
Je présenterai l’histoire du concept de pratiques langagières élaboré en 1976, puis j’évoquerai quelques jalons, dans l’histoire du langage, des professions et du travail. À partir des enquêtes du réseau pluridisciplinaire Langage et Travail fondé en 1986, différentes pratiques langagières au travail, dans différents métiers et sphères d’activité ont été recueillies. Elles ont toutes la propriété d’être dépendantes des contextes laborieux. Je présente quatre déterminants principaux : le temps, l’économie des moyens, la plurisémioticité, l’univocité de l’interprétation. D’autres secteurs des sciences du langage s’intéressent aux situations de travail, comme la sociolinguistique, la didactique des langues, la terminologie ou l’analyse des interactions.
Dans cet article, j’examine la construction du savoir sur les variétés de français en Afrique depuis le début des années 1970. J’argumente que les travaux sur ces variétés doivent être pensés comme des fabrications idéologiques, qui construisent le français comme un objet ontologique à décrire plutôt qu’un objet politique à déconstruire. L’approche réflexive développée ici cherche à rendre visible les conditions sociohistoriques dans lesquelles s’est élaboré l’objet linguistique « français en Afrique ».
La contribution retrace les jalons de l’histoire des approches sociolinguistiques, à partir des années 1980, d’un objet difficile à circonscrire que nous nommons les « pratiques langagières juvéniles ». L’article rappelle la diversité, en France, des positionnements théoriques, méthodes et sujets traités dans ce domaine, et il souligne la constance des préoccupations de sociolinguistes pour répondre à la demande sociale. La conclusion esquisse des directions qui restent à explorer.
L’article explore la cohabitation du français avec d’autres langues dans la francophonie, marquée par l’histoire coloniale et les inégalités de pouvoir. Après avoir rappelé les théories classiques du contact de langues, il plaide pour une approche écolinguistique et glottopolitique centrée sur les pratiques sociales et les contextes locaux. La notion de pluricentrisme, qui reconnaît plusieurs centres normatifs, reste appliquée de façon asymétrique, la France conservant un prestige dominant.
La sociolinguistique historique du français est marquée depuis ses débuts par les frontières poreuses qu’elle présente avec la linguistique historique et la sociolinguistique contemporaine. Nous discutons de l’affranchissement graduel de la sociolinguistique historique du français par une délimitation de ses propres enjeux et questions de recherche, notamment de son intérêt croissant pour les réseaux sociaux.
Les mots poème , poète et poésie , bien qu’étroitement associés par la forme et par le sens, sont inanalysables dans une morphologie concaténative ou en termes de règles. Si l’on définit le mot construit, en synchronie, comme le croisement d’une série dérivationnelle et d’une famille dérivationnelle, ce sont bien cependant des mots construits. Ils appartiennent, d’une part, à un même réseau dérivationnel de type ‹activité› et, d’autre part, à des séries dérivationnelles marquées par les gammes de suffixes -V me , - V te et -V s(i)e . Empruntés au grec ou forgés dans les langues modernes, des pans entiers du lexique méritent ainsi d’être analysés par la morphologie constructionnelle, dans la mesure où la compositionnalité des lexèmes concernés reste perçue, au moins partiellement.
Cet article retrace l’évolution de l’étude de la conjugaison française depuis l’approche thématique de Bonami & Boyé (2003) jusqu’aux approches implicatives contemporaines. Face aux difficultés structurelles de l’approche thématique, l’approche implicative adopte une perspective abstractive et probabiliste quantifiant les relations d’inter-prédictibilité entre formes fléchies. Deux études empiriques valident cette approche théorique : une analyse computationnelle avec qumin et vlexique 2 confirme les intuitions linguistiques sur l’organisation paradigmatique du français, tandis qu’une étude comportementale démontre l’effet de ces relations implicatives sur l’usage des locuteurs. Ces convergences entre formalisation computationnelle, description linguistique et réalité psychologique établissent l’approche implicative comme cadre unifié pour comprendre l’organisation morphologique.
L’article analyse les phénomènes d’analogie dans le paradigme du prétérit des parlers d’oïl, en se concentrant sur trois phénomènes de flexion non canonique : la défectivité, l’analogie des classes flexionnelles et le syncrétisme. Il montre que la défectivité peut avoir comme source une hésitation paradigmatique dans des variétés de contact et qu’elle peut être à l’origine de réfections analogiques massives qui modifient radicalement la structure désinentielle. Les variétés d’oïl contemporaines ont toutes étendu les désinences en /i/ à un plus ou moins fort degré aux verbes de la première classe et sont attestées dès le xvii e siècle. L’extension des désinences en /i/ a pu être provoquée par un changement phonétique suivi d’une extension analogique. Le syncrétisme a pu se développer autant par accident phonétique que par changement analogique.
