
This article examines Chinese Canadian author Ying Chen’s Les Lettres chinoises through the lens of non-belonging, translingual writing, and the poetics of the non-dit. Building on Rosalind Silvester’s concept of “non-belonging” and Roland Barthes’s notion of écriture blanche, it argues that Chen transforms neutrality and universalism into a translingual mode of meaning production grounded in silence, omission, and ambiguity. At the center of the novel lies a “double absence”: the suppression of Chinese in a text that paradoxically foregrounds it in its title, and the refusal to name the real cause of the couple’s estrangement. Through close readings of the novel’s epistolary form, its use of Chinese cultural imagery, and its multilingual references to Mandarin, Shanghainese, and French, this article demonstrates how the non-dit structures both the representation of exile and the unfolding of the love triangle. It further demonstrates that exile in Chen’s novel is not merely geographic, but also linguistic, affective, and psychological. Ultimately, Les Lettres chinoises reimagines non-belonging not as absence alone, but as a generative condition through which identity, desire, and memory are continuously negotiated.
Le volume Créativités plurielles : reflets de la littérature d’Haïti au féminin (Études françaises, vol. 60, no 2, 2024) s’inscrit dans un champ critique en plein essor consacré aux écritures féminines dans les littératures francophones. Comme l’indique son titre, cet ouvrage relativement bref mais particulièrement dense met en lumière la pluralité des voix féminines haïtiennes et de leurs pratiques créatives.
Dans cette étude, j’analyse les mémoires collectives et individuelles de la terre d’origine que les personnages migrants de Kim Thúy retracent dans leurs processus d’intégration à la société d’accueil. Kim Thúy, d’origine vietnamienne, est arrivée au Canada dans les années soixante-dix comme boat people à l’âge de dix ans. Dans son écriture, la terre d’origine est représentée sous le prisme déformant des mémoires à la fois nostalgiques et traumatiques de ses protagonistes. De l’idéalisation du paradis perdu à l’image du lieu infernal de persécution, le Vietnam incarne chez chaque personnage de Thúy une matrice de laquelle on doit sortir afin de réussir à s’implanter dans le sol d’accueil. Dans cette étude, je vais analyser les mémoires que les personnages migrants de Kim Thúy ont quant à leur pays d’origine et les processus de résilience des images contradictoires qui, selon moi, jouent un rôle crucial dans le parcours d’intégration à la terre d’accueil, en m’appuyant notamment sur les deux romans, Ru (2009) et vi (2016).
Encore fillette, Kim Thúy est obligée de quitter le Vietnam comme beaucoup d’autres « boat people », et arrive au Québec en 1978 , où elle commence sa carrière littéraire à l’âge de 41 ans avec la publication, en 2009, de son premier roman Ru. Celui-ci a été couronné, entre autres, par le Prix littéraire du Gouverneur général. L’écrivaine a ensuite publié d’autres textes littéraires tels que À toi (2011), Mãn (2013), Vi (2016) et Em (2020). Les œuvres de Kim Thúy reflètent sa vie personnelle ainsi que l’histoire de sa famille exilée. Elles composent un récit dans lequel les cultures vietnamienne et québécoise s’entrelacent au fil des souvenirs d’une narratrice qui traversent, sans limites, le temps et l’espace. En comparant deux cultures ou deux langues, l’auteure ne se contente pas d’analyser leurs différences, mais cherche à esquisser une approche de communication marquée par une hybridité culturelle. Œuvre après œuvre, Kim Thúy s’engage dans une quête d’une écriture originale, capable de toucher et de donner forme à une nouvelle sensibilité langagière dans un monde marqué par la diversité culturelle. En relativisant les styles d’expression et les modes de communication propres à chaque langue, à travers les expériences des héroïnes confrontées à la langue, l’auteure nourrit la diversité linguistique, culturelle et communicationnelle dans son écriture et explore une forme d’expression qui lui correspond au plus près. Pour rendre visible une telle démarche, l’écrivaine met souvent en scène une héroïne qui fait de son expérience langagière une ouverture sur une attitude transculturelle. Dans cet article, nous analyserons les pratiques langagières suscitées par la rencontre avec de nouvelles langues, telles qu’elles sont décrites dans les œuvres de Kim Thúy citées plus haut ainsi que la manière dont les personnages féminins principaux, Nguyễn An Tịnh, Vi et Mãn, y sont représentés comme d’éternels apprenants de la langue. En observant l’expérience de chaque héroïne, qui vit entre les langues, nous montrerons comment l’écriture de Kim Thúy, grâce à la comparaison des langues, ouvre à une perspective de relativisation plus large et tend ainsi vers la transculturalité.
