
En 2019, la création de l’enseignement d’Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques fait de la géopolitique une discipline scolaire reconnue. Elle constitue une césure épistémologique et paradigmatique majeure. Cette « révolution géopolitique » est simplement en phase avec la nécessaire adaptation – intellectuelle, civique et pédagogique – de notre système éducatif aux bouleversements du monde. Elle est le résultat d’importants combats dans les décennies 1990 et 2000. Cette affirmation de la géopolitique débouche sur deux révolutions majeures : l’essor spectaculaire de la carte, des atlas et de la cartographie ; l’importance croissante de l’espace circumterrestre comme nouvel enjeu géopolitique.
Cet article traite de questions qui figurent au nombre des principaux défis à la cohésion de la nation française : la question de la diversité raciale et de la ségrégation, celle de la diversité des mémoires issues de l’ancien Empire colonial français, celle de l’action de la police et du narcotrafic, et enfin celle de la place de l’islam et de l’islamophobie. Alors que l’extrême droite possède le première groupe politique à l’Assemblée nationale, il est urgent de contribuer à faire évoluer les représentations les plus courantes qu’ont les Français et les Françaises de leur nation, principalement quant à sa diversité.
L’Institut français de géopolitique, créé par Béatrice Giblin, poursuit son développement et, aux côtés d’ Hérodote , celui de la méthode géopolitique lacostienne. La complexité du monde et des conflits renforce toujours l’attrait que le master de géopolitique exerce sur la jeunesse. La pertinence de la méthode géopolitique fait que relativement peu d’évolutions sont nécessaires, liée aux enjeux du genre, du changement climatique, du cyberespace et de la datasphère, ou encore aux progrès des techniques cartographiques. L’essentiel reste d’enseigner l’importance de l’analyse des représentations géopolitiques et d’amener nos étudiants à se distancier de leurs propres représentations, ce qui n’est pas évident sur un sujet comme celui de Gaza.
En France, les analyses géopolitiques du Sahel se concentrent généralement sur d’anciennes colonies en Afrique de l’Ouest, à savoir le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad et la Mauritanie. Délaissant les extrémités orientales de la bande sahélienne, elles se sont notamment focalisées sur les connexions internationales des groupes djihadistes et les déconvenues des troupes tricolores déployées dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » des opérations Serval puis Barkhane jusqu’en 2022. Aujourd’hui, cependant, l’attention porte davantage sur l’enracinement des islamistes en armes et leur capacité à proposer de véritables alternatives politiques pour s’emparer des capitales de la zone et se substituer à des États défaillants.
Cinquante ans ans de géopolitique, deux cents numéros, Hérodote est en 2026 la plus importante revue du fait de sa notoriété, de son tirage et du nombre des connexions sur le site Cairn. Portés par une actualité géopolitique constante, soutenus depuis leurs débuts par leur maison d’édition, épaulés par la collaboration de centaines d’auteurs majoritairement géographes, mais aussi politistes, historiens, ethnologues, économistes, la revue et son comité de rédaction sont fiers et heureux de rendre hommage à son fondateur Yves Lacoste. Ce numéro est divisé en deux parties, la première est un regard rétrospectif sur la revue de sa création à aujourd’hui, sur l’apport de la méthode géopolitique mise au point par Yves Lacoste dans ses éditoriaux magistraux dont nombre d’entre eux sont toujours d’une remarquable actualité, sur l’importance du concept de nation dans l’analyse géopolitique lacostienne, sur le rôle de la cartographie pour éclairer une situation géopolitique. La seconde est une réflexion prospective sur quelques grandes questions géopolitiques contemporaines qui concernent les États-Unis, la Chine, la Russie, le cyberespace, les luttes écologiques.