Partant du constat que des effets perlocutoires typiques d’une dénonciation de mal social peuvent être associés à la formation de nouveaux lexèmes – faire reconnaître ou corriger ce mal social, empêcher et/ou faire condamner ceux qui en sont ou pourraient en être responsables –, cet article propose, dans un premier temps, d’identifier les principaux patrons morphologiques pouvant contribuer à ces effets perlocutoires en français contemporain à partir du corpus web frTenTen23 . Dans un deuxième temps, l’article ouvre des perspectives pour une exploitation pragmatique, discursive ou sociolinguistique de la forme de ces lexèmes.
Du point de vue des locuteurs, la proximité formelle entre radicaux de lexèmes différents est un élément facilitateur pour apparier morphologiquement ces lexèmes : il est en effet plus facile d’identifier cet appariement quand deux lexèmes partagent le même radical que quand leurs radicaux sont différents. Toutefois, la distance formelle entre radicaux n’est pas le seul critère. Même en cas de distance maximale entre radicaux, au moins deux autres critères peuvent jouer : la fréquence, dans le lexique, de l’alternance formelle observée entre les radicaux de ces lexèmes, ainsi que la fréquence de ces radicaux au sein d’une même famille morphologique. Ce sont ces hypothèses qu’explore la présente recherche, à partir d’une base de données morpho-phonologiques en cours de réalisation, Phononette .
Située à l’interface de la morphologie dérivationnelle et de la sémantique lexicale, cette contribution explore le rôle joué par les schémas morphologiques dans la formation de noms déverbaux ambigus en français. L’étude, qui porte sur cinq suffixes (- age , - erie , - ion , - ment , ‑ ure ) et deux schémas de conversion (thèmes 0 et 12), s’appuie sur une méthode de fouille de données peu exploitée en linguistique fondamentale : l’analyse de règles d’association. Les résultats montrent que les patrons de polysémie régulière instanciés par les nominalisations peuvent être bipartites (p. ex. événement/résultat), mais aussi tripartites, voire quadripartites. Ils soulignent par ailleurs la nécessité de prendre en compte l’ambiguïté des dérivés dans l’examen des situations de compétition morphologique et font apparaître le caractère hautement idiosyncrasique de chacun des deux types de conversion considérés.
Cette étude s’intéresse au degré de similarité sémantique entre les noms pseudo-suffixés (tels élément , maquette , rafiot ) et les noms suffixés en français (tels assortiment , maisonnette , chariot ). En nous appuyant sur la ressource LexEco , qui regroupe environ 19 000 noms du français décrits morphologiquement et sémantiquement, nous montrons qu’il existe une gradation dans la proximité sémantique entre ces deux ensembles et qu’il est possible d’en rendre compte au moyen d’une mesure de complexité. Ainsi, les noms pseudo-suffixés que le sens rapproche des noms suffixés de même forme finale sont de bons représentants des noms complexes non construits postulés par la théorie morphologique, alors que ceux qui s’en éloignent le plus peuvent être considérés comme des noms simples. Pris dans leur globalité, les noms pseudo-suffixés forment un continuum s’étendant entre ces deux pôles.
Cet article étudie l’origine et le développement diachronique des composés ‹Attributif-Appositif Nom+Nom› (N-N) en français, en se concentrant sur trois familles semi-schématiques : N-modèle , N-limite et N-surprise . En s’appuyant sur les données diachroniques du corpus Google Books , l’étude examine l’émergence de ces composés et l’évolution de leur productivité depuis la fin du xix e siècle jusqu’à nos jours. Les résultats mettent en évidence les « mots-leaders » qui ont marqué la formation de ces modèles et identifient les tendances significatives et les tournants dans la prolifération de ces trois familles de composés, qui ont joué un rôle crucial dans la formation du modèle plus large Attributif-Appositif (ATAP) en français. L’étude s’inscrit dans les cadres théoriques de Construction Morphology et de la Relational Morphology .
On s’interroge sur la possibilité du dialogue entre sociolinguistique et enseignement en France. La sociolinguistique a contribué à montrer l’écart entre la forme de français enseignée et les français de l’environnement langagier des élèves. Mais l’univers scolaire reste étanche aux apports des travaux sociolinguistiques concernant l’hétérogénéité et le dynamisme de la langue, ce qui laisse persister des discours et des pratiques perpétuant ces écarts. Il y a là une hypothèse expliquant la relative infertilité du dialogue entre sociolinguistique et enseignement.
Cet article propose un état des lieux à propos de la place des réalités et des questions propres au champ scolaire dans les recherches sociolinguistiques sur le français. Il commence par revenir sur les principales problématiques sociolinguistiques en lien avec l’école que la discipline a abordées. Il interroge, ensuite, la nuance et la complexité avec lesquelles la sociolinguistique appréhende et conçoit l’institution scolaire, et envisage les développements pertinents que pourraient apporter de nouvelles recherches empiriques.
À partir de la présentation de deux approches de la notion de variation (variationnisme et linguistique variationnelle), l’article évalue les portées, les enjeux et les limites de conceptions théoriques qui ont affaire à la sociolinguistique. Puis, il confronte les principes ainsi débattus à des tentatives pour « expliquer » le phénomène lui-même, en particulier dans ce qui est appelé le « non-standard » – les données sont issues d’un corpus recueilli en « proximité communicative » ( Multicultural Paris French ).