
Cet article examine le postulat selon lequel la télémédecine constituerait une réponse prometteuse aux contraintes spatiales du système de santé. Il interroge, à partir du cas des cabines de téléconsultation, une croyance implicite qui structure les promesses et la façon dont elles orientent l’identification des enjeux éthiques. L’approche adoptée est méta-éthique : elle examine les conditions qui rendent possible une éthique critique de ces promesses sans en reconduire les présupposés. L’étude montre que ces dispositifs reposent sur une croyance déspatialisante, qui fait du « bon lieu » de soin, un « non-lieu ». L’analyse des controverses révèle pourtant que la spatialité demeure déterminante, tant factuellement que normativement. Quatre enjeux éthiques spatiaux sont alors dégagés : la localisation de la technologie, la reconfiguration des frontières professionnelles, les dynamiques territoriales des soins et l’échelle spatiale de leur évaluation. L’article conclut en réexaminant des positions éthiques existantes à la lumière de la croyance déspatialisante afin d’en montrer les limites et recentrer l’éthique du numérique sur les réalités spatiales du soin.
Cette recherche examine l’impact des choix ergonomiques adoptés dans la conception des sites français d’accès aux droits sociaux sur les publics en situation de vulnérabilité numérique. L’expérimentation combine analyse comportementale et oculométrie auprès de 71 participants, répartis selon l’âge et le niveau de littératie numérique, et évalués sur des répliques des sites de la Caf, de France Travail et d’Ameli. Les résultats mettent en évidence des disparités nettes entre groupes, tout en soulignant des nuances selon les compétences considérées. Les données oculométriques, mesurant le délai entre la première fixation visuelle et le clic sur un élément pertinent, révèlent des stratégies attentionnelles différenciées et confirment la forte vulnérabilité des publics à faible littératie face à des choix ergonomiques inattendus. L’étude montre ainsi comment la conception des interfaces peut renforcer ou atténuer la fracture numérique, et plaide pour une ergonomie inclusive favorisant un accès équitable aux droits sociaux numériques.
Cet article porte sur les dynamiques d’appropriation de l’intelligence artificielle (IA) dans deux spécialités médicales, la radiologie et la dermatologie, où des usages concrets commencent à apparaître autour des activités de dépistage et de diagnostic basées sur l’examen d’imagerie. À travers deux enquêtes qualitatives menées par entretiens et observations, l’article développe une approche comparative privilégiant ce qui converge entre ces spécialités. Les auteurs identifient trois similarités modelant l’appropriation des dispositifs d’IA et les transformations dans l’exercice de ces métiers d’experts qui se caractérisent par leur haut niveau de technicité : une assise sur la science (publications, interventions de scientifiques renommés) avec la mise à distance progressive du spectre du « remplacement » par la machine ; une imbrication des algorithmes dans des pratiques, des protocoles et des artefacts « déjà là » ; une réflexivité pouvant déboucher sur la construction d’une certaine confiance en ces outils d’IA et, par conséquent, sur un appariement humain/machine de l’ordre d’une collaboration.
Les maladies rares sont difficiles à diagnostiquer et à prendre en charge par les professionnels de santé. Depuis vingt ans, trois plans nationaux ont permis de structurer le territoire avec des centres de compétences et de références spécialisés puis des filières maladies rares, au sein des établissements de santé. Du fait du caractère chronique de ces maladies, la coordination et la continuité des soins sont cruciales pour les patients, ainsi que leurs aidants. Le recours au numérique en santé permet de repérer ces offreurs de soins, de prendre des rendez-vous ou de partager des informations. Il est donc promu et encouragé par les pouvoirs publics. Une enquête réalisée auprès de 405 patients montre que ces derniers utilisent largement les outils numériques à leur disposition pour chercher des informations et échanger avec d’autres malades ou des associations, développant ainsi une expertise personnelle. Pourtant, ils connaissent mal les plateformes des filières maladies rares ou les outils mis à disposition par les pouvoirs publics. Les professionnels de santé utilisent, quant à eux, les plateformes numériques pour informer, former et partager des données de recherche, mais regrettent l’absence d’un outil national favorisant la coordination des soins. Si les plateformes numériques sur les maladies rares présentent des avantages, leur ergonomie doit être fortement améliorée en retenant une réelle approche orientée vers les patients, pour simplifier l’accès à la coordination des soins, mais aussi pour contribuer à restaurer les liens humains qui restent indispensables.
