
Nous étudions des luttes qui ont émergé à travers et à partir des campements de personnes migrantes en Île-de-France. Nous plaçons la question des campements, de leur dimension politique et de leur régulation au centre de l’analyse. Ces dynamiques s’inscrivent dans un contexte plus large de lutte aux frontières où la présence des migrant·es dans les États européens fait l’objet d’un contrôle et d’une répression importante et structurelle. Les campements instaurent un rapport de forces en constituant une résistance spatiale à la dispersion et à la mise en mouvement des individus, deux modalités de gestion des mobilités à des échelles transnationale et nationale. Nous interrogeons l’effet et la portée de cette lutte des personnes migrantes et de leurs soutiens à travers le prisme de ces campements et des opérations de mise à l’abri en région parisienne.
Cet article s’intéresse aux effets, sur le champ partisan de gauche en Tunisie, du Front antifasciste créé suite au « choc moral » causé par le discours présidentiel anti-migrant·es et anti-Noir·es du 21 février 2023. Ce discours, faisant écho aux théories européennes du grand remplacement, a déclenché une vague de violences racistes poussant les activistes du Front à briser un certain cloisonnement des luttes qui s’était érigé au cours de la décennie suivant la révolution de 2011. En explorant les émotions, les différents vécus et les divergences qui ont traversé ce mouvement, l’article analyse les façons dont les cadrages « antifasciste » et « humanitaire » de l’action du Front ont étendu sa portée. Dans un contexte postcolonial et de montée autoritaire, ce mouvement de solidarité avec les exilé·es a eu pour effet de repolitiser les migrations, l’antiracisme, ainsi que l’idée même d’appartenance à la Tunisie.
Cet article examine les mobilisations des sans-papiers en Belgique (2004-2021), en centrant l’analyse sur le rôle de la mémoire collective comme infrastructure politique. À partir d’une enquête ethnographique de longue durée et d’une relecture diachronique de trois séquences clés de mobilisation (Union de Défense des Sans-Papiers, Sans-Papiers Belgique, Coordination des sans-papiers de Belgique), nous montrons que la mémoire n’est pas un simple décor symbolique, mais un levier stratégique décisif pour stabiliser les luttes, construire des continuités et nourrir la capacité collective d’agir dans un contexte marqué par la précarité et l’illégitimité structurelle.
Cet article propose un retour réflexif sur le collectif RESOME (2015-2023), mobilisé pour l’accès des exilé·es à l’enseignement supérieur français. Né en 2015, ce collectif développe une stratégie d’institutionnalisation « par le bas », en contribuant au développement de programmes d’apprentissage du français dans une vingtaine d’établissements d’enseignement supérieur et en renforçant la mise en réseau des associations qui les animent. Le succès de ce travail militant repose notamment sur les capitaux et positions des membres, qui leur permettent de devenir des interlocuteurs et interlocutrices légitimes auprès des institutions. Néanmoins, l’analyse révèle le paradoxe de ce « militantisme institutionnel », qui articule volonté d’efficacité de l’action et critique des institutions, et qui implique plusieurs tensions : impuissance face aux politiques répressives, difficultés d’inclusivité, spécialisation et affinitarisation du collectif – et ce, jusqu’à son autodissolution.
