
À partir d’une enquête ethnographique menée au sein de l’équipe intelligence artificielle (IA) de la Cour de cassation française, cet article met en lumière l’importance du rôle joué par le travail d’annotation, pris en charge en majorité par des femmes, dans le cadrage du fonctionnement des algorithmes d’apprentissage automatique. Il montre que les activités d’annotation des données et de surveillance des algorithmes constituent un travail silencieux de soin – des données, des algorithmes et des personnes qui seront affectées par leur déploiement – indispensable au fonctionnement des systèmes d’IA. L’article affirme que l’invisibilisation de ce travail, liée à l’isolement hiérarchique et à la disqualification des travailleuses des données, est la condition de la perpétuation des imaginaires de surpuissance associés aux outils algorithmiques. Il propose, à contrepied, de prêter attention aux travailleur·ses invisibles de l’IA, et à leurs choix socialement situés pour élaborer une approche féministe de la conception algorithmique.
Cet article interroge les effets ambivalents du déploiement, en France, de l’intelligence artificielle générative (IAg) sur deux activités professionnelles féminisées de « soutien à la recherche » : la traduction et l’édition de sciences humaines et sociales. Il s’inscrit dans une perspective croisant les travaux de sociologie des professions et du travail féminin face aux technologies et ceux de la traductologie féministe. Une première partie souligne que l’IAg révèle des luttes de juridiction préexistantes entre chercheur·ses, éditrices et traductrices, à replacer dans un contexte socio-économique spécifique. Une seconde partie montre qu’éditrices et traductrices ne défendent pas à armes égales leur territoire professionnel dans ce contexte. Le premier groupe, plus structuré, entend se saisir de l’IAg pour requalifier son activité. Le second, plus fragmenté et soumis aux évolutions de la demande, est au contraire déqualifié par la relégation à la post-édition, voire est évacué de la chaîne.
À partir d’entretiens menés auprès de 20 femmes diagnostiquées d’une endométriose, cet article s’intéresse aux expériences des douleurs menstruelles à l’adolescence et au début de la vie adulte. Il analyse comment, dans les sphères familiales et médicales, les jeunes filles incorporent des dispositions à endurer la douleur, ainsi que les rapports au monde genrés construits par cette confrontation régulière aux souffrances. Cet article montre que ces deux instances socialisatrices sont façonnées par des normes genrées de la puberté et de la douleur qui sont proches, et qui poussent les jeunes filles à apprendre à dissimuler leurs douleurs. Cette congruence des socialisations familiales et médicales fabrique alors des « corps silenciés » et participe ainsi à l’incorporation du genre.
Dans cet article, en prenant appui sur une perspective intersectionnelle décoloniale, nous proposons d’analyser la (re)composition de l’organisation du travail et des rapports sociaux de genre, de race et de classe au sein des domaines technoscientifiques de l’IA et de la data à l’aune de la globalisation. Nous y appréhendons les enjeux liés à la représentation et à la participation des minorisé·es au développement des systèmes d’intelligence artificielle en contexte de globalisation et à l’aune de l’intersectionnalité. Nous nous appuyons sur une ethnographie d’entreprise menée en France au sein du département Diversité et Inclusion d’Orange Groupe et de son écosystème. Il s’agit d’analyser comment les systèmes d’intelligence artificielle sont produits sur les conditions d’arrière-plan du capitalisme, en mettant en visibilité les divers paradoxes inhérents à l’inclusion des minorisé·es dans les domaines technoscientifiques, particulièrement lorsque ces enjeux sont initiés et traités depuis le Nord global.
Dans un contexte de montée de l’extrême droite, la sociologue Arlie Russell Hochschild nous invite à nous intéresser aux hommes que la mondialisation a laissés en marge. Son enquête dans une région frappée par le chômage et l’addiction la conduit à placer la fierté et la honte au cœur de leur expérience. Elle montre comment Trump parvient à maintenir ses partisan·es sous son emprise grâce à un rituel anti-honte en quatre temps, auquel la gauche contribue malgré elle. Hochschild appelle enfin à construire des « ponts d’empathie » pour saisir plus finement l’univers d’autrui et ouvrir des voies pour sortir des polarisations.