
À son arrivée à la tête de l’ONU en 2007, Ban Ki-moon hérite d’une politique climatique multilatérale fragilisée par le manque de leadership des États, la fragmentation des agences onusiennes et la faible implication des acteurs non étatiques. Contre toute attente, le Secrétaire général fait du climat une priorité de son mandat, se positionnant comme un acteur clé des négociations climatiques. À partir d’archives relatives aux actions du Secrétaire général, cet article montre comment Ban Ki-moon a su tirer parti de la crise de gouvernance pour s’imposer, d’abord comme autorité reconnue, puis comme administrateur et diplomate influent dans la gouvernance mondiale du climat. Son action culmine avec la signature de l’Accord de Paris en 2015 et se prolonge sous le mandat de son successeur, António Guterres, consacrant ainsi l’institutionnalisation du rôle climatique du Secrétaire général des Nations Unies.
En mars 2015, après la destruction de sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité par l’État islamique en Irak, la directrice générale de l’UNESCO lance la campagne de communication Unite4Heritage . Il s’agit moins à l’époque d’une réponse à cette crise qu’aux critiques que cette dernière déclenche de la part des internautes sur les réseaux sociaux, qui reprochent alors à cette agence onusienne son excès ou au contraire son manque d’investissement pour la protection des sites menacés ou détruits. Par effet d’entraînement, la réponse aux critiques donne aux personnels de cette agence l’occasion d’une réflexion de fond sur le lien unissant la protection des sites culturels à celle des populations menacées par les conflits armés et ainsi sur le rôle de leur organisation dans la lutte contre l’extrémisme violent. Cette réflexion a donné lieu à des changements institutionnels qui ont permis à l’UNESCO de recouvrer, pour un temps du moins, sa légitimité et même de consolider son positionnement dans le système multilatéral. Elle qui auparavant se bornait à un rôle d’agence normative, en charge de l’élaboration et du suivi de conventions culturelles internationales, se dote alors progressivement d’un mandat opérationnel pour gérer les situations d’urgences.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait l’objet de critiques parfois virulentes sur sa gestion initiale de la crise du Covid-19 et sur son attitude à l’égard du gouvernement chinois lors des premières semaines de l’épidémie. Contribuant à la réflexion sur l’autorité des organisations internationales en période de crise, cet article démontre que la réponse de l’OMS n’a pas tant été contrainte par une supposée « influence » de la Chine, que par la nécessité de prévenir une contestation de l’autorité d’expertise de l’organisation. Ainsi, dans un premier temps, le choix d’une stratégie de conciliation à l’égard de Pékin a permis à l’OMS de s’assurer un accès aux informations épidémiologiques en provenance de Chine. Néanmoins, cette approche a, dans un second temps, nourri la contestation de l’administration Trump et entraîné une forte politisation des débats, nuisant in fine à l’autorité de l’organisation dans la coordination de la lutte contre la pandémie.
Communément désignée par l’expression gender backlash , la crise du régime multilatéral des droits des femmes à l’ONU se manifeste à la fois sur les registres normatif et opérationnel. La polarisation des débats, la dévitalisation de l’activité normative de l’Organisation, ainsi que l’effectivité limitée des politiques conduites par ses États membres et par son propre Secrétariat, affectent la centralité de l’ONU sur le sujet. Face à la menace d’une régression des droits, le Forum Génération Égalité (FGE), qui réunit en juillet 2021 États, agences onusiennes, acteurs privés et organisations de la société civile, est un dispositif visant à contourner partiellement les instances onusiennes pour devenir un levier de revitalisation du régime multilatéral des droits des femmes. En publicisant les engagements pris dans ce domaine, il cherche à permettre à ses participants – étatiques et non étatiques – de faire valoir leur implication en faveur de l’égalité femmes-hommes tout en évitant une régression éventuelle de l’architecture normative de cette dernière. Au-delà des ambitions affichées par ses promoteurs, l’objet de cet article consistera à souligner en quoi la position ambiguë du FGE, entre espaces inter-gouvernementaux et extra-onusiens, permet à l’agence onusienne sur l’égalité des sexes (ONU Femmes) d’asseoir son autorité, mais non sans affecter la fonctionnalité et la centralité plus générales du système des Nations Unies.
