
Les profondes mutations des parcours scolaires depuis 1980 sont généralement considérées comme le produit de politiques scolaires volontaristes et d’une hausse des ambitions socioscolaires. Ces explications laissent dans l’ombre l’évolution de la structure sociale des couples parentaux qui a eu lieu de manière concomitante. Au moyen d’une typologie des parcours sur les données des panels 1980, 1989, 1995 et 2007 de la DEPP et de décompositions des évolutions scolaires, cet article propose un nouveau regard sur la deuxième explosion scolaire – soutenue tout autant par l’évolution de la structure de classe que par l’évolution des comportements à classe sociale donnée –, sur la période de stagnation pour la cohorte 1995 – qui implique une dégradation des parcours des classes populaires, les évolutions des parcours scolaires n’accompagnant pas celles de la structure sociale – et sur la troisième explosion scolaire – qui s’accompagne de mutations plus profondes dans les parcours empruntés à classe sociale donnée, l’évolution de la structure de classe ne jouant qu’un rôle secondaire.
Cet article prend pour objet le rapport à l’expertise médicale des mères d’enfants de moins de 3 ans de classes moyennes et supérieures ayant recours aux médecines alternatives pour leur·s enfant·s. L’exploitation de l’enquête longitudinale « Elfe » montre d’abord que les mères de classes moyennes et supérieures natives sont surreprésentées parmi celles qui déclarent y recourir. L’approche quantitative montre ensuite que ces mères respectent davantage les prescriptions sanitaires que les autres, sauf en matière de vaccination pour leur·s enfant·s. L’approche qualitative, enfin, propose une typologie de leurs rapports à l’expertise médicale. Cette typologie distingue quatre cas : les mères qui intègrent des soins complémentaires pour leur·s enfant·s pour des problèmes de santé jugés hors du champ de la médecine ; celles qui cherchent des solutions « efficaces » à des problèmes de santé que la médecine n’a pas réussi à résoudre ; celles qui désirent soigner leur·s enfant·s « autrement », en adoptant une approche préventive ; enfin, les mères, politisées sur les questions de santé, qui vivent de manière alternative.
À partir du croisement de deux enquêtes par entretiens menées dans des contextes géographiquement proches (villes voisines de la banlieue parisienne) mais socialement éloignés (fractions économiques des classes supérieures et personnes ayant grandi dans des bidonvilles et des cités de transit), cet article interroge les apports heuristiques et les limites de la méthode de recommandations successives pour constituer un corpus d’enquêté·es. La nécessité d’utiliser cette méthode, dite boule de neige, met en lumière le privatisme des fractions économiques des classes supérieures et l’éclatement des classes populaires urbaines. L’analyse des chaines de recommandation constitue un surplus de matériau sur les rapports d’interconnaissance, montrant le rôle de la stratification sociale dans les processus mémoriels et l’importance de l’entretien du capital social chez les classes supérieures.
Les enquêtes quantitatives et qualitatives qui portent sur les métiers du nettoyage et sur ceux des services d’aide à la personne y pointent des conditions d’emploi et de travail particulièrement instables et dégradées. Pourtant, les vécus intimes de leur travail qu’expriment les femmes de ménage rencontrées sur trois terrains de recherche en France et en Belgique en esquissent un portrait plus nuancé : à côté des pénibilités qui incombent au ménage, leur emploi offre à ces femmes des possibilités d’arrangements professionnels et familiaux. Quels en sont les ressorts matériels et symboliques et comment les femmes de ménage construisent-elles une appropriation positive de leur métier ? Dans deux contextes marqués par une régulation croissante des emplois de ménage, cet article montre que le face-à-face entre clientes et femmes de ménage, qui continue à nourrir des formes de domination, est également à l’origine d’un sentiment d’autonomie et de satisfaction que l’intermédiation d’acteurs tiers tend à entraver.
Depuis le début des années 2010, les pouvoirs publics cherchent à réduire la consommation de pesticides en France. L’une des modalités privilégiées pour atteindre (en vain) cet objectif a été d’enrôler dans l’action publique des acteurs marchands : les distributeurs de pesticides. Cet article retrace la construction d’un instrument visant à contraindre ces acteurs économiques à promouvoir des alternatives aux pesticides. En s’intéressant en particulier aux opérations d’expertise nécessaires à leur enrôlement, il montre que les importants effets de cadrage produits par cet instrument aboutissent à une représentation restrictive du rôle de ces acteurs. La capacité d’accompagnement des agents de la distribution y est occultée, ce qui limite les solutions de protection des plantes à même d’être promues. En croisant sociologie de l’action publique, sociologie de l’expertise et sociologie économique, l’article insiste sur la diversité des mécanismes qui entrent en jeu dans la conception des marchés sur et par lesquels interviennent, de manière croissante, les pouvoirs publics.
Cet article vise à cerner le rôle d’un congrès dans la genèse et les remaniements successifs de la gérontopsychiatrie depuis le début des années 1980. À partir de l’observation de trois éditions, d’entretiens semi-directifs et du dépouillement d’archives de la société savante qui l’organise, il étudie l’évolution du poids du congrès dans la configuration de la gérontopsychiatrie et, réciproquement, les effets des transformations de l’espace spécialisé sur l’organisation et le déroulement de l’événement. À l’origine de la configuration d’un espace d’interrelations, cette rencontre professionnelle annuelle perd en centralité à mesure que la gérontopsychiatrie s’institutionnalise et que ses hiérarchisations internes se recomposent. Cette étude de cas invite à appréhender les congrès à la fois comme des arènes de luttes entre professionnels pour le contrôle d’un espace spécialisé et comme des lieux d’observation des dynamiques de spécialisation qui traversent la profession médicale.
