
Le secret médical est depuis l’Antiquité un élément central de l’exercice de la médecine, il incarne la confiance entre le médecin et son patient et le lien qui les unit. Ce travail a pour objectif de s’interroger sur les évolutions du secret médical à travers l’histoire à partir d’un exemple concret. Le chirurgien Sérard (chirurgien républicain) a soigné clandestinement Michel Moulin (lieutenant chouan), vivant caché à la suite d’une grave blessure à un bras au combat en 1796. Malgré les oppositions politiques et le fait que Moulin était recherché par les autorités, le chirurgien Sérard n’a pas dénoncé son patient. Nous nous sommes alors questionnés sur les obligations déontologiques et pénales qui étaient en vigueur à l’époque au travers d’une étude sociohistorique. Après un état des lieux des textes réglementaires en vigueur à l’époque et leurs évolutions actuelles, comme le serment d’Hippocrate ou le Code de déontologie, nous avons exposé les évolutions pénales du secret médical. Avant 1810 et la création du Code pénal, les autorités ont maintes fois tenté d’obliger les médecins à déclarer leurs blessés qu’ils soignaient et à en faire ainsi des auxiliaires de la police. Plus récemment, la loi Kouchner de 2002 a remis en exergue le secret médical. Ainsi, nous nous sommes interrogés sur les raisons qui peuvent inciter un professionnel de santé à signaler un patient aux autorités.
La cardiologie interventionnelle et la chirurgie orthopédique modernes dépendent structurellement du cobalt, métal constitutif des alliages utilisés dans les stents coronaires, les prothèses articulaires, les valves cardiaques et les électrodes de défibrillateurs. Or, environ 74 % de la production mondiale est assurée par la République Démocratique du Congo, où une part significative de cette extraction se déroule dans des conditions documentées de violations graves des droits humains, dont le travail d’enfants. Aucune réglementation européenne n’impose de diligence sur le cobalt pour les fabricants de dispositifs médicaux implantables, et le secteur médical reste structurellement absent des initiatives volontaires de traçabilité. Cet article examine, depuis la position du praticien, les dimensions éthiques et réglementaires de cette dépendance invisible. Il montre que l’acte thérapeutique lui-même, le geste salvateur, est rendu possible par des conditions d’existence que tout principe éthique médical condamnerait sans hésitation, créant un dilemme que la médecine n’avait jamais eu à formuler. En mobilisant le cadre de la Global Health Ethics et le Social Connection Model of Responsibility (Young), il soutient que le clinicien, participant involontaire de cette chaîne, dispose d’une responsabilité de transformation, collective et prospective. Des leviers d’action concrets sont proposés à trois niveaux : interpellation individuelle des fabricants, critères de traçabilité dans les achats hospitaliers, et lobbying des sociétés savantes auprès des institutions européennes.
Un séjour en réanimation impacte les patients et leurs proches sur le long terme. Ils en subissent les conséquences, tels que des troubles anxio-dépressifs, et souvent un syndrome de stress post-traumatique. Ces constatations ont poussé les soignants de réanimation à créer des consultations ou hôpitaux de jour post réanimation accompagnés d’études scientifiques pour évaluer ce syndrome post-réa. En complément de cette approche, les auteures proposent d’aborder la période du post réanimation à travers un éclairage psychologique et philosophique, en dialogue avec l’expérience d’une patiente afin de mettre en avant les implications à moyen et long terme d’un séjour en réanimation selon trois axes : la redéfinition du post réanimation, vivre avec l’autre et exister après cette expérience profondément bouleversante du fait de sa dimension traumatique.
Cet article interroge l’expérience clinique en oncogériatrie d’une interne de radiothérapie, confrontée à la tension permanente entre l’exigence de haute technicité et la vulnérabilité extrême des patients. Dans cet univers régi par la précision des machines, les dilemmes éthiques surgissent souvent comme des « drames de la vie ». Selon une approche inspirée de l’éthique et de la médecine narratives, l’auteur propose un récit sur le thème de la vulnérabilité et de la relation de soin en radiothérapie. Après avoir donné des repères théoriques, le récit est présenté, analysé, et ses enjeux éthiques sont discutés. La singularité des situations et le besoin d’attention et d’écoute dans le quotidien de la clinique sont ainsi soulignés. En transformant le doute solitaire en une réflexion partagée, elle permet de reconnaître la vulnérabilité non pas comme une faiblesse, mais comme une condition ontologique commune au soignant et au soigné. L’étude souligne ainsi que l’alliance thérapeutique se co-construit dans l’hospitalité des silences et la reconnaissance de la dignité singulière des patients, parfois au-delà des protocoles standardisés. Les approches narratives apparaissent comme des outils tout à fait pertinents pour stimuler l’imagination morale, apprendre à douter et à cheminer en contexte d’incertitude.