Cet article analyse la manière dont la mémoire locale de l’accueil des personnes exilées est mobilisée, contestée et réinterprétée dans le contexte contemporain du Chambon-sur-Lignon, commune française emblématique de l’accueil durant la Seconde Guerre mondiale. À partir d’un travail empirique, l’article met en évidence que le rejet de l’accueil dans les espaces ruraux ne s’exprime pas toujours de manière explicite, mais peut prendre des formes plus discrètes, comme l’effacement du présent dans les récits officiels ou le refus d’intégrer les politiques récentes d’accueil dans les comptes rendus institutionnels. Ce cas d’étude invite ainsi à nuancer l’idée, souvent avancée, selon laquelle un ancrage mémoriel local favorise nécessairement la réceptivité envers les personnes en demande d’asile et réfugiées. L’article montre que la mémoire au Chambon-sur-Lignon est l’objet de rapports de pouvoir et de tensions entre acteurs et actrices aux visions divergentes : si la municipalité tend à figer la mémoire dans une temporalité passée, d’autres parties prenantes – associations, individus, personnes inscrites dans la sociabilité villageoise – s’approprient et actualisent cette mémoire pour légitimer l’accueil contemporain et contester les discours de rejet. Ces mobilisations mémorielles détournent ainsi le projet initial du Lieu de mémoire, révélant le caractère profondément politique et conflictuel de l’articulation entre mémoire locale et accueil des personnes en exil.
Cet article étudie les pratiques politiques de Jugendliche ohne Grenzen (JoG), une organisation politique autonome de jeunes réfugié·es installé·es en Allemagne. En visibilisant leur exclusion sociale et institutionnelle et en contribuant à redéfinir la démocratie, JoG souligne une « différence démocratique » : le fossé entre les régimes démocratiques en place et les principes d’égalité et de liberté auxquels ils aspirent. Les théories de la démocratie radicale permettent ici d’analyser ces processus d’organisation comme luttes émancipatrices pour « l’égaliberté ». Ces jeunes apparaissent alors comme des agent·es de démocratisation qui développent leur subjectivité politique et peuvent perturber les régimes frontaliers oppressifs et les hiérarchies institutionnalisées.
Cet article analyse la mise en œuvre de trois types de dispositifs dits participatifs et/ou délibératifs dans le cadre de l’action publique environnementale en Équateur : l’atelier de capacitation, la table de dialogue et l’atelier participatif. En partant de l’observation des agent·es qui les déploient au concret et au quotidien, on met en lumière que les trois instruments ont en commun d’euphémiser les rapports de forces et de domination, et d’individualiser et responsabiliser les usagers et usagères ainsi que les professionnel·les de l’environnement. Ce faisant, les dispositifs participatifs de l’action publique environnementale alimentent un cadrage dominant de la question environnementale tourné vers la technicisation et la moralisation de l’action publique. Les limites dans l’implémentation de ces dispositifs donnent à voir les résistances à ce cadrage, autant qu’elles attestent de sa matérialité.
Au contraire de l’inspiration que trouve le mouvement kurde du Rojava dans la théorie politique de Murray Bookchin, les Aymaras en Bolivie et les Mapuche au Chili ne font pas mention du communalisme dans leur mouvement politique. La reconnaissance de leur droit à l’autodétermination en tant que peuples autochtones, parmi les plus importants des deux pays respectifs en termes démographiques et politiques, les lie néanmoins aux discussions que soulève le communalisme. Ces peuples proposent ainsi une formulation de l’autodétermination qui s’émancipe de la construction d’un État-nation pour revendiquer l’autogouvernement des communautés par le biais de principes traditionnels, souvent sujets à réinvention, et leur structuration en confédération. Le parallèle avec les propositions du communalisme de M. Bookchin devient en cela saillant. Le contexte social, le plus souvent rural, et l’héritage colonial de la situation des peuples autochtones met cependant en tension cette théorie et offre ainsi la possibilité de la confronter à des cas limites. Un gain en précision analytique serait alors possible, notamment par la discussion avec l’anarcho-indigénisme comme courant qui trouve chez les peuples autochtones des éléments théoriques pour renforcer la théorie anarchiste.
