
Cet article retrace la genèse de l’opération « Vacances Propres », lancée en juillet 1971 par Progrès et Environnement, un consortium d’industriels de l’emballage, de l’alimentation et de la boisson, fondé six mois auparavant par Antoine Riboud. Alors qu’ils ont œuvré à la promotion du conditionnement à usage unique après la Seconde Guerre mondiale et, partant, à celle des déchets d’emballage, ces acteurs deviennent les artisans d’une campagne estivale luttant contre le litter à la plage (c’est-à-dire contre les détritus qui la jonchent). Comment comprendre cette attitude paradoxale ? À la lumière d’archives patronales, l’article sonde la tension sous-jacente entre « bien public » revendiqué et intérêts privés bien compris. « Vacances Propres » ne se comprend en fait que comme une contre-offensive industrielle élaborée aux prises immédiates avec un double péril : le discrédit des déchets d’emballage et l’imminence de leur inscription à l’agenda politique. Pour le patronat hostile à une réduction à la source du conditionnement à usage unique, la création de l’association Progrès et Environnement participe in extremis d’une dépolitisation du débat, qu’ils confinent au terrain du litter , attribué à l’incivilité individuelle et non au système économique organisant la (sur)production de déchets. Sur fond de massification du tourisme estival, l’opération « Vacances Propres » véhicule ainsi, de plage en plage, une pédagogie du « geste propre » auprès des vacanciers. En orchestrant la vente aux communes de sacs poubelle en polyéthylène, elle réhabilite au passage le plastique, requalifié en allié de la propreté balnéaire.
Cette thèse développe une histoire sociale et politique du droit de l’entreprise à partir de l’observatoire de la société de commerce dans les territoires juridictionnels des tribunaux de commerce de Barcelone et de Buenos Aires, entre 1778 et 1840. Utilisée pour des activités variées (commerce local, production agraire, manufacture, échanges à longue distance), la société est une forme élémentaire d’organisation commerciale dont les transformations institutionnelles contribuent à l’expansion économique de la Catalogne et de la province de Buenos Aires. À la fin du XVIIIe siècle, ces deux provinces s’imposent comme deux pôles commerciaux dynamiques de la Monarchie catholique espagnole. Leur croissance repose notamment sur la réforme du régime mercantiliste avec le Règlement du Commerce Libre de 1778, avant la libéralisation du commerce espagnol et leur intégration aux marchés de la Méditerranée et de l’Atlantique. Jusqu’à la crise de la Première Guerre carliste en Catalogne, et du blocus français du port de Buenos Aires, les trajectoires politiques et institutionnelles de ces provinces diffèrent, marquées par les révolutions, les indépendances, et les conflits politiques opposant libéraux et conservateurs. Dans le contexte de la circulation des idées libérales, ces bouleversements alimentent dans les deux espaces la transformation institutionnelle de la société de commerce : le contrat permettant aux associés de mettre en commun leurs ressources et de gérer le risque des affaires organise, à travers les pratiques, la constitution d’un patrimoine appartenant à la communauté autonome formée par les associés. Avant même que la doctrine ne reconnaisse explicitement la société comme une personne morale instituée par le contrat, vers 1840, les pratiques contractuelles et les juridictions commerciales et d’arbitrage en définissent les contours. Loin d’une évolution spontanée, communautaire et privée du droit des sociétés, les procédures judiciaires dévoilent au contraire sa conflictualité et la façon dont elle s’insère dans le processus de construction de l’État. La thèse montre ainsi comment les commerçants, aux côtés des professionnels du droit et des autorités politiques souveraines, ont contribué à la production du droit commercial. En éclairant les conséquences politiques, économiques et institutionnelles des révolutions et indépendances, cette recherche montre que la transformation de la société commerciale résulte des changements de sa structure patrimoniale et de la définition juridique des responsabilités et rapports de crédit à l’intérieur de l’entreprise. Elle explique ainsi comment les territoires hispaniques participent à une « grande transformation » institutionnelle contribuant à la production et à la distribution des richesses.
