
La question de la fabrication de la « sincérité » de la voix est ici examinée en s’appuyant sur des recherches sur la corporéité de la performance théâtrale, qui explorent les dimensions physiologiques et cognitives de la voix, de la respiration et du mouvement. L’autrice s’appuie sur une enquête de terrain menée au cours de stages de perfectionnement au jeu d’acteur et à la technique vocale lyrique organisés à Paris entre 2016 et 2021. Si la perception d’une voix comme étant « sincère » est culturellement construite, tout comme l’impératif de « sincérité » dans la performance, les techniques de fabrication d’une voix dévoilent son rôle dans la construction des émotions sociales.
Les IA génératives émotionnelles permettent désormais de paramétrer en temps réel l’expressivité émotionnelle de la voix. Ces technologies – les filtres vocaux émotionnels – ne sont pas des outils neutres : elles portent en elles un potentiel anthropotechnique, c’est-à-dire une capacité à modifier l’humain lui-même. Nous interrogeons ici ce potentiel à travers les neurosciences constructivistes et la théorie de l’inférence prédictive, et en pensant comment ces dispositifs issus du profilage algorithmique participent à l’émergence d’une normativité « IAffective ».
Dans la capitale gabonaise, Libreville, le culte de l’ombwiri consiste à faire parler l’esprit tutélaire dénommé Nana Ngom’Ening. Si cette parole a pour médiateur privilégié la harpe sacrée ngoma, elle peut aussi se faire entendre lors de transes de possession. Nana Ngom’Ening, parce qu’elle est une femme blanche, s’exprime alors en français. De surcroît, son accent diffère de celui du français du Gabon pour se rapprocher de celui de France. L’article explore cette manifestation vocale dans toute son épaisseur pour en faire entendre l’expression complexe d’une multivocalité qui, en transmettant la parole de l’invisible, condense des enjeux de pouvoir.
L’article analyse l’emploi de la voix acousmatique dans des installations d’artistes contemporains français (A. Le Troter, V. Lochu, D. Petitgand, R. Tiberghien et J. Vacher). Parce qu’elles abordent la voix comme une matière et s’appuient sur des dispositifs d’enregistrement et de diffusion, ces œuvres s’inscrivent dans la filiation de la poésie sonore et du cinéma lettriste. Elles en renouvellent toutefois les enjeux par un recours à la spatialisation sonore. Détachée, la voix passe d’un corps à l’autre : du corps émetteur à des corps biologiques, techniques ou architecturaux. L’espace d’exposition devient alors le lieu de déploiement de nouvelles agentivités aux modalités de présence variées.
Cet article applique les méthodes de l’ethnopoétique à l’étude comparative de trois prestations de rappeurs français sur la plateforme numérique Colors : « Pistolet rose 2 » d’Alpha Wann, « Desiigner » de Freeze Corleone et « Windsor » de Sofiane. Le minimalisme visuel de ces performances met en lumière le flow, élément vocal porteur de valeurs symboliques et vecteur d’individualisation des rappeurs dans une perspective agonistique. L’analyse croisée des dimensions verbales, paraverbales et non verbales de ces prestations éclaire la façon dont la performance vocale articule normes collectives et projection d’un ethos pour structurer autour d’elle un événement social marquant.
Comment façonne-t-on une voix ? Qu’est-ce que son altération donne à entendre ? En prenant pour cas d’étude la performance rituelle des chants et des danses kapiwaya des Tuyuka du Vaupés, cet article montre que dans cette région d’Amazonie colombienne la voix se construit à la croisée du langage, de la corporéité et de l’identité ethnique ou spécifique. Ingérer des substances, revêtir des parures et changer de code linguistique permettent de redéfinir les capacités perceptives et vocales des chanteurs de kapiwaya, indiquant ainsi la présence d’êtres habituellement invisibles et silencieux qui agissent sur la scène rituelle.
Il faut aborder l’étude de la voix médiatisée sans présumer qu’elle est une distorsion d’une communication plus directe, en face à face. Pour autant l’articulation de la médiation technologique et de la médiation sociale des paroles et des voix est complexe. L’étude des débuts d’une station de radio malienne montre que ce média déplace les points sur lesquels peuvent s’exercer contrôle et délégation de la parole plus qu’il ne prétend à la transparence. Loin d’un rapport univoque à la voix médiatisée, l’article dégage deux rapports aux voix radiophoniques, dans un contexte où une charge affective était attachée à la voix enregistrée du fait de l’usage d’échanger des cassettes entre proches.
