
Cet article propose d'étudier les formes de réaction et de mobilisation citoyennes dans la ville d'Hasankeyf contre la construction d'un barrage hydroélectrique qui a entrainé la disparition de cette ville. Il s'interroge sur la nature des projets de développement en Turquie mis en place d'une manière autoritaire et qui deviennent parfois les instruments d'une politique de discrimination multidimensionnelle de la part des institutions publiques. Tout en étudiant la résistance sous contrainte au sens politique et culturel, l'article analyse les liens entre la mobilisation et l'espace en termes d'identification et d'appropriation. Il montre également comment le contexte autoritaire influence les stratégies de mobilisation en termes d'enjeux spatiaux et ethniques. Dans le cas d'Hasankeyf, l'article démontre comment les habitants ont développé des formes alternatives de résistance pour éviter un rapport de force identitaire et légitimer ainsi leur cause dans l'opinion publique en mettant en avant les risques environnementaux du projet.
Cet article défend l'hypothèse que les luttes pour l'accès ou la défense des ressources naturelles en Amérique Latine ne sont pas seulement des luttes environnementales. Il prend pour cas d'étude le Mouvement des 13 villages, qui a surgi dans l'État du Morelos, au Mexique, en 2007, pour protéger une source d'eau dénommée Chihuahuita contre la construction de nouveaux lotissements. L'article montre que si le problème a été défini en termes environnementaux dans l'espace public, c'est surtout à une fin stratégique, pour renforcer l'adhésion de l'opinion publique à la cause. En réalité, dans l'espace local, la protection de la source Chihuahuita est surtout appréhendée comme un enjeu identitaire. Les communautés paysannes souhaitent conserver la source Chihuahuita et le réseau qu'elle alimente parce qu'ils sont le support d'une forme d'organisation sociale et permettent la reconstruction mémorielle du groupe.
Sur la base d’un an de travail de terrain mené en Éthiopie, en Birmanie et au Zimbabwe, trois pays touchés simultanément par une catastrophe dite « naturelle » et un conflit sociopolitique sur fond de pratiques autoritaires, cet article interroge le rapport que les acteurs humanitaires entretiennent avec le politique dans le cadre de réponses apportées aux catastrophes. L’instrumentalisation politique, la crainte du politique, la dépolitisation et l’internalisation d’une approche technocratique peuvent avoir des conséquences majeures. Les humanitaires « agissent » politiquement même quand ils ne croient que « réagir » en s’adaptant aux conditions difficiles auxquels ils doivent faire face.
Cet article questionne l’influence des réseaux sociaux sur la réponse humanitaire lors de la crise éruptive du Manaro Voui, à Ambae (Vanuatu, Pacifique sud), entre 2017 et 2018. Il se fonde sur l’analyse des publications parues sur le groupe Facebook « Yumi toktok stret » et sur des données ethnographiques collectées en 2018, à Port-Vila, au sein des organismes gouvernementaux et non-gouvernementaux en charge d’organiser le déplacement forcé des habitants. L’association de ces données mise en rapport avec les phases éruptives du volcan souligne l’intérêt pour les autorités de considérer la place qu’occupe désormais les réseaux sociaux en cas de catastrophe, tant ceux-ci sont utilisés par les habitants comme source prioritaire d’information d’urgence.
Depuis les années 2010, le Cameroun a vu se multiplier les interventions internationales visant à répondre aux déplacements forcés sur son territoire. Prenant l'exemple du secteur éducatif, cette étude interroge les liens et conséquences de ces interventions sur les acteurs et enjeux politiques, à différentes échelles. Le secteur préscolaire, tout d'abord, est réinvesti par les acteurs locaux grâce à des programmes d'aide d'urgence influençant la politique nationale de décentralisation ainsi que l'orientation des stratégies gouvernementales. L'étude de la crise anglophone souligne un processus d'humanitarisation de l'école primaire, visant à dépolitiser un conflit national en neutralisant les enjeux qui lui sont attachés. Enfin, l'exemple d'un projet de formation professionnelle permet d'analyser la manière dont acteurs étatiques, humanitaires et réfugiés s'accommodent d'un environnement politique et de ses contraintes.