Cet article a pour but de montrer comment le livre est devenu peu à peu, entre 1950 et 2000, un objet d’histoire totale. Même si le « beau » livre a longtemps été au centre des préoccupations des bibliophiles et l’œuvre des écrivains au cœur des études littéraires, l’imprimé le plus ordinaire et le plus vulgaire a fini par rejoindre ses aînés pour aider à comprendre sa diffusion et sa consommation par de larges couches de la population. Ainsi le champ s’est-il continûment élargi et les historiens, les sociologues, les juristes se sont-ils ajoutés aux premiers observateurs du livre. Après 1950 pour les XVI e -XVIII e siècles, et après 1980 pour les XIX e et XX e siècles, c’est l’étude des entreprises d’édition, maisons familiales ou groupes ramifiés, qui s’est imposée. Depuis le début du XXI e siècle, les chercheurs privilégient l’étude d’une œuvre dans sa totalité, de l’encre et du papier jusqu’à sa diffusion sur une longue période, preuve d’un constant renouvellement de cette discipline qu’est l’histoire du livre, de l’édition et de la lecture.
Cet article analyse les spécificités des maisons d’édition critiques indépendantes comme un espace collectif de résistance aux logiques industrielles dominantes de l’édition. Il propose une analyse de leur activité éditoriale à travers trois axes de gestion interdépendants : stratégique, opérationnel et écosystémique. En s’appuyant sur un cas historique (les Éditions Maspero) et une enquête qualitative auprès d’acteurs contemporains du secteur, enrichie par une comparaison avec d’autres segments éditoriaux, il montre comment ces éditeurs sélectionnent des projets porteurs d’un engagement intellectuel et politique affirmé, misant sur la cohérence et la durabilité des idées. Dans la mise en œuvre concrète, ils développent une approche artisanale du livre, favorisant l’autonomie et la qualité. Enfin, leur insertion dans le champ éditorial repose sur des réseaux de confiance et de solidarité, qui prolongent leur engagement au-delà des logiques purement économiques. L’étude révèle que ces maisons construisent un modèle hybride, mêlant engagement politique et structuration organisationnelle, et qu’elles constituent des laboratoires pour expérimenter des formes d’engagement alternatif dans un environnement concurrentiel.
Plus vieille industrie culturelle, le secteur du livre n’est plus autant à la mode que les autres industries qui se sont profondément transformées depuis vingt ans du fait de la dématérialisation des contenus et des supports. Les termes de disruption ou de tempête ont été évoqués pour signifier l’ampleur de ces changements Souvent englobé au sein des recherches sur les industries culturelles et créatives, le livre s’estompe et se dilue. Le secteur du livre joue pourtant un véritable rôle économique au plan national, comme en témoignent les chiffres d’activité comparés aux autres industries culturelles que sont le cinéma ou la musique. La filière représente 25 000 équivalents temps plein, soit environ 50 000 personnes, auxquelles il faut ajouter entre 20 000 et 28 000 auteurs et traducteurs littéraires. Le poids économique des 10 000 éditeurs et des 3 500 librairies est tel que le secteur du livre crée deux euros de valeur ajoutée indirecte et induite pour chaque euro de valeur ajoutée directe. Ce niveau d’entraînement est supérieur à celui du cinéma ou de l’audiovisuel. L’actualité récente de la pandémie de Covid-19 a montré que le livre était encore une préoccupation majeure. Les mouvements de fusions et rapprochements entre les principaux groupes éditoriaux ont aussi donné à voir que le secteur du livre demeure un secteur d’activité objet de toutes les attentions. Parce que le livre est un objet culturel, il est un condensé de toutes les problématiques sociétales de notre époque. La librairie constitue également une fenêtre d’observation des différences culturelles et des transformations historiques. Outre ces transformations, l’année 2026 signe aussi un quart de siècle de présence des plateformes et notamment d’Amazon. Dans un monde décrit comme un capitalisme de plateformes, le secteur du livre s’est lui aussi transformé au regard de ce phénomène. Une ombre au tableau persiste toutefois : la faiblesse des recherches menées sur la transformation écologique du monde du livre qui détonne encore aujourd’hui face à l’importance des enjeux et problématiques mentionnés. Les enjeux propres du secteur du livre sont donc majeurs. Le livre arrive en effet dans les mains du lecteur en suivant une trajectoire économique et organisationnelle complexe que ce numéro vise à mieux comprendre. Vingt-cinq ans après un premier numéro thématique d’ Entreprises et Histoire consacré à l’édition, celui-ci vise à mieux comprendre les mutations qui ont traversé le secteur du livre et comment les logiques de création et les logiques marchandes s’agencent aujourd’hui.