Comment expliquer que les organisations internationales, bien que sans cesse menacées par des situations de crise, fassent pourtant preuve d’une telle longévité ? Dans un contexte de durcissement des relations internationales (marquées par la montée du bilatéralisme et du protectionnisme de la part des États, les États-Unis en tête), les organisations internationales sont sujettes aux crises, aux contestations, aux critiques tant externes qu’internes. Pour autant, cette période contemporaine de turbulences, comme celles qui l’ont précédée dans l’histoire des institutions multilatérales, ne signe pas leur disparition. Empiriquement, ces institutions parviennent à absorber les chocs en adaptant plus ou moins visiblement leurs mandats et leurs architectures institutionnelles. En s’appuyant sur les travaux conséquents sur les crises et sur les organisations internationales, cet article introductif propose de dépasser l’étude de la nature des « crises » pour se focaliser sur l’étendue et la diversité des réponses qui leur sont apportées. De « l’absence de réponse » à la « réforme d’adhésion », les différents cas empiriques étudiés dans ce numéro spécial sont autant de preuves de la plasticité de ces institutions souvent trop vite condamnées à l’échec en raison de leur lourdeur bureaucratique.
Sur la base d’une comparaison entre deux réseaux internationaux de promotion de l’économie sociale et solidaire, cet article étudie les processus de politisation et dépolitisation à l’oeuvre dans des réseaux de plaidoyer international. L’article revient sur les processus de cadrages politiques propres à l’émergence des réseaux de plaidoyer. Il illustre aussi différentes situations où ces mêmes réseaux développent des pratiques diverses de dépolitisation, inscrites dans une logique de quête de légitimité auprès des organisations internationales et des gouvernements cibles du plaidoyer mené, et de nécessité d’agir. Cette quête de légitimité se justifie d’autant que les réseaux de plaidoyer se retrouvent eux-mêmes en concurrence dans leur politisation. Ainsi, l’article offre une lecture renouvelée du travail politique mené par les réseaux de plaidoyer international en s’intéressant simultanément à leurs enjeux internes et externes.
Comment les organisations internationales réagissent-elles aux conjonctures critiques ? Cet article cherche à s’emparer de cette problématique en mettant en lumière les effets produits par une crise diplomatique opposant l’Union européenne et les régimes militaires ayant pris le pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Nous cherchons à analyser les reconfigurations à l’oeuvre au sein de l’UE après la rupture soudaine et inattendue de partenariats mis en place dans le cadre de la Politique étrangère et de défense commune (PESC). À partir d’un cadre d’analyse emprunté à la sociologie de l’action publique européenne, nous montrons que divers acteurs impliqués dans la PESC ont tenté de faire de cette « crise » une opportunité pour défendre leurs préférences et leurs agendas au nom de l’intérêt de l’UE.
When Ban Ki-moon took office as Secretary-General of the United Nations in 2007, he inherited a multilateral climate policy weakened by the lack of leadership from states, the fragmentation of UN agencies, and the limited involvement of non-state actors. Against all expectations, he made climate change a central priority of his mandate, positioning himself as a key player in climate negotiations. Drawing on archival material related to the actions of the Secretary-General, this article shows how Ban Ki-moon leveraged the governance crisis to establish himself, first as a recognized authority, and later as an influential administrator and diplomat in global climate governance. His efforts culminated in the signing of the Paris Agreement in 2015 and were continued under the leadership of his successor, Ant & oacute;nio Guterres, thus consolidating the institutionalization of the UN Secretary-General's climate role.
The World Health Organization (WHO) has faced sometimes harsh criticism for its initial handling of the Covid-19 crisis and its stance towards the Chinese government during the early weeks of the epidemic. Contributing to the discussion on the authority of international organizations in times of crisis, this article argues that the WHO's response was not so much constrained by China's alleged "influence," but rather by the need to prevent a challenge to the organization's authority. Initially, the choice of a conciliatory strategy towards Beijing allowed the WHO to secure access to epidemiological information from China. However, this approach later fueled contestation from the Trump administration and led to a strong politicization of the debate, ultimately undermining the WHO's authority in coordinating the fight against the pandemic.
How do international organizations react to critical episodes? This article addresses this research question by looking at the effects of a diplomatic clash which occurred between the European Union and the military regimes in power in Mali, Burkina Faso and Niger. It intends to shed light on the reconfiguration of power in the EU after the decision of military regimes to withdraw from strategic partnership established under the Common Foreign and Security Policy (CFSP). Building on the sociology of European public action, we show that various actors in Europe attempted to turn this "crisis" into an opportunity to defend their preferences and agendas in the name of the interests of the EU.