L’article explore les fondements historiques et théoriques, les conditions de mise en pratique et les conséquences sur la vie des femmes de la révolution au Rojava, comprise comme une révolution des femmes. Dans cette région du Nord et de l’Est de la Syrie, le mouvement révolutionnaire kurde a déployé et pratiqué, depuis plus d’une décennie, un projet politique basé à la fois sur l’émancipation des femmes et sur l’autonomie et le confédéralisme démocratiques. Développé conceptuellement par Abdullah Öcalan à partir de sa lecture du communalisme de Murray Bookchin, combinée aux traditions communales propres au Kurdistan et aux conditions de vie au Moyen-Orient, ce modèle vise à dépasser les cadres étatiques et patriarcaux traditionnels en organisant la société autour de communes et conseils confédérés, de coopératives, d’académies populaires et de structures d’autodéfense. La libération des femmes, considérée à la fois comme un pilier et un moteur de cette révolution, s’appuie notamment sur la jinéologie, la science des femmes et de la vie, qui vise à reconnecter les savoirs et pratiques historiques aux objectifs de libération des femmes et de construction d’une société écologique, démocratique et égalitaire. L’article montre comment le processus révolutionnaire, porté par le mouvement de libération kurde et par une auto-organisation des femmes depuis plusieurs décennies, a modifié en profondeur les rapports sociaux, familiaux, économiques et politiques au Rojava, tout autant qu’il a permis aux femmes se redéfinir comme sujets libres. Il souligne également les menaces constantes (militaires, politiques, idéologiques) auxquelles ce projet fait face, et la nécessité de préserver cette expérimentation en tant qu’alternative à la modernité capitaliste et patriarcale.
La lecture des travaux américains sur l’usage des données en campagne électorale donne à voir une controverse : certains travaux considèrent que cet usage est désormais incontournable et homogénéisé, permettant des campagnes sophistiquées et efficaces, quand d’autres remettent en question les effets et l’efficacité de ces outils, comparé à ce que les prestataires (ou les journalistes) prétendent être possible. Qu’en est-il de l’usage des données en campagne électorale en France ? En étudiant le cas de l’élection présidentielle française de 2022, nous montrons que les usages des données sont hétérogènes d’une équipe de campagne à une autre, avec une importance forte accordée aux données chez Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon ou encore Éric Zemmour, qui ont même développé en interne leurs propres outils. D’autres au contraire ont délaissé cette approche par les données pour des raisons financières et de manque de compétences, ou de luttes de pouvoir entre « modernisateurs et modernisatrices » et « sceptiques ». Les usages des données sont en effet à relier aussi aux types de partis politiques et aux profils de celles et ceux qui en ont la charge.
L’article discute les conceptions du communalisme chez Marx et chez Bookchin. Il montre que dans le cadre de son analyse critique de la colonisation, Marx a commencé à partir de 1857 à entrevoir dans les communes paysannes précapitalistes le ferment d’une vision nouvelle du communisme, en rupture avec son communisme productiviste antérieur. L’article décrit ensuite la manière dont ce communisme de la commune s’affirme dans son œuvre comme l’autogouvernement communal des communs sur la base de la propriété communale du territoire naturel. Dans un deuxième temps, l’article compare ce communalisme de Marx à celui de Bookchin sur les plans politique, économique, écologique et géographique.
Communalisme et autogestion partagent une même exigence – le contrôle autonome par les êtres humains de leurs propres activités – et dessinent une perspective politique similaire – une conception radicale de la démocratie participative, élargie à tous les domaines de la vie sociale. Mais là où le communalisme privilégie la démocratisation du cadre municipal appelé à régenter les autres sphères de la vie sociale, l’autogestion mise sur la multiplication des lieux du politique, afin de démocratiser les différentes structures de la vie sociale. Il s’agit ici de plaider pour que le communalisme s’inspire de la logique autogestionnaire et adopte une conception pluraliste de la vie sociale et politique, avec comme horizon une démocratie polycentrique : non plus une confédération des communes, mais une confédération des communs.