Cet article analyse le rôle de l’Atelier Nawak dans la reconfiguration de l’édition de bande dessinée francophone au cours des années 1990 et 2000. À partir d’une étude de cas qualitative fondée sur dix-sept entretiens avec des auteurs et autrices, il interroge la place qu’a pu jouer cet espace de travail collectif dans l’émergence de ce que la critique a ensuite désigné comme la « Nouvelle bande dessinée ». L’enjeu n’est pas de trancher un débat historiographique sur l’existence d’un mouvement homogène, mais d’examiner, dans une perspective de sciences de gestion, comment un lieu ordinaire peut participer à une dynamique de renouvellement artistique, organisationnel et institutionnel dans une industrie créative. L’article montre d’abord que l’Atelier Nawak ne relève ni d’un manifeste collectif ni d’une stratégie concertée. Né d’un besoin très concret de mutualisation d’un espace de travail, il rassemble, de manière contingente, des auteurs aux trajectoires hétérogènes, dont plusieurs seront ensuite associés au renouveau du medium. Il apparaît ainsi comme un lieu de sociabilité professionnelle informelle, de circulation d’informations, d’émulation réciproque et de co-présence stimulante, sans pour autant constituer un collectif artistique structuré. L’analyse met ensuite en évidence un mécanisme de labellisation rétroactive. Ce n’est pas l’intention des membres qui fait de Nawak un lieu central, mais la reconnaissance ultérieure de plusieurs œuvres majeures produites par des auteurs passés par cet atelier. À mesure que ces trajectoires individuelles accèdent à la consécration critique, médiatique et institutionnelle, l’atelier se voit attribuer, a posteriori , une valeur explicative et symbolique. Il devient un repère pour les éditeurs, journalistes et prescripteurs cherchant à identifier les foyers d’innovation du secteur. L’article soutient enfin que Nawak a contribué, indirectement mais réellement, à la transformation des normes éditoriales de la bande dessinée francophone. Par agrégation de singularités, il a participé à rendre visibles de nouvelles formes de récits, de styles graphiques et de positionnements d’auteurs, favorisant ainsi une redéfinition durable des critères de légitimité et des possibles éditoriaux dans le champ de la bande dessinée.
À la fin des années 1950, les efforts conjugués de l’interprofession pour un transport du livre plus performant et moins coûteux à destination des librairies de province – éloignées de la région parisienne où se concentrent les maisons d’édition – aboutissent à la création du DCL, première plateforme interprofessionnelle du livre. Le regroupement des colis expédiés par différents éditeurs et distributeurs aux détaillants provinciaux permet une réduction des coûts de transport, pour un secteur d’activité où les marges sont faibles. Contrôlée par la Commission de liaison interprofessionnelle (CLI) constituée de représentants des éditeurs, des distributeurs et des libraires, la plateforme ne s’avère toutefois pas pleinement satisfaisante, les délais de livraison restant trop longs et les transporteurs trop nombreux. Au début des années 1990, des rencontres interprofessionnelles sur la question du transport et une étude commandée à un cabinet de conseil amènent à un changement des statuts de la CLI – qui devient une association régie par la loi de 1901, la Commission de liaison interprofessionnelle du livre (CLIL) – et à la mise en service à Alfortville d’une nouvelle plateforme, Servilivre. Mais dès ses débuts, à l’été 1992, Servilivre accumule les dysfonctionnements, ce qui amène la CLIL à lancer un nouvel appel d’offres. C’est le projet Prisme, qui associe les sociétés de transport Calberson, Dubois et Danzas, qui est retenu. Ce choix ne fait toutefois pas l’unanimité, ni chez les éditeurs, ni chez les libraires. D’abord déficitaire en raison d’un tonnage trop réduit, Prisme améliore progressivement ses services. Ses flux ne cessent d’augmenter et le pari est remporté à la fin des années 1990. Le succès de Prisme est le résultat des nombreux efforts de la CLIL pour réduire à la fois les coûts et les délais de livraison, grâce au développement de l’informatisation, à une logistique plus performante et à un nombre restreint de transporteurs qui doivent s’engager à respecter des délais d’enlèvement et de livraison des colis. Installée depuis 2022 à Ris-Orangis, Prisme dessert aujourd’hui plus de 3 000 points de vente en France (hors Île-de-France), mais aussi en Belgique et au Luxembourg.