Prenant le contre-pied des discours sur la déshumanisation induite par le numérique, nous montrons que la thérapie d’exposition en réalité virtuelle (Terv) introduit une attention renouvelée aux dimensions sensibles du soin en addictologie. Ce dispositif déploie un espace thérapeutique inédit qui prend la forme d’un territoire virtuel singulier coconstruit par le thérapeute et le patient. La description des situations concrètes de consommation, dans le détail des objets, des endroits et des gestes, constitue une entrée dans l’intimité du patient par l’ordinaire. Cette plongée dans l’intime mêle une approche cartographique et biographique. Elle permet l’émergence d’une alliance originale qui transcende les clivages théoriques. Ce territoire virtuel constitue une scène où l’émotion devient cible thérapeutique. Les logiques de conditionnement et d’expérimentation sont réappropriées pour engager un travail émotionnel chez le patient qui consiste à se soumettre à la tentation pour domestiquer l’envie et à se souvenir des belles choses pour inventer la trame d’un quotidien sans addiction.
Les services numériques d’avis médical promettent d’améliorer l’accès à l’expertise spécialisée dans un contexte marqué par l’allongement des délais pour accéder à une consultation, la persistance voire l’aggravation des déserts médicaux et l’intensification des inégalités sociales de santé. À partir d’une enquête auprès d’une entreprise française de deuxième avis médical dématérialisé, constituée par l’analyse de 17 342 dossiers médicaux, de 66 entretiens avec usagers et professionnels, d’une observation participante et de l’étude de documents internes, cet article examine dans quelle mesure ce dispositif contribue réellement à l’équité d’accès à la santé. Les résultats montrent une forte sélection socio-économique des utilisateurs, majoritairement jeunes ou d’âge intermédiaire, diplômés, familiers du numérique et résidant dans des zones médicalement pourvues. L’accès, l’appropriation et les effets de l’avis reçu dépendent étroitement des ressources techniques, relationnelles et cognitives des patients, ainsi que de leur capacité à intégrer l’avis dans leur parcours thérapeutique. Si le service apporte des bénéfices substantiels, ceux-ci restent inégalement distribués, en accord avec les résultats de la littérature scientifique et les constats des rapports de santé publique nationaux. L’article discute enfin les conditions nécessaires à une opérationnalisation équitable du droit à l’expertise médicale.
La transformation numérique qu’a connue Pôle emploi présente un caractère remarquable, si ce n’est exemplaire. Le déploiement d’outils digitaux agiles, accessibles et modulaires a conduit l’institution à modifier en profondeur l’accompagnement prodigué aux demandeurs d’emploi. La place centrale désormais acquise par les concepts d’autonomie et d’activation, et l’introduction d’une logique inédite d’observance et de contrôle des actes positifs de recherche d’emploi ont profondément reconfiguré les relations entre Pôle emploi et les demandeurs d’emploi. Avec l’adoption de la loi du 18 décembre 2023, le législateur a conforté l’implémentation de cette reconfiguration allant jusqu’à transformer, non seulement le droit applicable mais aussi ses destinataires, puisque ce modèle s’adresse désormais tant aux demandeurs d’emploi qu’aux bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA). Cet article – qui prend appui sur les résultats du projet de recherche Digep’s (Digitalisation, emploi et protection sociale) et son rapport final, Les droits des demandeurs d’emploi confrontés à la digitalisation de la mission d’accompagnement et des services de Pôle emploi (Del Sol et Ginon, 2024b) – illustre, une fois de plus, l’absence de neutralité des mutations technologiques sur les règles de droit.
Le déploiement d’Onia, outil de télésurveillance basé sur l’intelligence artificielle, s’inscrit dans la promesse d’anticiper les fragilités des personnes âgées. Toutefois, les perceptions et modalités d’appropriation de cet outil par les auxiliaires de vie, principales utilisatrices, demeurent non encore étudiées. À partir d’une enquête qualitative (36 entretiens, 4 observations) menée dans cinq structures, l’article analyse comment cette innovation se reconfigure dans les usages des auxiliaires de vie. L’étude met en évidence des appropriations différenciées selon les contextes organisationnels et les modes de déploiement du dispositif. Si certaines auxiliaires y voient une valorisation de leur métier et un soutien à l’observation, d’autres dénoncent une surcharge ou une intrusion dans la relation de confiance avec les personnes accompagnées. Ce cas illustre l’écart entre promesses technologiques et pratiques situées : loin d’une adoption homogène, l’appropriation d’Onia relève d’un travail collectif de négociation, révélant que l’efficacité d’un outil numérique ne dépend pas seulement de son efficacité technique mais surtout de son inscription organisationnelle et de son usage quotidien.