Why is it that international organizations, although constantly threatened by crisis situations, are so long-lived? Against a backdrop of hardening international relations (characterized by the rise of bilateralism and protectionism of states, the United States in the lead), international organizations are subject to crises, challenges and criticism, both external and internal. However, this current period of turbulence, like those that have preceded it in the history of international organizations, does not signal their demise. Empirically, these institutions manage to survive by absorbing shocks to a greater or lesser extent and adapting their mandates and institutional architectures more or less visibly. Drawing on the substantial literature on crises and their international institutions, this introductory article proposes to go beyond the study of the nature of "crises" to focus on the extent and diversity of the responses that international organizations provide to them. From "lack of response" to "adhesion reform", the various empirical cases studied in this special issue demonstrate the plasticity of these institutions, which are often all too quickly condemned to failure because of their bureaucratic unwieldiness.
In March 2015, following the destruction of World Heritage sites by the Islamic State (ISIS) in Iraq, the Director-General of UNESCO launched the Unite4Heritage communication campaign. At the time, this was less a response to the crisis than to the criticism it sparked from Internet users on social media, who accused the UN agency of either overdoing or, conversely, underdoing its efforts to protect threatened or destroyed sites. As a knock-on effect, the response to the criticism gave the agency's staff the opportunity to reflect in depth on the link between the protection of cultural sites and that of populations threatened by armed conflict, and thus on the role of their organisation in the fight against violent extremism. This reflection has led to institu-tional changes that enabled UNESCO to regain, at least for a time, its legitimacy and even consolidate its position in the multilateral system. Previously limited to a normative role, responsible for drafting and monitoring international cultural conventions, it has gradually taken on an operational mandate to manage emergency situations.
Based on a comparison of two international networks promoting the social and solidarity economy, this article examines the politicization and depoliticization processes at work in international advocacy networks. The article reviews the political framing processes specific to the emergence of advocacy networks. It also illustrates different situations in which these same networks develop various practices of depoliticization as part of a quest for legitimacy with the international organizations and governments targeted by their advocacy, and a need for action. This quest for legitimacy is even more justified given that advocacy networks find themselves competing with each other in terms of their politicization. The article thus offers a renewed reading of the political work carried out by international advocacy networks, focusing simultaneously on their internal and external stakes.
Commonly referred to as "gender backlash", the crisis of the multilateral women's rights regime at the UN manifests itself on both the normative and operational levels. The polarization of debates, the devitalization of the Organization's normative activity, and the limited effectiveness of the policies pursued by its Member States and its own Secretariat, are all affecting the centrality of the UN on the subject. Faced with the threat of a regression in rights, the Generation Equality Forum, which in July 2021 brought together States, UN agencies, private actors and civil society organizations, is therefore conceived as a means of using the partial bypassing of UN bodies as a lever for revitalizing the multilateral women's rights regime. By publicizing the commitments made on the subject, it aims to enable its participants-both state and non-state-to demonstrate their commitment to gender equality, while avoiding any possible regression in the normative architecture of women's rights. Beyond its promoters' stated ambitions, the aim of this article is to highlight how the Forum's ambiguous position, between inter-governmental and extra-UN spaces, enables the UN agency on gender equality (UN Women) to establish its authority, but not without affecting the more general functionality and centrality of the UN system.
Cet article jette un regard critique sur les lisières de la mondialisation et de la gouvernance mondiale, là où les avancées d’hier ouvrent aujourd’hui la voie à des remises en question, des reflux et des contestations de toutes parts. L’ébauche d’un « livre gris de la mondialisation » permet de mieux saisir les différentes nuances de gris qui caractérisent le monde d’aujourd’hui. Nous nous penchons sur les tensions et les contradictions de la gouvernance mondiale à travers quatre focales. Premièrement, dans une démarche historiciste, nous retraçons les héritages coloniaux qui sous-tendent la persistance du clivage Nord-Sud à ce jour. Deuxièmement, nous mettons en lumière les limites inhérentes de la diplomatie et de l’action multilatérale, à l’ONU comme dans les organisations régionales. Troisièmement, nous évaluons les transformations découlant des changements technologiques qui se trouvent au coeur de la mondialisation. Finalement, nous interrogeons l’évolution des droits humains dans un contexte de fragilisation généralisée.