À partir des années 1950, les pollutions pétrolières connaissent une recrudescence dans les espaces maritimes de l’Europe occidentale en raison de la littoralisation des unités de raffinage, de la multiplication des opérations de déballastage à proximité des côtes et de l’augmentation des capacités de transport des tankers, faisant planer le spectre de marées noires dévastatrices en cas d’incident de chargement ou de naufrage. D’abord ciblée par les pêcheurs, dont le métier pâtit directement de la raréfaction des stocks halieutiques, l’industrie pétrolière est bientôt accusée par des groupes écologistes et des ONG de contribuer à la dégradation des écosystèmes marins et à l’aggravation des risques technologiques sur les littoraux. En même temps, certaines firmes du secteur ouvrent la voie à une économie de la dépollution : de la fabrication de produits chimiques destinés à disperser les nappes d’hydrocarbures à la création de filiales spécialisées dans les équipements de récupération (barrages flottants, écrémeurs de surface), la mise sur le marché de tels dispositifs permet à ces entreprises de diversifier leurs activités. Elles se présentent ainsi comme les acteurs majeurs de la mise en œuvre des réglementations environnementales ou des plans de prévention des risques, à l’instar du plan POLMAR en France au début des années 1970. Mais l’image de marque des pétroliers, oscillant entre pollueurs et réparateurs des dommages écosystémiques, reste sujette à controverses, a fortiori lorsque les études scientifiques pointent, à leur tour, l’inefficacité, voire la toxicité des produits dispersants d’hydrocarbures. Dans le sillage des travaux visant à historiciser le green business et les dynamiques de RSE, cet article étudie la plasticité des grandes sociétés capitalistes, capables de tirer parti de la critique écologiste et des contraintes environnementales pour construire une branche d’activité lucrative. En s’appuyant sur le cas des littoraux français de l’Atlantique et de la Méditerranée, documenté par les dossiers du ministère de la Marine, ainsi que sur les archives des sociétés impliquées dans la lutte anti-pollution, le propos analyse la naissance d’un marché où se déploient de nouvelles interactions entre entreprises polluantes et autorités chargées de la régulation environnementale.
Cet article analyse l’intervention développementale de l’État italien sur les zones côtières de l’Italie du Sud en examinant le cas de la Cassa per il Mezzogiorno, entre 1957 et 1993. Après avoir analysé la structure de gouvernance et le style de gestion de la Cassa à différentes périodes, l’article retrace l’impact des projets de développement spécifiquement sur les zones côtières, se concentrant d’abord sur les projets d’infrastructure, puis sur les subventions industrielles. Pour ces dernières, l’article s’appuie sur des données issues d’un projet de recherche en cours sur la distribution sectorielle des subventions afin de discuter de leur composition dans huit aires métropolitaines situées le long du littoral de l’Italie du Sud. L’analyse se concentre sur les différences de composition sectorielle des subventions entre les zones et discute des implications possibles à long terme pour la croissance économique et l’environnement local.
L’article analyse la transformation de la loi du 10 août 1981 sur le prix unique du livre, dite « loi Lang », en « lieu de mémoire », au sens défini par l’historien Pierre Nora. Plus de quarante ans après son adoption, cette loi ne se limite plus à un dispositif de régulation économique : elle incarne désormais un symbole de l’exception culturelle française et de la protection du livre face aux logiques du marché. À l’origine, la loi naît dans un contexte de crise du secteur du livre dans les années 1970. L’essor du discount pratiqué par la Fnac fragilise les librairies indépendantes. L’éditeur Jérôme Lindon milite activement pour l’instauration d’un prix unique fixé par l’éditeur. Après l’élection de François Mitterrand en 1981, son ministre de la Culture, Jack Lang, fait adopter rapidement la loi. Son application suscite des résistances, notamment de la part de la grande distribution. Toutefois un consensus finit par s’installer. Au fil des décennies, la loi est renforcée et adaptée : extension au livre numérique en 2011 face à l’essor d’Amazon et du Kindle, encadrement des frais de port avec la loi de 2021, débats récents sur le marché du livre d’occasion, etc. Cette capacité d’adaptation contribue à faire de la loi une « matrice » structurante de l’écosystème du livre. Les auteurs montrent que la loi est devenue un « lieu de mémoire » par plusieurs mécanismes : la ritualisation des commémorations, la dramatisation rétrospective de son adoption, son usage récurrent comme référence face aux nouvelles menaces pesant sur le secteur. En tant que lieu de mémoire, la loi incarne le principe : « le livre n’est pas un produit comme les autres ». Elle symbolise la primauté de la culture sur le marché et le rôle protecteur de l’État. Ainsi, la loi Lang cristallise une identité collective, à la fois sectorielle et nationale. Enfin, l’article suggère que cette mémorialisation peut être liée aux inquiétudes contemporaines face aux mutations des pratiques de lecture. Comme souvent pour les lieux de mémoire, la célébration de la loi répondrait à une menace sur une identité collective, ou à une angoisse diffuse quant à l’avenir du livre et, plus largement, à celui d’une nation historiquement construite autour de l’écrit et du livre.