Les oiseaux domestiqués pour leur chant pourraient-ils figurer au rang de médias sonores ? À partir d’une ethnographie menée au Brésil, où sont élevés des passereaux nommés curiós, il s’agit de penser les conditions de médiatisation des voix animales, et d’interroger la frontière qui sépare artefacts et organismes vivants du point de vue de la production et de la diffusion du son. Fondées sur une théorie héréditaire et génétique du chant, les pratiques de sélection et de reproduction des oiseaux permettent de retracer des chaînes de transduction sonore transformant des mélodies enregistrées en voix incarnées.
La voix n’est pas toujours ce qu’elle semble être. Possession, chamanisme, filtres de synthèse ou flow du rap : la voix construit et transforme autant qu’elle révèle. Les neurosciences le confirment : en sept mots entendus, on catégorise un inconnu. Mais n’est-ce pas là un piège qui nous condamne à reproduire toujours les mêmes stéréotypes ? Rituels et performances artistiques nous prouvent que la voix est plus qu’un simple signal. Elle est un masque sonore, façonné par des attentes et des technologies. Et si elle n’était pas un reflet, mais une arme ? Entre contrôle social et créativité, de quelles manières la voix façonne-t-elle nos interactions, nos inégalités et nos imaginaires ?
À la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle en France, les scènes de café-concert voient des transformistes (Fregoli) et des hommes-protées (Stuart, Stiv-Hall, Robert Bertin) au café-concert explorer toutes les ressources de la voix : c’est cette dimension vocale de ces prestations que l’article analyse. Il s’agit d’étudier les différentes approches des numéros de métamorphose de genre ou d’imitation des vedettes féminines de l’époque, qui mettaient en scène une grande tessiture vocale. L’étude élargit son champ d’analyse en établissant des parallèles avec le vaudeville américain et s’appuie sur les travaux d’Althusser, Butler et Dolar pour définir la notion de voix-objet, examiner sa dimension artificielle, construite et instable, et réfléchir à ses possibilités disruptives.
De nombreuses populations parlant des langues amazoniennes et africaines utilisent diverses techniques sonores traditionnelles pour véhiculer des messages linguistiques imités et recodés avec des mélodies se substituant à la voix. Doigts, mains, feuilles, anches en bambou, flûtes, arcs en bouche, tambours en troncs évidés… les sources sonores alternatives sont variées. Ces pratiques anciennes font office d’« états modifiés de la parole » et portent un message verbal dans des situations complémentaires de la parole usuelle. Elles permettent au langage d’aller au-delà de la voix grâce à d’autres niveaux de musicalité et de diffusion sonore. Jusqu’à parfois s’adresser aux animaux, aux esprits et même aux étoiles.
Cet article examine la puissance efficace prêtée à la voix dans le bouddhisme chinois contemporain, à partir de discours relatant l’expérience de pratiques vocales accomplies par les dévots. Il prend pour point de départ l’étude d’un recueil récent de témoignages racontant l’intercession miraculeuse du bodhisattva Guanyin dans des situations de grande détresse. Ces histoires font état d’invocations adressées à Guanyin, d’hommages répétés au Bouddha Amituofo, de lectures et de récitations de textes bouddhiques. Conçu pour des dévots néophytes, l’ouvrage fait le lien entre l’accomplissement de telles pratiques et la possibilité d’obtenir des bienfaits mondains. Cet article interroge, dans une perspective anthropologique, les conceptions de la voix sous-jacentes à ces témoignages. Cette réflexion est prolongée par un second cas d’étude : une session de trois jours visant à apprendre, sous l’autorité d’un moine, à lire collectivement et à voix haute un texte canonique. En mettant ces deux cas en regard, il s’agit d’explorer les manières de qualifier l’efficacité des pratiques impliquant la voix des dévots bouddhistes.
Étudiant·es en Master Son à l’ENS Louis-Lumière, Matteo Bonnasse, Ous El Handassi, Mateo Knox, Lucien Lecointre et Raphaël Revault ont développé, au fil de leur cursus pluridisciplinaire, un intérêt pour diverses formes soniques : radio, cinéma, musique…Cette collaboration avec la revue Terrain est une occasion de mettre en son plusieurs articles scientifiques et certains aspects du travail des chercheur·euses. Leurs créations sonores en proposent des interprétations sensibles, nourries par des univers sonores singuliers et par leurs échanges avec les auteur·ices.