Longtemps soumise à l’athéisme d’État, la religion orthodoxe a retrouvé progressivement dans l’espace post-soviétique sa centralité politico-culturelle. Si l’exemple de la Russie poutinienne illustre cette tendance à vouloir confondre religion et politique à des fins illibérales ou nationalistes, l’Ukraine n’est pas en reste. Outre l’affirmation par Petro Poroshenko d’un discours religieux traditionnaliste et populiste, des courants (ultra)nationalistes chrétiens ont émergé ces dernières années. Aussi semblables qu’ils puissent être par rapport aux autres mouvements (ultra)nationalistes qui militent pour la renaissance d’un État ukrainien émancipé du joug russe, ces fondamentalistes se démarquent néanmoins par leur révisionnisme identitaire de l’orthodoxie. Bâti autour d’une mythologie nationale dont le Tomos de 2019 serait l’aboutissement providentiel, leur discours entend proposer à l’aide du religieux une nouvelle ontologie de « l’ukrainité ». À cet égard, l’espace géographique dans lequel est censée s’affirmer cette ukrainité a toute son importance. Celui-ci relève d’un imaginaire spécifique que nous nous proposons d’analyser.
La mobilisation de la référence religieuse par le parti national- conservateur polonais Droit et Justice (PiS) au pouvoir entre 2015 et 2023 est devenue omniprésente. Cet article analyse ces usages croisés – et controversés – du registre religieux. Premièrement, il montre comment le référent religieux a été mis au service du gouvernement PiS, dans le domaine des droits reproductifs ou de l’enseignement supérieur et de la recherche. Deuxièmement, les usages de la référence religieuse dans l’action collective sont analysés à travers deux types de mobilisations distinctes mais interreliées : d’une part, les mobilisations conservatrices, appuyées par les think tanks réactionnaires, d’autre part, les mouvements sociaux critiques du gouvernement. Détournée, la référence religieuse n’en demeure pas moins incontournable.
Les populismes peuvent-ils avoir des affinités électives avec le christianisme ? On peut le penser mais les façons d’articuler populisme et religions varient probablement beaucoup selon les pays et zones géographiques. Après avoir repéré les traits fondamentaux du populisme et formulé des hypothèses sur les liens potentiels entre populisme et christianisme, l’article essaye de les opérationnaliser à l’aide de l’enquête European Values Study de 2017-2020. Plusieurs échelles d’attitudes censées mesurer les éléments centraux du populisme sont construites et leurs liens avec la religiosité étudiés. Dans les religions chrétiennes, le protestantisme semble le moins sujet au populisme, sauf dans les courants évangéliques. L’influence directe de la religiosité sur le populisme semble s’expliquer par le fréquent nationalisme des milieux religieux. Il y a aussi un effet indirect des religions lié à l’histoire longue : les religions ont formaté les valeurs nationales au fil des siècles, ce qui explique certaines différences entre cutures nationales.
En France, l’écologie semble doucement faire sa place dans le discours populiste de droite. Contre une écologie de gauche, supposée élitaire et « bobo », les « nationaux-populistes » défendent une écologie enracinée. Dans cet article, nous nous intéresserons à la généalogie de ce motif. L’écologie conservatrice est-elle un concept unitaire ? De plus, si elle est mobilisée par plusieurs acteurs religieux, peut-on considérer qu’elle est l’expression d’un imaginaire chrétien ? Nous souhaitons mener une réflexion en trois temps : 1) étudier la mobilisation de l’écologie dans le discours populiste de droite, 2) comprendre les racines intellectuelles de cette appropriation, et enfin, 3) déterminer si cette tradition relève de l’imaginaire chrétien.
Faisant preuve d’une capacité d’articulation politique qui s’est consolidée au fur et à mesure de leur expansion, notamment depuis les années 1980, les évangéliques se sont retrouvés en position de force au sein du gouvernement de Jair Bolsonaro (2019-2022). Pourtant, leur conversion au bolsonarisme semble loin d’être acquise. La présente étude cherche ainsi à mettre en lumière les liens entre évangéliques et bolsonaristes, en explorant la manière dont l’imaginaire du combat spirituel, consubstantiel à l’entrée en force des premiers sur la scène politique brésilienne, s’amalgame à la rhétorique de la guerre culturelle qui caractérise le bolsonarisme. Nous analysons en particulier la construction et la mise en oeuvre de cet imaginaire sous le prisme de la théologie du dominion, l’une de ses formes les plus abouties, fondée sur le « mandat des Sept Montagnes ». L’objectif est de comprendre dans quelle mesure le gouvernement de Bolsonaro reflète cette vision et favorise les efforts de transformation qu’elle entend promouvoir dans la société brésilienne.