En géopolitique, la notion de puissance, tout particulièrement au Moyen-Orient, correspond aux rivalités territoriales et procède des sempiternels rapports de force ; elle se définit notamment comme la capacité d’imposer sa volonté, d’agir en souveraineté, et s’inscrit principalement dans deux dimensions : l’économique et le politico-militaire. Dévalorisée en Europe ces dernières décennies, la puissance redevient centrale avec le retour de la guerre en Europe et le désengagement relatif du protecteur américain, bien que trop souvent fondée sur des illusions qu’illustrent parfaitement les crises et les guerres prévalant au Moyen-Orient. Ainsi le fameux soft power (culture, sport, etc.), devenu pour nombre d’observateurs une nouvelle forme paradigmatique et acceptable de la puissance, ne permet-il guère de se substituer au hard power (le militaire) ni de réellement comprendre les enjeux de la plupart des conflictualités géopolitiques. Dans cette zone, ni la culture, ni le prestige sportif, ni l’instrumentalisation religieuse (iranienne ou saoudienne), ni même l’argument démocratique israélien n’ont permis d’assurer une domination durable ou d’éviter les conflits. De même, la démographie, la diplomatie et l’économie ne constituent pas à elles seules des garanties de puissance : une population nombreuse, des échanges commerciaux ou une richesse pétrolière peuvent coexister avec une grande vulnérabilité stratégique. À l’inverse, les critères fondamentaux de la puissance sont la détermination collective, nourrie par l’identité, la mémoire victimaire et la crainte existentielle, ainsi que la valorisation du métier des armes. Certains collectifs infra-étatiques (druzes, alaouites, Bédouins…) ont par exemple développé une forte combativité et une culture militaire efficace, déterminante dans les conflits. En outre, la valorisation du savoir, de la recherche et du développement s’impose bel et bien comme l’autre facteur-clé de la puissance, à l’image d’Israël. Néanmoins, nulle puissance n’est perpétuelle ni absolue, et à cet égard le pragmatisme – qui combine la maîtrise des rapports de force objectifs et l’acceptation du compromis raisonnable – peut non seulement permettre à l’État ou au collectif qui le promeut de se renforcer mais à toute la région de trouver une relative stabilité.
Le titre de ce 200 e numéro s’est spontanément imposé : Cinquante ans de géopolitique, hommage à Yves Lacoste car nul ne met en doute que ce grand géographe – tellement atypique dans la corporation des géographes – a eu un rôle déterminant dans le retour désormais incontestable de la géopolitique, tant chez des universitaires, qu’ils soient géographes, politistes spécialistes des relations internationales ou historiens spécialistes de l’histoire contemporaine que chez les journalistes qui furent les premiers à s’en emparer. Ce numéro commence par un regard rétrospectif sur l’histoire d’ Hérodote et sur la méthode mise en œuvre au fil des numéros et sur les thèmes majeurs qui caractérisent l’approche géopolitique de la revue. La deuxième partie est quant à elle prospective puisque y sont abordées sous des angles plus inhabituels des questions géopolitiques actuelles.
Les écologistes ont été confrontés en 2025 à une puissante offensive anti-écologie, souvent qualifiée de « backlash écologique ». Le phénomène est mondial. En France, il s’est traduit par le vote de la loi Duplomb, l’assouplissement du « zéro artificialisation nette » et la suppression des « zones à faibles émissions ». Menée de manière coordonnée par la FNSEA, les parlementaires de droite et différents services de l’État, cette offensive se déploie sur trois « fronts » : le vote de nouvelles lois, la répression policière et judiciaire, la communication en direction de l’opinion. Pour y répondre, les militants écologistes ont le choix entre plusieurs options : la poursuite de l’action légale ou la radicalisation vers la désobéissance civile ou des actions violentes. Des stratégies dont on a pu voir, ces dernières années, les limites et les effets pervers. La présidentielle de 2027, si elle est remportée par la droite ou l’extrême droite, pourrait entraîner un nouveau recul des politiques pro-climat et une répression accrue contre les partisans de l’écologie.
