
En Tunisie, les situations révolutionnaires de 2010-2011 ont permis à des agents de police de se mobiliser afin de modifier leurs conditions socio-professionnelles. Ils demandent, et obtiennent, la création de syndicats profession-nels qui deviennent des espaces de contestation de l’ordre hiérarchique. À la faveur de l’effondrement du régime de Ben Ali se jouent des luttes qui modifient les hiérarchies sociales propres au secteur sécuritaire. Cet article revient sur les façons dont ces protestations policières permettent la relégitimation d’une institution contestée pour son rôle central dans la répression de la révolution.
En 1962, l’Algérie traverse un double processus d’effondrement et d’invention. L’État colonial disparaît laissant vacants les espaces de pouvoir, d’administration et de services publics. Dans ce vide, habitants et militants élaborent des formes d’auto-organisation qui préfigurent l’État à venir. L’article décrit les temporalités étirées de la transition, les tensions entre légalité et illégalité du transfert de souveraineté, et la recomposition des hiérarchies sociales et politiques pour montrer comment la société a résisté à l’effondrement et participé à l’invention de l’État indépendant.
Saisie par les archives et les témoignages de ses protagonistes, la courte trajectoire de l’agence fédérale pour la politique des cadres ( Roskadry ) est révélatrice de la formation du nouveau champ bureaucratique en Russie, au moment de la désagrégation du système soviétique. Sa genèse et son institutionnalisation montrent que les jeux étaient relativement ouverts dans cet univers social au début des années 1990, tandis que sa chute illustre la rapidité avec laquelle ils se sont refermés, sans pour autant revenir à l’état précédent.
Cet article interroge, à partir du cas cambodgien, les croisements entre itinéraires individuels, effondrement et reconstruction étatiques. À l’issue de la décennie 1970 qui a vu s’effondrer consécutivement trois régimes politiques, le nouveau pouvoir met la main sur un appareil d’État vidé par les violences de masse perpétrées par les Khmers rouges. À partir des trajectoires d’agents recrutés en 1979 et appartenant au vivier prérévolutionnaire, cet article questionne les ruptures et continuités par rapport aux périodes précédentes et restitue les contraintes et opportunités propres à cette conjoncture de sortie de génocide.
Proposant un retour sur une enquête en ligne conduite auprès de cadres du secteur médico-social (n = 371), cet article montre comment diminuer le taux de nonréponse et les biais d’autosélection propres à ce mode de passation des questionnaires grâce à un accompagnement asynchrone et person-nalisé proposé aux répondant·es via des outils numériques et téléphoniques. Il analyse les bénéfices et les limites économiques, méthodologiques et éthiques des stratégies de suivi et de relance.
(À propos de : Constance de Gourcy, L’impensé de l’absence. (En)quête sur le lien social à distance , Tours, Presses universitaires François-Rabelais (Migration), 2024, 175 p. et Daniel Heller-Roazen, Compter pour personne. Un traité des absents , Paris, La Découverte (Terrains philosophiques), 2023, 318 p.)
À partir d’entretiens biographiques, cet article analyse la reproduction sociale en situation de crise révolutionnaire, en Iran post-1979, contexte marqué par des déclassements et reclassements massifs. Il met en lumière des ajustements parentaux face à la disqualification de leurs références culturelles, des tensions avec l’école et le rôle actif des enfants dans la redéfinition des normes. La transmission devient un enjeu central des luttes de légitimité au sein d’un ordre social bouleversé.
Cet article étudie les effets de la mécanisation des récoltes d’olives sur la division sexuée du travail à Jaén (Andalousie, Espagne). À partir d’une enquête ethnographique, il montre que l’introduction des machines accentue l’exclusion des femmes des tâches les plus valorisées, jusqu’à les écarter totalement des équipes de récolte. L’analyse révèle les renégociations des normes de genre provoquées par cette recomposition des équipes à un moment char-nière dans l’histoire d’un secteur agricole emblématique, tout en contribuant à la compréhension des rapports de genre dans le monde du travail en général.
À partir du dossier judiciaire de Jeanne Sauvage, jeune Parisienne de 15 ans inculpée pour vagabondage en 1911, cet article interroge les conflits de représentations entre les acteurs institutionnels engagés dans le procès – famille, école, police, psychiatre – quant aux manières de qualifier les agissements de la jeune fille et aux moyens d’y remédier. L’analyse de ces controverses permet d’éclairer les normes d’âge, de genre et de sexualité, ainsi que le rôle croissant de l’expertise médicale dans le traitement de l’enfance « déviante ».
Comment les membres des junior-entreprises (JE) – des associations étudiantes à vocation professionnalisante – choisissent-ils leurs successeur·es ? En s’appuyant sur les archives privées de la JE d’une grande école de commerce ainsi que sur des entretiens, cet article met au jour un processus de cooptation structuré par des normes cristallisant passé scolaire, futur managérial et présent étudiant. Selon leur genre, leur classe et leur position raciale, les candidat·es font l’objet d’attentes différenciées et ne disposent pas des mêmes ressources pour y répondre.
Proposant une discussion des travaux récents de Jérémie Foa, l’article montre comment l’auteur entend déconfessionnaliser l’étude des guerres de Religion. Il rétablit ce déplacement historiographique dans la controverse qui oppose J. Foa à l’interprétation jusque-là dominante, celle proposée par Denis Couzet, et souligne les potentiels effets à longue distance de la dispute en rappelant les nombreux usages dont le « modèle Crouzet » a fait l’objet parmi les spécialistes des violences de masse contemporaines. Il revient enfin sur les usages de l’anachronisme et de la comparaison promus par les deux auteurs.
Cet article analyse l’effacement mémoriel de l’Union de Lille, une coopérative de consommation au cœur du mouvement ouvrier et socialiste lillois, tombée dans l’oubli au cours du xx e siècle. À partir d’archives de presse, de la coopérative, du Parti socialiste et des entretiens avec un nombre restreint d’acteurs ayant connu l’Union, il met l’accent sur les mutations du mouvement coopératif, du parti et de la ville, ainsi que le rôle de leurs dirigeants dans cette « entreprise d’oubli ». Il interroge enfin la manière dont ce travail historique et collectif peut contribuer à des formes de résistances mémorielles.
Fondé sur une enquête ethnographique, cet article explore la construction corporelle des masculinités et féminités punks-zonardes. Ces identités de genre protestataires cristallisent des dynamiques de classe, de genre, et l’expression d’un rapport politique au monde. Elles se construisent par opposition aux identités de genre hégémoniques mais aussi contestataires d’autres groupes sociaux.
Les musées regorgent d’objets largement décontextualisés à cause de leur trajectoire entre le lieu d’origine et le lieu d’exposition, dont les étapes sont souvent en tout ou partie inconnues. Les traces du social que ces objets incorporent sont donc difficiles à percevoir, ce qui justifie au mieux leur traitement historien en série. Il arrive cependant qu’un objet soit doté de caractères qui autorisent son examen sociohistorique isolé, comme c’est le cas pour un reliquaire médiéval allemand aujourd’hui conservé au musée de Cluny à Paris.