Cet article analyse la TwitchCon comme l’« interface événementielle » de la plateforme de live streaming Twitch, complétant son interface digitale par un espace de rencontre physique. À partir d’une ethnographie de trois éditions du salon (de 2022 à 2025), l’article identifie d’abord le profil des vidéastes participants : des jeunes particulièrement investis dans la dimension communautaire de l’activité. Il montre ensuite comment l’événement fonctionne selon deux cadrages : un cadre primaire (fête communautaire) et un cadre fabriqué (formation professionnelle), reconduisant les logiques relationnelles et statutaires de la plateforme en ligne. À travers ces cadrages, le salon diffuse un ethos de « plateformisation de soi » – l’intériorisation des normes de la plateforme (monétisation, optimisation, ingénierie sociale) dans le rapport à soi et au public comme critères de réussite – prolongeant par l’événement le pouvoir d’intermédiation de Twitch en pouvoir de structuration professionnelle de l’activité des vidéastes.
Lors des rencontres professionnelles, les démonstrations qui mettent en scène des savoir-faire ou des produits innovants occupent une place centrale. En suivant les auteur·rices de jeux de société dits modernes à travers les différents types de rencontres professionnelles qu’ils et elles fréquentent chaque année (festival, salon, rencontres entre auteur·rices), notre enquête qualitative (observations, entretiens) met en lumière le rôle joué, pour ces acteur·rices en quête de professionnalité et de reconnaissance, par un type particulier d’activités : les démonstrations de prototypes. À l’échelle des parcours individuels, elles permettent d’endosser de facto un rôle d’auteur·rice et facilitent l’insertion dans des réseaux. À celle des rencontres collectives, elles sont le support d’expression de normes partagées. Enfin, lors des grands événements, leur mise en spectacle publicise un savoir-faire expert auprès d’une plus large audience. Les démonstrations de prototypes participent ainsi in fine à la légitimation et à l’autonomisation des auteur·rices vis-à-vis des logiques marchandes par la manifestation de savoirs pensés et présentés comme spécifiques et singuliers au métier de créateur·rices de jeux de société.
Croisant les littératures sur l’événementiel d’une part, et sur les groupes professionnels d’autre part, l’article analyse les mécanismes par lesquels un salon en vient à structurer un groupe professionnel. Il s’appuie sur le cas du Salon des Ateliers d’Art, créé en 1949, qui a contribué à la formation du groupe professionnel des artisans d’art jusqu’à la fin des années 1980. Le salon s’est ensuite internationalisé pour devenir Maison&Objet, se désolidarisant du groupe des artisans d’art qui s’est alors dispersé dans diverses places marchandes alternatives. Retracer cette histoire entre 1949 et 2024 permet de comparer les périodes entre elles et de mettre au jour trois mécanismes qui contribuent à faire du salon un dispositif structurant le groupe professionnel : la délimitation juridictionnelle de frontières, l’organisation de carrières et l’interpellation des pouvoirs publics. Leur mise à mal conduit finalement à la perte du pouvoir de structuration professionnelle de l’événement.
Les congrès de kinésithérapie sont des événements récents, pensés par leurs organisateurs comme des moments de promotion d’une pratique fondée sur la science. L’objectif assumé est de reconfigurer le groupe professionnel, dont la pratique est historiquement empirique, afin d’imposer un modèle nouveau de kinésithérapie scientifique, où la pratique doit s’appuyer sur des preuves fournies par la recherche. Pour analyser ce travail de subversion interne au métier, l’enquête s’appuie sur des entretiens biographiques avec des organisateurs et des observations participantes lors des congrès et, en amont, au sein d’un comité scientifique d’organisation. Le premier résultat présenté montre que ces congrès s’inscrivent dans une histoire longue de formation d’un collectif réformateur. Dès les années étudiantes, de futurs kinésithérapeutes, principalement issus de milieux sociaux favorisés, se retrouvent autour de projets de transformation du métier. Les congrès permettent tout à la fois d’entretenir ce collectif et de partager plus largement une vision du métier désirable. Le second résultat concerne les modalités concrètes de transformation d’une culture professionnelle. Lors des congrès, la culture scientifique promue est mise en scène et valorisée, par l’invitation de chercheurs notamment. Mais ces derniers sont aussi amenés à négocier et adapter leurs propositions aux attentes du public. C’est en effet ce double travail de valorisation et d’adaptation qui permet l’adhésion du public et, alors, un possible changement dans la manière de penser le métier.
À partir de l’ethnographie de seize événements professionnels consacrés à la responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSE) en France entre 2021 et 2024, cet article montre comment ces événements contribuent à la production symbolique du champ professionnel de la RSE. Après avoir décrit la dramaturgie de ces rassemblements et les scripts encadrant leur déroulement, il examine la manière selon laquelle l’idéologie du capitalisme responsable est incarnée et déclinée sur leurs scènes. Il met au jour une division du travail de performance du capitalisme responsable, reposant sur quatre figures idéales typiques qui en incarnent des facettes complémentaires : la travailleuse responsable , le capitaine de la RSE , le patron bienfaiteur et le parangon de la vertu . Ces figures s’arriment à des distinctions et hiérarchies légitimes et naturalisées, telles que le genre, le statut professionnel et le pouvoir économique. Cet éventail des styles d’incarnation de la vertu managériale et marchande soutient l’idéologie du capitalisme responsable, en élargissant les frontières et modalités du mouvement réformateur, et en effaçant les contradictions entre morale et intérêt économique. In fine , ces performances ritualisées sont propices à la réactivation et à la consolidation de l’illusio professionnel des spécialistes de la RSE.