« Brouillon de pensée », seule notre amie Barbara Loyer était capable de proposer à Hérodote un texte avec ce titre. Barbara nous a quittés en avril 2024 après un rude et long combat contre la maladie. Il est difficile de s’habituer à la présence de son absence et surtout à celle de sa pensée si originale, si libre et si pertinente dont ce texte est un exemple. C’est pourquoi, trente-cinq ans après, nous le publions de nouveau.
Cet article explore les tensions entre deux visions concurrentes de l’identité américaine qui apparaissent au travers de la politique migratoire de Donald Trump : la lutte entre un nationalisme blanc autoritaire et un idéal de démocratie multiraciale. Dans ce contexte, Los Angeles et la Californie du Sud sont choisies comme terrain d’analyse de ces tensions, en raison de son caractère à la fois progressiste et profondément marqué par les politiques répressives et les infrastructures du complexe carcéro-industriel. Point culminant de tensions raciales historiques aux États-Unis, la politique migratoire de Trump et les violences qui la caractérisent illustrent donc une bataille idéologique plus large sur l’identité et les valeurs fondamentales de la démocratie américaine.
La cartographie géopolitique s’appuie sur un raisonnement géographique qui transforme données, récits et choix interprétatifs en représentations du monde. Loin d’être neutre, toute carte résulte de sélections et d’arbitrages reflétant un point de vue situé, inscrit dans des contextes politiques, historiques et culturels précis. Héritière de la pensée d’Yves Lacoste et des travaux de la revue Hérodote , la cartographie géopolitique considère la carte comme un outil central d’analyse des rivalités de pouvoir, et non comme une simple illustration. La légende y occupe une place essentielle, en donnant à voir et à comprendre le raisonnement qui structure la carte. Face à l’automatisation des données, à l’esthétisation croissante et à la prolifération des cartes « express », l’enjeu est de préserver un raisonnement géographique capable de rendre intelligibles les conflits et les enjeux territoriaux contemporains, au service du citoyen.
Dans ce 200 e numéro, qui est un hommage à Yves Lacoste et à son rôle déterminant dans le retour de la géopolitique démocratique et citoyenne, il était indispensable de pouvoir relire, pour les lecteurs les plus anciens, et de découvrir pour les plus récents quelques textes fondateurs du rôle des représentations de la nation dans l’analyse des situations géopolitiques. Ces extraits de textes ont été écrits pour deux d’entre eux en 1991 et 1994, soit aux riches heures de la mondialisation, dans un contexte où la nation n’avait pas bonne presse puisque vue par certains intellectuels, responsables politiques, et ce à gauche comme à droite, ou encore par des chefs de grandes entreprises, comme un concept obsolète voire rétrograde. La nation est une représentation éclairante et efficace, tant pour analyser des situations géopolitiques en conflit ouvert, comme dans les Balkans dans les années 1990, que pour des situations géopolitiques dans un contexte démocratique comme en France.
Dès 1997, Hérodote publiait son premier article sur la géopolitique de l’Internet, à contre-courant de l’utopie d’un Internet global déconnecté de la géographie et facteur de pacification du monde, initiant ainsi un champ de recherche qui n’a depuis fait que s’étendre, s’enrichir et se complexifier. Les travaux pionniers de l’école française de géopolitique démontrent que le cyberespace est à la fois le théâtre et l’instrument de multiples conflits géopolitiques, dont il constitue une nouvelle dimension. À l’ère de la fragmentation croissante de l’Internet et de son usage décomplexé à des fins stratégiques, les outils de la géopolitique (représentations, cartographie, rivalités, ensembles spatiaux) offrent une grille de lecture territoriale et des clés essentielles à sa compréhension et son analyse. La recherche interdisciplinaire au sein de l’Institut français de géopolitique et de GEODE se nourrit d’un nombre toujours croissant de chercheurs pour aborder les enjeux de la datasphère dans toute leur complexité, faisant de la revue Hérodote un lieu de réflexion à part entière dans ce domaine.