Qu’est-ce que le « communalisme » et comment peut-il être compris comme un projet politique original ? Murray Bookchin est sans doute le défenseur le plus connu de ce projet au cours des dernières décennies. Partiellement inspiré par les expériences de la Commune de Paris de 1871, dont il a tiré l’expression « communalisme », Bookchin le présente comme une idéologie politique cohérente qui englobe « les composantes philosophiques, historiques, politiques et organisationnelles d’un socialisme pour le xxi e siècle » (2015). Toutefois, cette définition semble impliquer que le « communalisme » est avant tout une idéologie démocratique cohérente, qui doit d’abord être théoriquement élaborée pour ensuite être mise en œuvre dans la pratique. Ce concept renvoie également à la figure du théoricien ou de la théoricienne politique comme quelqu’un qui prescrit, plutôt qu’il ou elle n’analyse ou ne décrit l’action politique. Nous proposons une autre interprétation du « communalisme », plus descriptive, que nous appelons « répertoire démocratique ». Au cours des cent cinquante dernières années, ce répertoire communaliste a évolué et s’est adapté à différents contextes culturels et politiques. Par conséquent, il a également acquis une série de significations et d’implications différentes au fil du temps. En appréhendant « la Commune » comme le signifiant clé d’un répertoire démocratique, nous comprenons mieux la manière dont elle a continué à façonner – et, à son tour, comment elle a été continuellement reconfigurée par – diverses pratiques et théories politiques entre 1871 et aujourd’hui.
Les théories et les pratiques communalistes contemporaines sont traversées par un débat stratégique autour d’une question centrale : la prise du pouvoir municipal est-elle l’indispensable première étape de tout processus de démocratisation locale, ou s’agit-il de privilégier l’auto-organisation hors des institutions étatiques et le développement de communs sociaux et économiques ? Les partisan·es d’une conquête des mairies sont associé·es à l’étiquette municipaliste, tandis que les adeptes de la création de contre-institutions revendiquent plus volontiers le terme de communalisme. Cet article confronte les arguments formulés par les tenants de chacune de ces options à des éléments empiriques tirés d’une recherche en cours sur deux terrains français. Il défend l’idée selon laquelle cette opposition théorique est souvent dépassée dans la pratique par une division du travail militant et par des interactions entre institutions étatiques et communs autonomes. Un dépassement qui peut notamment être appréhendé sous la catégorie de « stratégie de l’érosion » formalisée par Erik Olin Wright, dans la mesure où il incarne à l’échelle communale le dépérissement de l’opposition entre anarchisme et communisme par des convergences pratiques.
Alors que le municipalisme comme le communalisme font l’objet d’un nombre croissant d’études académiques, la riche histoire de ces concepts en Espagne reste assez peu convoquée dans cette littérature. Notre article vise à réévaluer le rôle de l’autogouvernement communal dans les projets politiques fédéralistes républicains puis anarchistes, en mettant au jour une longue tradition communaliste en Espagne. Des premières formulations utopiques du municipalisme dans les milieux républicains et libertaires au XIX e siècle, à la théorisation du « communisme libertaire » par les anarchistes de la Confederación Nacional del Trabajo (CNT) au cours du XX e siècle, en passant par la nouvelle démocratie communale d’assemblées surgie au cours de la Révolution sociale de 1936, le projet politique communaliste espagnol a eu pour horizon une abolition conjointe de l’État-nation et du capitalisme au profit d’une prise en charge égalitaire et collective des affaires publiques. Il s’agira alors de retourner aux sources de la pensée et de la pratique libertaires du « municipe libre » (« Municipio Libre »), afin d’interroger les propositions actuelles de communalisme. Les débats qui ont animé les mouvements fédéralistes en Espagne pendant plus d’un siècle sont en effet une précieuse ressource pour penser des questions contemporaines comme la création d’assemblées populaires spécifiquement communales, l’autogestion des services publics ou encore l’articulation entre démocratie économique et démocratie politique. Notre contribution vise alors à montrer qu’au même titre que la Commune de Paris, l’histoire inaccomplie du « municipe libre » en Espagne pourrait également devenir une source d’inspiration pour les utopies communalistes d’aujourd’hui et de demain.