Le toucher est un élément central de nombreuses pratiques de soin, notamment dans les disciplines de thérapie manuelle telles que l’ostéopathie. Pourtant, malgré son omniprésence clinique, son enseignement demeure rarement interrogé comme objet éthique et épistémologique à part entière. Dans le domaine de la santé, les formations se concentrent principalement sur les aspects techniques et biomécaniques du toucher, négligeant les aspects relationnels, sensoriels et expérientiels qui sont pourtant essentiels. Cet article propose une exploration du statut du toucher dans la relation de soin, à partir d’une approche issue des sciences humaines et de la phénoménologie du corps. Notre objectif est de démontrer que le toucher ne représente pas uniquement une compétence technique, mais qu’il engage une expérience corporelle et relationnelle impliquant interprétation, responsabilité et vulnérabilité partagée. À partir d’une analyse théorique croisant littérature en éthique du soin, philosophie du corps et recherches contemporaines sur l’expérience vécue, nous proposons d’envisager le toucher comme une pratique clinique située, impliquant une dimension pré-réfléchie de l’expérience corporelle. L’article présente l’hypothèse selon laquelle la dimension éthique du toucher est un aspect à mieux développer dans les programmes de formation en santé et particulièrement dans les cursus de soin manuel. En nous appuyant sur la notion de réflexivité corporelle, nous préconisons que la formation des praticiens devrait intégrer la capacité à prendre conscience de l’orientation incarnée de leur geste et de ses effets dans la relation de soin. Cette approche innovante offre un potentiel de transformation majeur dans le domaine de la santé, en combinant expertise technique, jugement clinique et rigueur éthique.
En 1975, le penseur Ivan Illich (1926–2002) publiait Némésis médicale, l’expropriation de la santé, ouvrage dans lequel il défendait la thèse selon laquelle au-delà d’un certain seuil de développement, la médecine deviendrait contreproductive du point de vue de la santé des êtres humains. Un demi-siècle plus tard, à l’aide du témoigne de deux jeunes médecins en formation, nous proposons une réflexion actualisée autour de la thèse d’Illich, à la lumière des constats et des enjeux de notre temps. Nous formulons l’hypothèse que l’efficacité de la médecine moderne entretient démesurément notre désir commun de repousser la mort, au point que cette Hybris produise une Némésis médicale qui se manifeste par trois visages : l’obstination déraisonnable pratiquée sur les individus, la déconnexion de l’offre de soin par rapport à une demande toujours plus forte et une menace de plus en plus pesante sur la santé des générations futures ainsi que sur notre capacité d’y faire face. Enfin, nous proposons une esquisse de chemin à suivre pour contrer cette Némésis, pour bâtir un compromis fructueux entre le soin des individus et la préservation des impératifs collectifs.
En soins palliatifs, accueillir la parole du patient ne relève pas seulement d’un recueil d’informations, mais constitue un acte de soin à part entière. Une présence disponible et une écoute active soutiennent l’identité du patient, ouvrent un espace de mise en récit et permettent d’habiter le temps qui reste. Dans la perspective de la médecine narrative et de l’éthique narrative, les récits de maladie et de fin de vie – y compris lorsqu’ils sont fragmentés ou silencieux – deviennent des médiations du sens et des repères pour des décisions de soin plus ajustées. Une posture d’écoute se construit entre disponibilité, retenue et justesse, tout en se heurtant à des obstacles concrets (contraintes institutionnelles, peur du silence, impuissance face à l’irréparable). Enfin, l’attention portée à la parole est associée à plusieurs effets cliniques : apaisement de certaines détresses, amélioration de l’ajustement thérapeutique, soutien du travail d’équipe et place accrue accordée au patient dans les réunions pluridisciplinaires.