This article delves into the intricate landscape of Moroccan society, a traditional Arab-Muslim milieu often perceived as a realm where women are confined. Yet, within this cloistered existence, the emergence of the female voice manifests a rich tapestry of women’s writing. This literary production is deeply woven into collective feminine traditions, such as the enduring practices of tattooing and henna calligraphy, which serve as the foundation for a contemporary artistic and literary expression. By illuminating the female body as a canvas of liberation, these archaic forms of writing emerge as vital markers in the reclamation of feminine identity, reflecting the resolute spirit of Moroccan women in their quest for empowerment.
Cet article analyse l'expérience de l'exil féminin dans les œuvres de trois écrivaines d'origine asiatique établies au Québec : Ru de Kim Thúy, Tsubaki d'Aki Shimazaki et Les lettres chinoises de Ying Chen. Ces autrices partagent un style d'écriture marqué par la finesse et la subtilité, accordant une place centrale à la mémoire et aux traumas féminins causés par les bouleversements historiques. Notre étude explore la tension entre transcendance et enfermement qui caractérise ces œuvres. Nous examinons d'abord comment l'exil peut engendrer un « transclassement » social et une redéfinition des normes de genre, tout en s'accompagnant invariablement d'une perte identitaire. Nous analysons ensuite comment les éléments naturels (fleuve, lune, fleur) figurent l'expérience de l'entre-deux et traduisent la fragmentation mémorielle. Enfin, nous étudions les formes d'enfermement linguistique et psychique, et comment l'écriture émerge comme espace de survivance. Ces romans articulent une poétique singulière où la subjectivité féminine se négocie dans l'ambiguïté, entre ouverture au monde et repli intérieur. Ils offrent ainsi une cartographie fine des expériences féminines en contexte de déplacement, révélant comment les personnages naviguent entre deux mondes, redéfinissant leur identité culturelle et sociale dans un espace liminal complexe.
L’article tente de souligner le rapport entre le traumatisme et le désordre émotionnel de Thésée et l’écriture morcelée du roman. L’œuvre met en lumière l'entremêlement des destins et le désir d'invention de soi pour s’extirper du poids d’un héritage trop lourd. Camille de Toledo à travers son double, Thésée, nous entraîne effectivement dans les dédales de son histoire familiale pour révéler l’importance de l’épigénétique dans la construction de nos destins. Thésée interroge aussi son rapport à l’écriture dans ces moments de profonde souffrance. Le style d'écriture novateur et expérimental met en avant une écriture puzzlique et fragmentée pour mieux rendre compte du chaos intérieur. Cette écriture déconstruit le récit traditionnel en offrant une expérience de lecture complexe. Le roman explore à la fois la grande et la petite histoire, l'individuel et le collectif, en dévoilant le fil de la généalogie de Thésée.
Cet article analyse, suivant une approche thématique, Gibier d’élevage, roman du lauréat du Prix Nobel de littérature de 1994, le Japonais Kenzaburô Ôé. Inscrit dans la mémoire de la guerre du Pacifique, ce puissant texte publié en 1958 en japonais et en 1982 pour la version française, amène le lecteur à une réflexion sur les fruits amers de la guerre en mettant en scène un prisonnier de guerre noir. Le récit qui évolue entre les postulations paradoxales qu’inspire la rencontre de l’Autre est assumé par un jeune narrateur dont les rapports avec l’étranger, conjugués au dénouement de l’intrigue, appellent les êtres humains à cesser de se comporter en loups envers leurs semblables, et ce quelles que soient les spécificités individuelles qui les différencient. C’est ce projet artistique que l’article entend faire ressortir à l’aide d’une lecture détaillée de nature à rendre compte de la quintessence du roman dans ce qui fait sa scriptibilité.
À travers un décryptage thématique centré sur quelques grandes idées — la part du rêve et son revers, le refuge et ses contradictions, les structures du quatuor amoureux — l'auteur met en lumière la trilogie conceptuelle récurrente chez Renoir : onirisme, violence et amour, tout en la replaçant dans un vaste réseau de références intertextuelles, parfois audacieux.
