
Comment un modèle de développement immobilier de la fin de l’Union soviétique — à savoir les complexes résidentiels pour jeunes (Molodežnyj Žiloj Kompleks, MŽK) — s’est-il transformé pendant les années 1990 ? Conçu pour remédier à la pénurie de logements dans l’économie planifiée soviétique, le programme MŽK encourageait l’autonomie et des nouvelles solidarités de quartier grâce à l’engagement des futurs habitants dans la construction et l’entretien de ces complexes. Si le programme offrait une vision alternative du logement social, sa dépendance à l’égard de l’État l’a empêché de survivre au système soviétique. Dans les années 1990, le système étatique soviétique qui soutenait cette approche innovante s’est effondré. Les destins divers des MŽK se reflètent à la fois dans les aspects matériels, gestionnaires et humains de leurs tentatives, souvent infructueuses, d’adaptation aux nouvelles conditions économiques dans un contexte de discrédit de la mobilisation collective et de montée de l’engagement individuel. Des sources originales d’information sur les MŽK permettent de mettre l’accent sur l’esthétique matérielle de ces résidences en rapport avec les transformations sociales et économiques de la société russe dans les années 1990.
En se penchant sur les significations et les formes concrètes de l’usage des couches jetables en Russie postsoviétique, l’article examine la manière dont celles-ci viennent se greffer sur le modèle du care des jeunes enfants institué à l’époque soviétique. À travers l’étude de cas de six femmes qui ont eu leurs enfants à différents moments de la période postsoviétique, l’article décrit l’appropriation progressive de ces objets. Perçus d’abord comme un « luxe corrupteur », ils sont transformés en « objets-camarades », puis en symbole de « progrès ». Ce déplacement conceptuel s’articule à l’évolution des rapports de pouvoir entre enfants et adultes et aux transformations du rôle de mère dont l’attitude s’éloigne de la norme disciplinaire en devenant plus relationnelle. Le progrès qu’incarnent les pampersy est pourtant ambivalent, car leur usage continue d’être vécu par certaines mères comme potentiellement stigmatisant.
En novembre 1991, Boris Eltsine nomme, au sein du gouvernement russe chargé de conduire la transition de l’économie socialiste planifiée vers le marché, des jeunes économistes que peu semblait destiner à accomplir cette tâche. Plutôt que d’un ensemble de personnalités indépendantes sélectionnées pour leurs compétences propres à l’occasion de la désignation du « gouvernement des réformes », ces individus étaient issus d’un petit groupe social préconstitué de chercheurs qui entretenaient des relations régulières depuis plus d’une décennie. L’étude des jeunes réformateurs en tant que phénomène collectif fait l’objet de la présente contribution. Elle met au jour les mécanismes qui présidèrent aux transformations de la structure adoptée par leurs relations sociales dans le contexte politique stagnant puis mouvant de l’Union soviétique entre la fin des années 1970 et le début des années 1990. Elle montre ce faisant que la dynamique du groupe, organisé en cercles, en réseau puis en équipe, n’est pas étrangère à l’ascension de ses membres et à la formation de leurs conceptions économiques.
La proclamation de l’indépendance de la Lituanie en 1990 a ouvert la voie à une décollectivisation de l’espace rural. La restitution des terres nationalisées aux anciens propriétaires et la privatisation des exploitations auxiliaires de type soviétique ont déclenché un processus de reconstitution des exploitations familiales. Une approche historique et spatiale à ces mutations est utile pour analyser cette transformation agricole et agraire sur trois décennies. Les exploitations familiales, déjà expérimentées puis dominantes en Lituanie durant l’entre-deux-guerres, se sont reconstituées après 1990 et ont été marquées par une diversification spatiale liée aux héritages historiques. Les entreprises agricoles qui se sont développées suite à la décollectivisation ont été renforcées grâce à la Politique agricole commune (PAC). Elles contribuent désormais au dualisme agricole lituanien entre petites et grandes exploitations dans les territoires les plus fertiles du pays.
Ce texte introductif invite à faire retour sur les transformations des sociétés aciennement soviétiques dans les années 1990 à travers leurs nouveaux rapports aux choses et aux biens de consommation. Dans un contexte de désagrégation des institutions centralisées, les personnes développent des pratiques matérielles singulières et inventives dans des situations économiques et sociales difficiles. Elles manifestent ainsi leur capacité à agir face aux défis concrets qu’elles rencontrent dans de nombreux domaines (vie quotidienne, logement, infrastructures, équipements…). Ces savoirs issus des années 1990, parfois ancrés dans des expériences antérieures, montrent l’émergence, par le bas, de différenciations face au commun « soviétique » et nourrissent des arts de faire qui peuvent être réactivés face aux nouvelles difficultés du présent. Ce constat invite à relancer les recherches, avec un regard décentré, sur les cultures matérielles des années 1990, cette décennie décriée mais cruciale pour comprendre les dynamiques d’adaptation des sociétés anciennement soviétiques et, au-delà, de toutes celles confrontées à de profondes crises économiques et sociales.
Quelles pratiques de survie ont été élaborées dans les colonies du Nord de la Russie pendant les années 1990, après l’effondrement de l’économie centralisée soviétique et la destruction des liens économiques, matériels et sociaux (notamment dans les domaines des transports et de l’approvisionnement) qui liaient ces colonies à la terre ferme ? S’appuyant sur des entretiens conduits dans six colonies différentes, couvrant la région arctique russe de Mourmansk au Kamtchatka, cet article explore la fin de l’intégration matérielle, économique et sociale du Nord dans le reste du pays. Une enquête empirique identifie les pratiques de survie dans ce contexte exceptionnellement difficile, pratiques qui peuvent être les mêmes ou différentes d’une colonie à l’autre. Les pratiques matérielles et sociales adoptées pour contrer les fractures post-soviétiques s’inscrivent dans une perception sociale de l’espace, du climat et de la sécurité, façonnée par la relative inaccessibilité de ces régions isolées.