Cet ouvrage est une version publiée et synthétisée de la thèse en géographie de l'auteure, soutenue en 2016 à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense.Après lecture, je souscris totalement aux propos de Frédéric Landy -co-directeur de la thèse -dans la préface (p.10) : « D'une superbe façon, ce livre témoigne d'un certain retour des sujets agricoles et ruraux dans la recherche en sciences sociales, et en géographie, en particulier ».En effet, à l'heure où la géographie se veut de plus en plus focalisée sur des approches urbaines, quand en pleine pandémie le terrain s'éloigne et la recherche dans les sciences humaines et sociales s'appuie sur des données de seconde main en attendant le retour auprès des acteurs, il est fort appréciable d'être accompagné•e•s par Mathilde Fautras dans l'arrière-pays tunisien, à Regueb dans le Gouvernorat de Sidi Bouzid, dans le berceau de la révolution.L'Introduction (p.13-34) est l'occasion pour l'auteure de présenter le contexte de son travail de recherche qui
Cet article vise à étudier la notion de politisation depuis une perspective anthropologique, en considérant l’organisation Médecins Sans Frontières (MSF) comme une société d’individus en soi, avec ses institutions, ses règles, ses normes, ses modes de fonctionnement, et en cherchant à comprendre qui, en son sein, est légitime pour s’exprimer, qui est écouté, et qui participe effectivement au dessin de ses orientations stratégiques. Basé sur cinquante-cinq entretiens et une observation participante, ce travail révèle une pyramide de politisation formée de trois niveaux – impolitisation, politisation traditionaliste et politisation critique –, dont le dernier niveau n’est l’apanage que d’un petit nombre, ceux qui, aux yeux de leurs collègues, sont à la fois légitimes et novateurs.
Cet article analyse les transformations qui affectent les associations de développement algériennes, après leur adhésion à des programmes de coopération internationale initiés par des bailleurs de fonds étrangers dès les années 2000. Il met l’accent sur la notion de professionnalisation des associations de développement et questionne l’idée de dépolitisation de la société civile qui lui est associée. L’hypothèse défendue est que cette professionnalisation amorce plutôt un processus de politisation : le discours diffusé par les bailleurs au sein de ces associations est axé sur la participation à la fabrication des politiques publiques de développement. Au final, on constate une transformation de la perception des associations de leur rapport à l’État, et leur revendication du statut de partenaire des pouvoirs publics.
COM A LUéditorial permet à l'ouvrage d'aborder la question alimentaire par le biais de la subjectivité des collaborateur•ice•s (p.8).
Dans cet article, la professionnalisation des ONG en Chine est explorée à partir des émotions utilisées par les organisations afin de justifier leur engagement pour une cause. Les histoires d’une ONG internationale en Chine, Aides Sans Frontières, et d’une association chinoise, Gěi ài, sont comparées. Elles forment deux parcours de professionnalisation en partie contraires. Malgré sa posture d’expert, Aides Sans Frontières est parfois confrontée à l’augmentation du contrôle et de la méfiance. À l’inverse, l’agencement de plusieurs répertoires émotionnels permet à Gěi ài de justifier sa critique des politiques du handicap en Chine tout en étant reconnue comme une association sensible et pleine de compassion.
Cet article propose une lecture politique des violences organisées contre les équipes chargées de lutter contre l’épidémie d’Ebola du Kivu (2018-2020). Plutôt que de considérer ces violences comme le révélateur de croyances culturelles ou d’une compréhension fautive de la situation, ces violences sont comprises comme le produit d’une situation politique particulière. Elles s’inscrivent dans la continuité de rapports brutaux et inégaux avec l’autorité qui ont marqué l’histoire de la région. L’attention portée à la lutte contre l’épidémie d’Ebola a ainsi constitué une opportunité inédite d’envoyer un message contestataire dépassant le seul cadre sanitaire. Mais ces éléments n’expliquent pas à eux seuls les violences qui ont caractérisé cette épidémie : ils ne constituent qu’un terreau fertile. Ces violences organisées et planifiées servent les intérêts d’élites impliquées dans l’« Ebola business » qui ont exploité ce climat de méfiance et mobilisé la violence comme mode d’action. Dans ce contexte, la mise en place des « leçons apprises » et de séances de « renforcement des capacités » ne suffisent pas à stopper des violences qui sont organisées pour servir des intérêts.
Cet article analyse les liens possibles entre les politiques publiques de l'emploi et les pratiques de clientélisme politique à La Réunion. Basé sur une étude empirique d'un an et sur une approche historique de longue durée, nous démontrons comment les élus utilisent les ressources des politiques publiques de l'emploi, et notamment les contrats aidés, pour alimenter et consolider leurs réseaux de clientèles, sous les regards bienveillants de l'État et de son gouvernement qui souhaitent préserver la cohésion et la paix sociales sur le territoire. Ces données empiriques inédites pour le territoire réunionnais invitent les chercheurs en science politique et en sciences sociales à prendre plus au sérieux les intrications possibles entre les ressources des politiques publiques et les réseaux clientélaires dans les États dits modernes.