanes des derniers siècles médiévaux ont comparu en tant qu’accusateurs, querellants, inculpés, défenseurs ou témoins. Pour ce faire, les témoins masculins ont pu se rendre dans un seul et même lieu : le palais communal. En revanche, seules les femmes accusées de délits jugés suffisamment graves, inculpées, torturées et incarcérées en attente de jugement, ont pu entrer dans le palais. Celles qui ont commis de petits délits et celles qui ont été convoquées pour faire une déposition ont été entendues dans d’autres lieux, essentiellement dans les églises de leur ville ou de leur village, obligeant ainsi, podestat et juge à déplacer le banc de justice. Cette curieuse asymétrie de genre est capitale pour éclairer la nature masculine du pouvoir, la sanctuarisation du palais communal, la double polarisation de l’espace autour du palais et des églises, la présence féminine dans l’espace publique et politico-judiciaire, le genre de la citoyenneté, le crédit accordé au témoignage des femmes et le fonctionnement des régimes de genre. Cette partition tranchée s’explique par la méfiance à l’égard du témoignage féminin considéré comme de moindre valeur dans la recherche de la vérité. L’église est le lieu idéal pour rendre la parole des femmes plus crédible sous la surveillance divine en leur offrant une protection face au personnel judiciaire exclusivement masculin devant lequel elles doivent se présenter seules. L’étude s’appuie sur des rubriques de vingt statuts communaux du centre des Marches entre le début du xiv e siècle et le milieu du xvi e siècle et sur les registres de la justice pénale ( libri maleficiorum ) du xv e siècle de trois communes : Macerata, Tolentino et San Severino.
Marc Bloch devient historien à l’époque où se constituent les sciences sociales. On s’intéresse ici à ses années de formation et aux influences intellectuelles – Karl Marx, Numa Denis Fustel de Coulanges, Émile Durkheim – qui ont façonné son imaginaire sociologique (marqué par les débats des années 1860-1910) et une pratique de l’histoire orientée par la quête de la « structure sociale ». Le médiéviste paraît l’inventeur de cette notion qui prend une place croissante dans sa recherche et lui permet d’explorer à la fois les relations entre les phénomènes sociaux et l’articulation entre réalités matérielles et système de représentations. Marc Bloch tente ainsi d’élaborer une approche « structurale » ou « structurelle » de la société féodale, qui semble dialoguer davantage avec les réflexions de Marcel Mauss et de Maurice Halbwachs qu’avec celles de Lucien Febvre. Pourtant, ce moment structural de l’historiographie française fut largement relégué dans l’ombre après la mort tragique de l’historien.
Dans Le prophète rouge , Julie Pagis propose une relecture critique du concept sociologique de charisme. Elle en souligne la dimension éminemment relationnelle, comme coproduction entre chef et disciples, en analysant notamment le rôle différencié des rapports de genre. Cette note critique se propose d’enrichir l’enquête en mettant en évidence la matrice théologique des structures d’autorité à l’œuvre et en invitant à justifier davantage le refus de toute interprétation psychanalytique, alors même que les acteurs ne cessent d’y recourir.
Le présent article revient sur Le prophète rouge de Julie Pagis, enquête sociohistorique autour d’un groupe maoïste de l’après-1968, et montre comment la dérive sectaire de ce dernier s’accompagne d’une privatisation du politique plus que d’une politisation du quotidien suivant le marxisme-léninisme revisité par le chef. Il souligne comment l’engagement total produit épuisement, domination et violences de genre, révélant les tensions entre idéal révolutionnaire, pratiques quotidiennes et rapports de pouvoir internes.