Cet article propose une analyse comparée de deux œuvres complémentaires de Doan Bui : Le Silence de mon père (2016) et La Tour ou un chien à Chinatown (2022). L’analyse de ces deux textes littéraires montre comment l’auteure entreprend d’exhumer et de reconstruire une mémoire fragmentée de la diaspora vietnamienne en France, en interrogeant les silences, les tabous et les fractures générationnelles au sein des familles et des communautés. L’étude expose les mécanismes complexes de la transmission mémorielle familiale et sociétale dans le cas spécifique des générations post-réfugiées, confrontées aux traumatismes hérités de leurs parents et à la « postmémoire ». À travers le passage d’un récit de filiation au roman, Doan Bui restaure une mémoire personnelle et revisite une histoire collective en développant une stratégie narrative marquée par l’intermédialité.
Introduction au numéro spécial "Perspectives croisées sur des écrivain·e·s originaires d’Asie de l’Est et du Sud-Est d’expression française : voix en résonance"
Auteur canadien d’origine coréenne, né au Japon puis élevé au Québec, Ook Chung se positionne comme passeur d’histoires personnelles et collectives sur ces deux pays de l’Asie de l’Est qui contribuent à modeler son identité. Son texte hybride, La Jeune fille de la paix (2021) s’inscrit dans la tradition de la littérature migrante au Québec, marquée par les thèmes du mouvement et de la négociation identitaire, tout en offrant également une dimension didactique et médiatrice qui s’élabore à travers une transmission des savoirs historiques, culturels et sociaux sur ces deux pays. Cette identité transculturelle qu’il partage s’articule autour d’une écriture transgénérique, et transénonciative que nous nous proposons d’explorer dans cette étude. Ainsi, Chung poursuit un cheminement intellectuel qui l’amène à faire dialoguer son identité multiple, tout en se réconciliant avec ses racines et en affirmant sa place dans la société canadienne en créant des ponts littéraires.
Dans Tsubaki, le premier roman de la pentalogie Le poids des secrets qui, en 1999, marque les débuts d’Aki Shimazaki, le désastre nucléaire et le désastre familial se disent de manière plutôt lucide, directe et détaillée, l’un recourant au dialogue entre grand-mère et petit-fils, l’autre au récit-confession de la lettre posthume de la grand-mère. Des dates, des réflexions personnelles et des analyses politiques accompagnent le déroulement du récit et les désastres d’Hiroshima et Nagasaki sont dits et encadrés dans une esquisse de la séquence historique qui les a déterminés. À l’inverse, dans Hamaguri, deuxième volet de la même pentalogie, l’écriture du désastre nucléaire et celui d’un amour incestueux entre demi-frère et demi-sœur, opère dans la réticence du presque-dit, régime du secret qui peine à être dévoilé. Yukio, successivement enfant, adolescent puis retraité dans le roman, se montre constamment en retard sur sa réalité familiale et réticent par rapport au désastre historique qu’il est en train de vivre. En nous appuyant sur la narration à la première personne du personnage principal Yukio, nous analyserons comment, par le biais de procédés narratifs, rhétoriques et typographiques, Hamaguri met en œuvre une poétique du secret, conçue comme modalité sémiotique d’apprentissage du désastre familial.
A surprising majority of the existing images of Joseph Bologne, Le Chevalier de Saint-Georges, were created during a short period from 1789- 1791, and are essentially the result of his visit to London for a fencing exhibition match organized for the Prince of Wales by the Duc d’Orleans and his political operatives. The scarcity of French- origin images of Le Chevalier, so celebrated during his lifetime in France as a musician, composer, musical director, and fencing master, is perplexing. Why is this the case? Perhaps it can be explained in part by the French visual culture at the time, characterized by censorship and intolerance in the visual arts, in stark contrast to a popular print culture in England that tolerated political and social commentary and even satire, creating a market for prolific production and enthusiastic consumption by the British public.
Joseph Bologne, the Chevalier de Saint-George, has been an important historical figure for musicologists. When he entered music-historical conversations in the 1990s, his charismatic persona and, especially, his Blackness opened the door to discussions about how Black and mixed-race musicians had contributed to European music cultures before 1800, and drew important attention to the ways they were passed over in scholarship. Many of those conversations and many since, however, have focused on Bologne and his Blackness as exceptional, as a historical curiosity. Although effective as a critical tool, this exceptionality has monumentalized him in ways that have become counterproductive to the changing historical picture his story might otherwise help develop. As part of this special issue on Bologne, this essay examines how exceptionality has framed Bologne and his Blackness in music-historical writing, and offers an alternative, approaching them as what Bruno Latour has termed “matters of concern.” I situate Bologne and his Blackness in an Atlantic view, looking beyond Paris to broaden and complicate the singular narratives monumentality has offered. Comparing his persona in Paris with that in 1770s and 1780s Cap-Français, the cultural hub of French-colonial Saint-Domingue, reveals how his persona was constituted through plural, shifting relationships between his musical virtuosity, amateurism, his body, and above all, his coloniality as a mixed-race Caribbean-born man. These relationships generate asymmetries and contingencies that resist the monolithic concepts of exceptionality relied on. Complicating the music-historical picture of Bologne, rather than resolving it to a clear, singular narrative, offers a path for Bologne’s story and his Blackness to productively rethink the historical picture scholars have aimed to write him into.