Que révèle la présence d’une espèce importée, discrète, parfois utile, dans des écologies fragilisées ? Cet article explore les rôles de l’abeille européenne dans le monde agricole tokyoïte. Ce faisant, je propose de suivre l’abeille, dans ses trajectoires à Tokyo, à partir de récits de fermiers de qui elle est devenue l’alliée. Cette attention met en évidence les tensions qui traversent les fermes de la capitale : héritage et modernisation, industrialisme et expérimentation, pragmatisme et résignation. L’abeille, participante active à ces milieux, révèle à la fois la vulnérabilité des modèles contemporains, et les efforts quotidiens, inventifs, de celles et ceux qui composent avec ces mondes fragmentés.
Cet article se propose d’examiner les interactions entre les groupuscules de la droite extrême. Ces groupes s’affrontent dans des jeux de rivalité souvent chargés de violence, mais qui laissent aussi place à l’autodérision, tout en cherchant à se montrer à la hauteur des images idéales qu’ils sont censés incarner. L’essentiel des données utilisées a été recueilli au cours d’une d’observation de terrain menée en 2015-2016, principalement au sein de la section parisienne de l’Action française et des groupes avec lesquels elle entretient des relations souvent agonistiques. L’étude mobilise également des matériaux puisés dans la blogosphère d’extrême droite entre 2011 et 2017 et se conclut par une incursion dans des univers d’éthos comparables, notamment aux États-Unis.
Le présent article cherche à reconstituer la théorie de la morale de l’école française de sociologie en réinterrogeant la cohérence d’ensemble de l’œuvre d’Émile Durkheim et son positionnement épistémologique général. En abordant cette œuvre depuis le point d’entrée original que fournit la thématique de la responsabilité, il apparaît possible de dégager une ligne directrice nouvelle définissant la sociologie comme une science de la morale subjective – ou science du sentiment moral – en tous points opposée à la caricature objectiviste que l’on a faite de ce courant de pensée. Le rapport interne qui lie les différentes composantes des sciences sociales (notamment l’histoire, l’anthropologie, et la sociologie) s’en trouve également transformé.
Dans ce récit, Emma Aubin-Boltanski restitue les prémisses de l’ethnographie d’un monde singulier, celui des passionnés de chardonnerets (huwwât al-hassûn) du Proche-Orient. Un objet trouble — à la fois fabulation spéculative, fait scientifique et science-fiction —, appelé « langue Abou Khalil de Palestine » compose le cœur de l’intrigue de cette enquête débutée en septembre 2023, quelques jours avant le déclenchement de la guerre à Gaza.
Bien que les éléphants soient classés parmi les espèces menacées en Inde, certains sont détenus légalement et utilisés pour des activités religieuses, ce qui suscite la controverse. Les fidèles les célèbrent comme de véritables stars, tandis que les défenseurs des animaux dénoncent leurs conditions de vie misérables et le dressage auquel ils sont soumis. Dans certains cas, un compromis provisoire consiste à utiliser un robot éléphant à la place d'un animal, mais le plus souvent, les militants demandent à un tribunal de « libérer » l'éléphant captif de son propriétaire et de le placer dans un centre de réhabilitation, une démarche qui, dans le contexte actuel, constitue une mesure hautement sensible sur le plan politique. L’article analyse les débats contemporains autour de ces animaux de culte et les effets des décisions politiques sur les pratiques rituelles.
Depuis le début du xxie siècle, des temples bouddhiques sud-coréens organisent des rituels pour les animaux défunts. Ce mouvement a été stimulé par les abattages massifs en prévention des épidémies dans les années 2010. La condition de malemort de ces animaux a facilité leur intégration dans un rituel destiné aux humains et a contribué à la légitimation des cérémonies pour les animaux en général. L’auteure interroge ici les liens entre destins humains et animaux dans le bouddhisme et décrit une pratique nouvelle, en rupture avec l’orthodoxie. Dans la mort, les animaux restent-ils animaux ?
In a neighbourhood of Brussels, one of the city's last colonies of house martin was maintained thanks to the support of residents and a local ornithologist. For decades, their return from migration to these few streets has been an event. Whereas these returns generated rituals that have been forgotten, how do the inhabitants welcome these birds? Each spring, they enact “little rituals” during their unsettled expectation, intense rejoicing, and a hospitality that they must mediate. These acts of welcoming make the martins' return significant, strengthen the bonds between city dwellers, and claim the birds' belonging to the place where they live.