Le processus de modernisation chinoise est décrit par les acteurs de l’État-Parti comme l’un des droits humains les plus fondamentaux. Pour autant, la mise en œuvre du développement ne se produit pas sans heurts. Alors que la diffusion en Chine de concepts libéraux tels que ceux de société civile et de participation publique est aujourd’hui mise en question, il est utile de revenir sur la controverse du projet hydroélectrique de Nujiang pour mieux éclairer l’évolution des jeux d’acteurs de la géopolitique interne chinoise. Cet article porte sur l’insertion des ONG environnementales chinoises dans l’appareil de l’État-Parti. Il montre comment ce type d’acteur a progressivement perdu son agilité à naviguer à travers les échelles géographiques. Ce faisant, ce cas d’étude illustre le passage vers une nouvelle période où les cadres d’action décidés par le gouvernement central ne sont plus aussi souples. Sans disparaître, le rôle de la société civile évolue vers une fonction complémentaire à l’action de l’État.
L’intelligence artificielle constitue en Chine un enjeu fondamentalement territorial, dont la maîtrise repose sur l’organisation spatiale de la puissance de calcul. L’analyse de l’initiative « Données à l’Est, calcul à l’Ouest » met en évidence la manière dont le Parti-État chinois intègre les infrastructures de l’IA aux instruments classiques de l’aménagement du territoire, en articulant centres de données, réseaux de connectivité et systèmes énergétiques à l’échelle nationale. Cette stratégie vise à déconcentrer les capacités de calcul, à corriger les déséquilibres régionaux entre littoral et intérieur et à sécuriser une ressource devenue critique pour le développement économique et la sécurité nationale. L’organisation fonctionnelle Est-Ouest des flux de données et d’énergie s’inscrit dans la continuité des grandes politiques chinoises d’intégration infrastructurelle. La comparaison avec le modèle américain, fondé sur l’allocation marchande des infrastructures, souligne à la fois l’originalité et les tensions internes de cette approche planifiée. L’IA apparaît ainsi comme un nouveau vecteur de territorialisation du numérique et de recomposition des rapports de force.
Derrière la puissance ostentatoire exhibée par Vladimir Poutine, la Russie cache une profonde fragilité. Atout et fardeau à la fois, l’immensité du territoire est une malédiction, les frontières sont difficiles à contrôler, la cohésion nationale peut s’avérer fragile, le développement des infrastructures est inégal. Cette démesure appelle aussi un pouvoir despotique, obsédé par l’idée de puissance et les conquêtes territoriales. Décidé à restaurer la sphère d’influence russe chez ses anciens satellites soviétiques et au-delà, Vladimir Poutine voit ses ambitions contrées par une démographie en déclin, une économie vacillante, les déboires de Gazprom, l’enlisement de son armée en Ukraine et la perte de son influence sur le « proche étranger », à savoir les anciennes républiques de l’URSS. Découplée de l’Europe depuis son invasion de l’Ukraine, la Russie est désormais entièrement tournée vers la Chine, dont elle dépend pour alimenter son économie de guerre, au risque de se faire vassaliser.
En prenant pour exemple un travail de thèse consacré aux violences en Irlande du Nord, cet article retrace la genèse du développement, à l’IFG, d’un outil de cartographie hybride. Celui-ci associe simultanément deux éléments graphiques sur la même page. Le premier est un schéma fléché, inspiré des modèles produits par la littérature sur la contre-insurrection (COIN), et conçus comme une boucle de rétroaction permettant d’illustrer la stratégie d’un acteur. Le second élément, appelé territoire vraisemblable, est un bloc-diagramme permettant d’évoquer le ou les territoires étudiés. L’articulation du schéma fléché et du bloc-diagramme sur la même page permet de proposer la représentation graphique d’une stratégie territorialisée. Au-delà de l’exemple nord-irlandais et de la stratégie de maintien de « territoire d’exception » par les paramilitaires républicains opposés au traité de paix, cette nouvelle forme de cartographie hybride propose un outil aidant le chercheur à formaliser et à synthétiser un raisonnement géopolitique complexe.
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