Ce texte interroge les relations soignants-patients, dans un service de suivi téléphonique en oncologie, au prisme des artefacts de l’activité de soin qui équipent le télésuivi et participent à la (re)configuration du travail infirmier et du travail sur soi des patients. Ces objets, créés, entretenus et (ré)agencés par les soignants, forment des ensembles que nous qualifierons de « composites du care » : des ensembles sociomatériels de procédures, supports et savoirs incorporés, qui structurent les trajectoires thérapeutiques, la planification des appels, la traçabilité et l’accompagnement à distance des patients. Dans le contexte du virage ambulatoire, une partie des compétences de soin (surveillance, traitements, coordination, effets secondaires) est progressivement déléguée aux patients, ce qui renforce leur responsabilisation mais les expose aussi à des inégalités de ressources ou de littératie médicale et numérique. Le télésuivi place ainsi les infirmières dans un entre-deux en tension entre les valeurs du professionnalisme organisationnel et celles du professionnalisme occupationnel, tensions que les composites du care permettent de négocier, de traduire et de rendre praticable au quotidien. Ces dispositifs, fruits d’un travail souvent invisible de couture et de maintenance, assurent un « tissu organisationnel bienveillant » qui relie les interactions à différentes échelles : échelle micro des relations interpersonnelles ; échelle méso du fonctionnement de service (protocoles, outils) ; et échelle macro des logiques gestionnaires et des politiques de santé.
Les centres de santé, structures sanitaires d’exercice salarié et coordonné, sont fréquemment étudiés, d’une part, pour la solution de rechange qu’ils offrent à l’exercice libéral et isolé des professionnels (para)médicaux et, d’autre part, pour la mise en œuvre de soins et de services relevant de la « médecine sociale », de la « santé communautaire » ou encore de « santé sociale ». Ils sont néanmoins soumis à des contraintes financières et leur pérennité est mise à rude épreuve du fait de modes de financement que leurs responsables et représentants jugent inadaptés. Cet article se propose d’analyser les tensions qui traversent ces centres et les actions qui s’y déroulent à l’aune d’une perspective wébérienne en termes de conflit de rationalités. La mise en œuvre de leurs objectifs éthiques et sociaux se heurte à une rationalisation gestionnaire qui oriente les discours et les pratiques de leurs membres. Notre questionnement se concentre sur les modalités concrètes de cette gestionnarisation hégémonique, étudiée ici à trois niveaux de sa diffusion : d’abord historiquement, à travers la reconnaissance institutionnelle progressive des centres de santé ; puis, d’un point de vue organisationnel et hiérarchique, faisant des responsables de proximité des managers-gestionnaires garants du respect et de l’application des impératifs comptables et financiers ; enfin, sur le plan professionnel, en ce qui concerne les praticiens de santé amenés à maîtriser et développer parallèlement à leurs activités principales des tâches gestionnaires visant la mesure de leur travail.
Le secteur de l’aide à domicile fait l’objet de nombreuses attentions de la part de la puissance publique, en raison du vieillissement de la population et de la faible attractivité des emplois qu’il propose. Si l’innovation y est fortement encouragée par les pouvoirs publics, les nouvelles technologies déployées visent le plus souvent à favoriser le maintien à domicile des bénéficiaires, et rarement à faciliter l’activité des aides à domicile. Cet article analyse les conditions d’introduction d’outils numériques au service de ces dernières, à partir d’une recherche qualitative menée sur deux ans et demi au sein d’une association d’aide à domicile. Il montre que les effets de ces outils sur le travail et sur les collectifs dépendent étroitement des modalités d’accompagnement. Il met notamment en évidence l’importance de discuter du travail réel et d’impliquer les salariées dans des processus itératifs d’ajustements et d’innovations.
Les bouleversements écologiques et sociétaux contemporains, entraînés par la privatisation des ressources, mettent à mal les moyens de subsistance et les formes de protection sociale indispensables à l’épanouissement des citoyens. En réaction à cette tendance de fond, des collectifs imaginent de nouvelles manières de faire et d’être en se réappropriant, voire en créant, des communs adaptés à leurs besoins. Nous proposons une analyse monographique d’un collectif néorural pluriactif créé dans ce but. Grâce à une approche de recherche impliquante et impactante, nous montrons comment le partage, selon des règles écrites par le collectif, du lieu, des ressources économiques et territoriales, des relations amicales et familiales, permet aux cohabitants d’améliorer leurs niveaux de vie et de protection sociale.