Ce texte analyse deux siècles d’industrialisation du territoir de Fos/étang de Berre, depuis le début du XIX e siècle jusqu’à la création de la ZIP de Fos dans les années 1960-1970. Cet essor s’est traduit par de profondes transformations économiques, sociales et environnementales : créations d’emplois, intégration de cet espace méditerranéen dans les grands courants d’échanges internationaux, croissance et recomposition démographiques, urbanisation, marginalisation des usages traditionnels, pollutions multiples, disparitions d’écosystèmes et atteintes sanitaires. Les habitants protestent dès le XIX e siècle, mais leurs mobilisations se heurtent à un rapport de force défavorable. L’État encadre les nuisances par des dispositifs législatifs favorables à la compétitivité des industries et à la croissance. Cette histoire révèle une continuité : la priorité donnée à l’industrie lourde malgré ses coûts environnementaux et sociaux. Appuyé sur les apports de ses analyses historiques, l’auteur invite à interroger les logiques qui sous-tendent la poussée industrielle actuelle supposée transformer Fos et ses environs en « Silicon Valley de la décarbonation et de la transition écologique ».
Le déploiement du Prêt numérique en bibliothèque (PNB) constitue, depuis son lancement en 2014, un analyseur privilégié des tensions qui traversent les politiques de lecture publique à l’ère numérique. Dans un contexte national marqué par un marché du livre imprimé robuste, une forte légitimité des bibliothèques et un cadre juridique lacunaire pour le prêt numérique, PNB s’est imposé comme un dispositif élaboré au fil de négociations successives entre les éditeurs, les prestataires techniques, les représentants des bibliothèques et le ministère de la Culture. L’article retrace les conditions d’émergence de ce dispositif et analyse la manière dont les équilibres institutionnels, documentaires et professionnels ont été reconfigurés par l’introduction du livre numérique. L’étude s’appuie sur un corpus de rapports ministériels, professionnels et sénatoriaux publiés entre 2010 et 2025, sur des articles issus de la littérature professionnelle ( Bulletin des bibliothèques de France , Bibliothèque(s) , publications du réseau CAREL ou d’EBLIDA), ainsi que sur cinq entretiens menés en 2025 avec des bibliothécaires ayant participé aux premières expérimentations ou au pilotage local de PNB. Ce matériau met en lumière un paysage marqué par l’absence de transposition du droit de prêt au livre numérique, l’instabilité des offres disponibles et la dépendance des bibliothèques aux conditions fixées par les éditeurs et les plateformes techniques. L’analyse montre que PNB constitue un agencement marchand partiellement stabilisé, dans lequel les bibliothèques n’ont qu’une maîtrise limitée sur la disponibilité des titres, la tarification, les restrictions d’usage et l’évolution des catalogues. Cette situation produit des tensions documentaires : difficulté à répondre aux attentes des publics, décalage entre prescription professionnelle et offre réellement accessible, mais également des débats plus larges sur les valeurs du métier (autonomie de prescription, pluralisme, médiation, équité d’accès). Elle met également en évidence le rôle central joué par les bricolages professionnels et l’ajustement permanent des équipes, nécessaires pour rendre le dispositif opératoire malgré ses limites. En comparant la situation française avec d’autres modèles européens du prêt numérique, l’article souligne enfin que l’instabilité de PNB ne constitue pas une singularité nationale mais s’inscrit dans un ensemble plus large de recompositions liées à la plateformisation des industries culturelles. L’expérience française apparaît ainsi comme un cas emblématique des difficultés rencontrées par les institutions publiques lorsqu’elles doivent intégrer des dispositifs techniques et contractuels largement définis par les acteurs privés.
Cet éditorial aborde les rapports entre entreprises capitalistes et zones littorales dans une approche d’histoire environnementale. Le préambule rappelle que le capitalisme, même dans ses origines marchandes, a profondément affecté et remodelé les espaces. Les zones littorales en sont une parfaite illustration et ont joué un rôle central dans l’accélération de la prise de conscience environnementale. Ensuite, l’éditorial présente les outils d’analyse structurants, en abordant les notions d’anthropocène, de capitalocène et d’organocène, autour desquelles les sciences de gestion comme l’histoire des entreprises doivent se positionner. C’est dans ce cadre réflexif que sont présentées les différentes activités abordées dans ce numéro de la revue Entreprises et Histoire (ressources halieutiques et aquacoles, ports de commerce, tourisme) et les conflits d’usage qui peuvent découler de leur juxtaposition et de leurs dynamiques respectives.