Les troubles du spectre autistique (TSA) sont des troubles neurodéveloppementaux autour desquels gravitent plusieurs déficits. Parmi eux, les déficits en interactions sociales et en communication, les déficits cognitifs, ou encore les déficits moteurs. Même si les TSA sont maintenant considérés comme un handicap, ils étaient, au départ, perçus comme une pathologie. Le fait que les troubles du spectre autistique soient maintenant reconnus comme tel, permet aux personnes qui en sont porteuses d’avoir plus facilement accès à certaines aides et droits comme l’accès au sport ordinaire ou adapté, et la participation à la vie sociale. En ce sens, les personnes ayant des troubles du spectre autistique peuvent pratiquer une activité sportive. Celle-ci peut avoir plusieurs bénéfices : l’inclusion sociale, l’amélioration des troubles en communication, les déficits en interactions sociales, et les déficits moteurs. La place accordée aux sportifs avec des TSA, l’accès aux structures et l’accompagnement qui leur est proposé peuvent donner lieu à une réflexion éthique autour du concept de l’inclusion par la pratique sportive. Ce qui nous amène à la question de recherche suivante : qu’en est-il des connaissances actuelles des TSA dans la pratique sportive, et celle-ci est-elle garantie ?
En groupe de réflexion éthique, en s’inscrivant en particulier dans une approche d’éthique clinique, les séances commencent généralement par le récit d’une situation clinique qui fait l’objet d’une analyse permettant de faire émerger des pistes réflexives mais également de transformation des pratiques. L’objet de la réflexion ici sera de questionner les enjeux narratifs propres au récit de situation, allant de l’identification d’une situation émergeant d’un malaise éthique, vers le choix des mots ou au contraire les silences, jusqu’à la lecture, et donc la réception de ce récit. Nous explorerons alors l’hypothèse selon laquelle le récit, de son écriture à sa lecture est porteur d’une densité sémantique et pragmatique qui mérite une attention littéraire.
La dignité post-mortem et le respect du corps humain constituent une problématique centrale à l’interface du droit, de l’éthique et de la médecine légale. Malgré la reconnaissance juridique de la protection du corps après la mort, les pratiques médico-légales contemporaines soulèvent des interrogations quant à la cohérence entre les principes proclamés et leur application concrète, notamment dans des contextes sensibles tels que l’autopsie, le don d’organes, les catastrophes et les crises sanitaires. Il s’agit d’une étude descriptive fondée sur une revue narrative de la littérature. Les sources ont été sélectionnées à partir de bases de données scientifiques ainsi que de documents normatifs nationaux et internationaux. Les critères d’inclusion concernaient les publications abordant les aspects éthiques, juridiques et médico-légaux du respect de la dignité post-mortem. L’analyse met en évidence une tension persistante entre les impératifs scientifiques, judiciaires et sanitaires et l’exigence éthique de respect de la dignité du défunt. Les principales situations pratiques posant des problèmes sont l’absence de consentement explicite lors des autopsies, les enjeux liés au prélèvement d’organes, la gestion des corps en contexte de catastrophes ou d’épidémies ainsi que les pratiques de conservation et d’enseignement anatomique. Ces résultats soulignent la nécessité d’une approche bioéthique harmonisée, fondée sur la retenue, la proportionnalité et le respect symbolique du corps humain. Le renforcement de la formation éthique des professionnels, l’instauration d’instances de réflexion en médecine légale et la sensibilisation du public apparaissent essentiels pour garantir une protection effective de la dignité post-mortem.
À partir d’une lecture de l’essai de Susan Sontag, La maladie comme métaphore (1978), cet article interroge les modalités d’énonciation de la maladie et les effets que peut produire, jusque dans la relation de soin, l’opération de métaphorisation qui affecte la représentation de certaines pathologies. Nous montrons comment Sontag reconstitue les réseaux d’images dans lesquels se sont sédimentées les représentations sociales et culturelles dominantes de deux maladies particulières, la tuberculose et le cancer, afin de souligner à la fois leur parenté et leur dissociation. De telles représentations forment également le filtre à partir duquel la relation médicale aux patients trouve à s’élaborer. L’appel à une certaine hygiène métaphorique interroge ainsi la responsabilité énonciative propre des soignants dans la manière dont la maladie est dite, annoncée et accompagnée.
Après un bref rappel sur l’histoire de la psychiatrie, la question du diagnostic des pathologies mentales est précisée et articulée à la continuité des soins, complément incontournable d’une psychiatrie publique digne de ce nom. Une réflexion sur la relation transférentielle spécifique aux pathologies archaïques (autisme, psychose, schizophrénie, pathologies-limites) est ensuite abordée en lien avec le diagnostic et la prise charge dans la durée. La déstructuration du service public de psychiatrie et la fétichisation du diagnostic au détriment de la prise en charge risquent de nuire gravement à la continuité des soins et d’introduire une rupture éthique dans la fonction soignante qui portera préjudice aux patients.