La théorie du développement du sujet proposée par Jacques Lacan, fondée sur une vision structuraliste, offre des outils pertinents pour l’analyse littéraire des trajectoires identitaires. Dans cet article, nous proposons une lecture comparative du roman Magnus de Sylvie Germain et du récit La Vache (Gav) de Gholamhossein Saedi à travers le prisme de cette théorie. Ces deux œuvres, bien que issues de contextes culturels différents, présentent des similitudes dans leur exploration de la construction identitaire du sujet. À travers les notions lacaniennes telles que le stade du miroir, l’imaginaire, le symbolique, le Réel et la figure de l’Autre, nous mettrons en lumière la manière dont les protagonistes des deux textes sont façonnés par des forces extérieures – familiales, sociales et psychiques – qui entravent ou orientent leur processus d’individuation. L’étude s’appuie sur une méthode analytique-descriptive pour révéler les points de convergence entre ces deux récits dans leur représentation de l’identité en crise.
If we consider Le Chevalier de Saint-Georges (also known as Joseph Boulogne or Boullongne 1745-1799) – a decorated military hero whose swordsmanship, fighting and athletic acumen were unparalleled, a contemporary of Mozart whose musical, composing and conducting talent remained unsurpassed – it comes as a surprise that his character was never developed for the theatre until the 1840s, four decades after his death. This, even though the French stage frequently celebrated revolutionary and heroic characters, especially after the revolutionary decree of 1791 that liberated theatres from censorship. The first play to be written about Le Chevalier in France: Le Chevalier de Saint-Georges : comédie mêlée de chant en trois actes by Roger de Beauvoir (1807-1866) and M. Mélesville (1787-1865) made waves when it premiered at the Théâtre des Variétés in Paris in February 1840. Le Chevalier de Saint-Georges had all the characteristics to make a spectacular theatrical character with all the archetypal contradictions of the Romantic hero. Some of the reasons for this delay may be obvious: playing a black hero on the post-revolutionary French stage is not a simple feat and comes with a slew of complications related to race and representation, as this article discusses.
In this commentary, I briefly consider, for context, a number of short films focused on the Chevalier Saint-George and films in which the figure of the Chevalier has appeared, before focusing on the 2023 feature-length biopic, Chevalier, directed by Steven Williams. These reflections are focused on the continuities between period piece films, biographical films and adaptations. A term borrowed from French poetics, "ineffacement," helps us to consider the film artist's double duties to their own artistic license and personal engagements, on the one hand, and on their various epistemological and ethical obligations to the historical source material on the other. Chevalier does not succeed as a film in part because it fails to present viewers with the dilemmas of such balancing or to show much evidence of having even considered them. The film does show the renewal of interest in the figure of the Chevalier and promises more attempts to do justice to this inspiring historical character.
Littérature et Nations Autochtones au Canada Francophone est un ouvrage pertinent pour susciter un premier intérêt, auprès du public européen, pour la littérature des nations autochtones du Canada. Analysant non seulement la fiction, mais aussi la poésie et le cinéma, les différentes contributions mettent en exergue les expériences autochtones en contraste avec celles des « allochtones ».
En 2010, Roland Monpierre publie une BD qui raconte un épisode de l’histoire de la vie d’un héros français, noire et guadeloupéen pendant la Révolution française (1793), en utilisant un style franco-belge profondément ancré dans le colonialisme (Delisle, McKinney). Pour dépasser cette contradiction entre le contenu progressiste (le rôle clé d’un Noir dans une France alors encore pro-esclavagiste) et la forme conservatrice (le style franco-belge des années 60), il utilise des techniques narratives qui sont favorisées par la culture caribéenne comme la mise en scène et en image de l’oralité, l’interactivité, le « tricksterisme » et l’humour. (Confiant et al. 1989).