En France, en 1982, naît le premier « bébé-éprouvette » qui marquera un tournant décisif dans l’Assistance médicale à la procréation (AMP). Depuis 2021, la loi de bioéthique a permis une ouverture plus importante à l’AMP, tout en maintenant l’interdiction au recours à l’AMP post-mortem, que ce soit via une insémination, un transfert d’embryon ou une gestation pour autrui. Le présent article s’intéresse aux enjeux éthiques liés aux couples hétérosexuels ayant bénéficié d’une fécondation in vitro avec leurs propres gamètes. En analysant les problématiques liées au décès de l’un des membres du couple, il met en lumière les différences de statuts entre les embryons in vivo et les embryons in vitro et, de surcroît, les « droits parentaux » qui en résultent. À l’heure actuelle, l’interdiction de l’AMP post-mortem, et notamment du transfert d’embryon, est justifiée par la dissolution du projet parental à la mort d’un des conjoints. Toutefois, cette interdiction soulève des questions autour de l’autonomie, de l’équité entre les sexes, des stratégies économiques, mais également de l’intérêt de l’enfant à naître. Enfin, cet article invite à la réflexion sur l’évolution juridique en comparant les législations étrangères ayant légalisé l’AMP post-mortem avec le droit français actuel.
Objectif Dans le cadre du diagnostic différentiel d’un trouble du neurodéveloppement, nous demandons une IRM cérébrale, ce qui pose des questions éthiques. Matériel et méthodes Au total, 188 dossiers ont été analysés. La population étudiée était constituée par 133 garçons et 55 filles. La moyenne d’âge était de 9 ans et demi avec des extrêmes de 6 et 14 ans. Résultats Dans 5,37 % des cas, l’IRM n’a pas été réalisée et dans une situation l’IRM était ininterprétable. Dans la majorité des cas (83,33 %), l’IRM cérébrale était normale. Mais 14,36 % des enfants avaient une IRM cérébrale anormale. L’anomalie découverte chez 70,37 % d’entre eux était sans incidence sur le trouble, définissant une découverte fortuite, ou incidentalome. L’anomalie découverte chez les 29,62 % restants est une explication aux troubles de l’enfant. Conclusion Même si elle ne fait pas partie des recommandations, nous pensons que l’IRM cérébrale doit être un examen proposé devant un trouble de neurodéveloppement moteur, complexe ou évolutif, pour éliminer une cause pouvant engager le pronostic vital ou fonctionnel ou fournir l’explication des difficultés de l’enfant. Cependant, sa réalisation soulève des questions éthiques, en particulier quand des anomalies auraient pu être méconnues sans conséquence, quand des incidentalomes sont détectés ou en cas de refus de l’IRM cérébrale par l’enfant ou sa famille.
Évoquer l’évolution de la psychiatrie au prisme du biopouvoir selon les idées de Michel Foucault ne peut se faire sans restituer la dynamique biopolitique dans laquelle s’inscrit la politique de santé mentale. Celle-ci s’est construite autour d’une concurrence du savoir psychiatrique et du droit dans un contexte de mise en avant des droits des malades depuis un quart de siècle, avec l’espoir de mise en place d’une démocratie sanitaire pouvant tout autant bénéficier aux malades affectés de pathologies organiques qu’aux personnes souffrant de troubles mentaux. Le biopouvoir promeut la santé mentale comme idéal collectif et moral, transformant la médecine psychiatrique en instrument de régulation sociale, garante d’une normalité comportementale, avec une prétention scientifique statistique. Le risque éthique est que la psychiatrie quitte le champ du soin pour s’inscrire dans une logique de gouvernementalité, qui encadre les conduites sous couvert de bien-être et de prévention. La donne actuelle que veut embellir la mise en scène de l’année 2025 comme grande cause nationale ne peut faire illusion sur une discipline sinistrée sur laquelle le comité consultatif national d’éthique a sonné l’alerte dans un récent avis encore peu médité par les professionnels de santé mentale. S’il est possible de percevoir la persistance d’un biopouvoir à travers la mission de contrôle social que continue d’assumer la psychiatrie publique, sa carence de moyens et son orientation vers le système général de santé l’empêchent de plus en plus de respecter la singularité psychique des patients les plus en souffrance.